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Full text of "Nouveaux samedis"

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AVIS. 

On est instamment prié 
d'avoir soin des livres, de les 
renvoyer enveloppés, et d'y 
joindre le nom de la personne 
qui les rend. 




NOUVEAUX 



SAMEDIS 




CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 



OUVRAGES 

DE 



A. DE PONTMARTIN 



Format grand in-fft 

Causeries Littéraires, nouvelle édition. . 1vol. 

Nouvelles Causeries littéraires, 2 e édition, revue 
et augmentée d'une préface 

Dernières Causeries littéraires, 2 e édition 

Causeries du Samedi, 2 e série des Causeries litté- 
raires, nouvelle édition 

Nouvelles Causeries du Samedi, 2 e édition 

Dernières Causeries du Samedi, 2 e édition 

Les Semaines littéraires, nouvelle édition 

Nouvelles Semaines littéraires, 2 e édition 

Dernières Semaines littéraires, 2 e édition 

Nouveaux Samedis li 

Le Fond de la Coupe 

Les Jeudis de madame Charbonneau, nouvelle édition 

Entre Chien et Loup, 2 e édition : 

Contes d'un Planteur de choux, nouvelle édition . . 

Mémoires d'un Notaire, nouvelle édition 

Contes et Nouvelles, nouvelle édition 

La Fin du Procès, nouvelle édition 

Or et Clinquant, nouvelle édition 

Pourquoi je reste a la campagne, nouvelle édition . 

Les Corbeaux du Gévaudan, 2 e édition 

Le Filleul de Beaumarchais, 3 e édition 

La .Mandarine, 2 e édition 

Le Radeau de la Méduse, 2 e édition 

Souvenirs d'un vieux Mélomane, 2 e édition ...... 

Lettres d'un Intercepté, nouvelle édition 



IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH.ATII.LON-SUR-SEINE, J. ROBERT. 



NOUVEAUX 



SAMEDIS 



PAR 



A. DE rONTMARTIlN 



DIX-HUITIEME SÉRIE 



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PARIS 

CALMANT LÉVY, ÉDITEUR 
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 



1880 

Droits de reproduction , et de traduction réserv-- 



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NOUVEAUX 

SAMEDIS 



LE DUC ALBERT DE BROGLIE ' 



24 novembre 187 8. 

Le Secret du Roi ! Ce titre m'avait deux fois induit en 
erreur. Ici, fort heureusement, erreur ne fait pas mé- 
compte. D'abord, lorsque nous avons lu, dès le lende- 
main de la chute lamentable du gouvernement du 16 mai, 
l'annonce préventive de cet ouvrage étalée sur les cou- 
vertures et dans les catalogues de l'éditeur, nous avons 
tous cru à un roman. Certes, le fait était peu vrai- 

1. Le Secret du Roi. 



2 N01 VEAUX SAMEDIS 

semblable : jamais le noble duc n'avait été soup- 
çonné, môme par ses adversaires ou ses ennemis, de 
penchant romanesque, à moins que les mauvaises lan- 
gues ne s'obstinent à confondre les fictions du parlemen- 
tarisme avec les créations paradoxales de George Sand 
ou de Balzac. Que sait-on pourtant ? S'il est vrai que la 
politique et l'histoire soient proches voisines, la politique 
cette fois avait commis de telles bévues, infligé de telles 
déceptions, préparé de tels malheurs que ce voisinage 
pouvait déplaire aune de ses plus illustres victimes. On 
pouvait supposer que, pour franchir d'un bond le plus 
vaste espace et passer d'un extrême à l'autre, le glorieux 
vaincu du 14 octobre et du 13 décembre allait se réfugier 
dans les régions idéales, s'entourer de héros imaginaires, 
charger Walter-Scott de le consoler de Gambetta, et deman- 
der à l'invention l'oubli delà réalité. Il n'aime pas la chi- 
mère; mais, dans le répertoire des maîtres du genre, dans 
le mariage des rois avec les bergères, dans l'amour des 
duchesses pour les compagnons du tour de France, dans 
les sophismes de la passion révoltée, dans les super- 
cheries de l'imagination et du cœur, dans les prouesses 
de d'Àrtagnan, dans les mystères du château d'If, dans 
les millions de Monte-Cristo, dans les noirceurs de Rodin, 
dans l'innocence de la Goualeuse, dans les coups de poing 
du grand-duc de Gérolstein, dans les roueries de madame 
Marnefife, dans les lésineries du père Grandet, dans 
les incarnations du Vautrin, y avait-il quelque chose de 



LE DUC ALBERT DE BROGLIE 3 

plus chimérique que ceci: emmaillotter le J6 mai dans la 
légalité, l'exposer sur le trottoir à la charité publique sous 

l'avalanche incessante des feuilles radicales: risquer un 
semblant de coup de force que débilite d'avance une fata- 
lité de faiblesse, se figurer que, sans répression, sans 
précaution, sans contrepoids d'aucune sorte, un simple 
changement de préfets va suffire à déplacer une majorité 
colossale! ! ! Ab ! tous tant que nous sommes, grands et 
petits critiques, fêtons de notre mieux la rentrée du 
noble duc, de l'éminent académicien, dans ce monde des 
lettres qui lui sied si bien! Manibus date lilia plenis ! 
Enguirlandons ses cicatrices! Versons un baume sur 
ses blessures! Cette intelligence si haute, cette àme si 
chrétienne et si pure, cette raison si ferme, cette con- 
science si austère, ce type admirable de l'homme trop 
honnête pour être un homme d'Étal, doit ressentir de bieu 
poignantes douleurs en songeant que, aujourd'hui 
encore, dans nos modestes recoins de province, à deux 
cents lieues du château de Broglie et delà rue de Solferino, 
de braves gens, des citoyens dévoués, d'obscurs et coura- 
geux serviteurs de la bonne cause, expient par l'amende 
ou la prison le tort d'avoir eu confiance : 

Quoi qu'il en soit, tout le monde se trompait, et je rne 
trompais avec tout le monde. Le Secret du Roi n'est pas 
un roman: mais, une fois désabusé, j'avais pensé que 
j'y trouverais une réhabilitation approximative de la 
Royauté et peut-être de Louis XV. Ce serait si bon! Au mo- 



\ NOl VEAUX SAMEDIS 

ment où la République, aii lieu de profiter de son omni- 
potence pour se modérer, pour s'édulcorer, pour se ren- 
dre aimable, pour fixer ses limites, pour se reposer dans 
sa certitude et dans sa force, prend à tâche de s'exagérer 
dans ses violences, de s'aigrir dans ses victoires, de s'exa- 
cerber dans ses exigences et de s'envenimer dans ses 
menaces, au moment où nos seigneurs et maîtres n'ont 
pas même l'esprit de comprendre que leur majorité serait 
plus forte devant une minorité moins faible, qu'un La 
Rochejaquelein et un de Mun décorent une assemblée et 
honorent leurs adversaires, avec quelles délices nous 
aspirerions un souffle du passé ! Quelle joie d'apprendre, 
d'après des renseignements inédits et authentiques, que 
la pire des monarchies est encore meilleure que la Répu- 
blique : que le plus débile, le plus frivole, le plus volup- 
tueux, le plus égoïste, parfois le plus coupable des Rois, 
vaut encore mieux que le plus loquace^des dictateurs ou 
le plus hâbleur des tribuns ! — Eh bien, non ! Là aussi, 
il m'a fallu en rabattre. Je ne connais rien de plus aga- 
çant que le jeu de ces rouages, les uns ostensibles, les au- 
tres cachés, ceux-ci destinés à contrarier ceux-là; le tout 
mis en mouvement par un Roi qui semble prendre un plai- 
sir sultanesque à renier ce qu'il dirige, à démentir ce qu'il 
cache, à désavouer ceux qu'il compromet, à jouer avec le 
zèle de ses mystérieux agents comme le chat avecla souris. 
Le Secret du Roi ! oui ! c'est bien cela! Le secret d'une 
comédiesinistre, qui aboutira au plus tragique des drames ! 



LE DUC ALBERT DE BROGLIE 

La correspondance secrète de Louis XV avec le comte de 
Broglie, plus honorable pour le comte de Broglie que pour 
Louis XV!... Pauvre monarque! Il voudrait bien que la 
Pologne restât intacte et qu'un nouveau lien l'unît à la 
France; il voudrait bien que notre diplomatie sût con- 
server en Europe son autoritéet sa suprématie séculaires: 
il voudrait bien que nos armées ne perdissent rien de 
leur éclat, que ses généraux eussent constamment l'avan- 
tage sur le prince Ferdinand et le roi Frédéric. Que ne 
voudrait-il pas? C'est bien le même Roi qui, posant de- 
vant un peintre, et ennuyé d'entendre ce portraitiste lui 
dire insolemment: « Sire, vous n'avez plus de marine ! » 
— lui répliqua: « Et Vernet donc? » — Il ne manque 
pas de patriotisme et d'esprit politique; il possède le 
sens de sa grandeur, il n'en a pas l'énergie: il a le 
goût du bien, il n'en a pas le courage. Il lui plairait de 
ne pas trop dégénérer de son auguste aïeul, de ne pas 
trop démériter des traditions du grand siècle. On remar- 
que en lui des réveils, des lueurs, des éclairs, des feux 
de paille, de fausses envies d'honneur, de justice, de 
redressement et de gloire. Une charmante comédienne 
disait d'un spirituel académicien: i II sait parfaitement 
comment il faudrait faire un chef-d'œuvre. » — Louis XV 
savait, par intermittences, comment il aurait fallu faire 
un bon roi. Mais ces échappées rapides, ces clartés fugi- 
tives, ces accès de fièvre royale, ces démangeaisons de 
royauté, ces écoles buissonnières de sagesse, de clair- 



6 NOUVEAUX SAMEDIS 

voyance et de vertu, ne servaient qu'à mettre tout en- 
semble en relief l'incurable faiblesse de ce prince qui 
voulait savoir et qui ne savait pas vouloir, et les vices 
énormes de ce régime où le maître obéissait aux maî- 
tresses, où lo boudoir des Pompadour et des Dubarry 
était le vrai siège du gouvernement, où le caprice d'une 
favorite décidait du choix d'un général, de la disgrâce 
d'un ministre, du sort d'une campagne, de la rupture 
d'une alliance ou de la perte d'une bataille. 

Le dirai-je ? — Oui, avec les formules les plus respec- 
tueuses, les plus dubitatives et les plus timides. C'est peut- 
être, à ce point de vue, le défaut, l'unique défaut de ce 
livre où la critique littéraire trouve tant à admirer. 
Il est trop grave, trop considérable, trop collet monté, 
— je n'ose pas dire trop vertueux. Il prend trop au sé- 
rieux le xvm e siècle. Avec ce diable de siècle, il n'y a pas 
de milieu: il faut le flétrir et le maudire en bloc, au 
nom des lois les plus évidentes de la religion, de la jus- 
tice, de la morale, de la politique, de l'humanité; ou 
bien on doit fermer les yeux, se plier aux circonstances, 
se laisser gagner par ces odeurs capiteuses, s'abandonner 
à ces séductions bizarres, jouer avec cette souris qui 
accouchera d'une montagne, entrer pour un moment 
dans cette ronde fantaisiste où le sabbat se déroule sous 
ses formes les plus charmantes, jeter son bonnet par- 
dessus les moulins de Marly et de Luciennes, s'accorder 
deux heures de xvm c siècle comme on se permet 



LE DUC ALBERT DE BROGLIE 7 

une petite débauche, et lui appliquer le mot du cheva- 
lier de Boufflers, écrivant d'une de ses villes de garni- 
son : « Je suis très content ici ; la bonne compagnie y 
est comme partout; mais la mauvaise est excellente ! » 
Des traités? des armées? une diplomatie? une victoire 
de Frédéric? une province perdue? la Pologne démem- 
brée et partagée ? Allons donc! Après moi le déluge! 
Étiez-vous hier chez madame Geoffrin, avec ce beau 
jeune vaurien de Poniatowski, le futur roi de Pologne? 
Avez-vous soupe chez la maréchale? Que dites-vous de 
Mole dans son nouveau rôle? Connaissez- vous le dernier 
bon mot de Sophie Arnould, le dernier calembour de 
M. de Bièvre ? Qui préférez-vous, de Jélyotte ou de 
Clairval, de la Gamargo ou de la Guimard ? Saute ; d'Ar- 
genson ! saute Choiseul ! saute, Praslin! Ne me retenez 
pas : j'ai un rendez-vous avec la marquise. Les succès 
du roi de Prusse ? Comment voulez-vous que je m'en af- 
flige, puisque c'est Voltaire qui les chante ? Ce monstre 
de Voltaire! Avez-vous lu son livre ? C'est affreux et c'est 
charmant ; on se le prête sous le manteau; on l'a fait 
condamner par le Parlement et saisir chez les libraires. 
Heureusement, mon cher président en a sauvé un exem- 
plaire que voici. Ainsi de suite. On va, on vient, on rit, 
on danse, on chante, on chansonne, on aime, on joue, 
on s'amuse : les heureux sont les sages, et bien fou qui 
s'inquiéterait des affaires sérieuses ! On est païen à plai- 
sir ; on fait avec Watteau le voyage à Cythère. La société, 



8 NOUVEAUX SAMEDIS 

sesachantousedevinantcoiidainn»»' à mort, imite les con- 
damnés qui se pendent dans leur prison. Elle prévient 
la mort et le bourreau — et pourtant elle n'y arrivera pas 
assez vite ! — en s'asphyxiant sur un lit de fleurs à grand 
renfort de parfums... Mais pardon ! voilà que je fais à 
mon tour de la fantaisie à propos d'un livre qui va se pla- 
cer au plus haut rang dans la littérature contemporaine; 
de l'opérette en marge d'une partition de Gluck ou de 
Mozart! Un élève de Jules Janin parlant d'un disciple de 
Thucydide ou de Tacite !... 

Sur ce fond profane, léger, chatoyant, se détachent, 
dans le Secret du Roi, deux figures bien originales et 
peintes de main de maître; le comte de Broglie, et son oncle 
l'abbé. Les de Broglie, c'est le noble auteur qui le dit, 
étaient — dans ce temps-là, bien entendu, et ce temps res- 
semble fort peu au nôtre, — plus remarquables par les 
grandes qualités de l'esprit et du cœur que par la sou- 
plesse et la grcàce ; plus vertueux que sympathiques, plus 
convaincus que persuasifs, plus austères qu'aimables, plus 
imposants qu'attrayants, plus respectables qu'agréables. 
Mais l'abbé ! quelle piquante exception ! Fin courtisan sous 
ses airs de négligence, habile sans être intrigant, recher- 
ché pour son esprit alors même qu'on redoute ses épi- 
grammes, possédant ce don des nuances, cette flexibilité 
de manières et de langage, ce manège des cours qui 
manque a ses neveux, sachant se glisser par les portes 
entr'ouvertes, parvenir jusqu'aux ministres, amuser les 



LE DUC ALBERT DE BROGLIE 9 

princes et se faire écouter par ceux qui voudraient bien 
refuser de l'entendre, il passe son temps, en parties dou- 
bles, à prêcher le comte deBroglie pour qu'il conseille à 
s'assouplir et à réparer le mal qu'il se fait faute de s'être 
assoupli. Ses lettres sont charmantes, entremêlées de 
sagesse mondaine et d'amusantes saillies, de bons conseils 
et de bonne humeur. Le lecteur aime à le voir reparaître 
pour rompre la monotonie de ces situations qui, au mo- 
ment d'aboutir, se ferment a elles-mêmes leur issue, de 
ces résolutions qui ne brillent que pour s'éteindre, de ces 
événements tournant sans cesse dans un cercle dont les 
favorites font un cercle vicieux, de ces correspondances 
dmt le mystère illusoire ne sert ni à convertir le sou- 
verain, ni à protéger le sujet; de ces négociations 
entamées, lâchées, reprises, démenties, avouées, avortées, 
qui ne donnent à l'honneur français et à la nationalité 
polonaise une lueur d'espoir que pour les replonger dans 
une nuit de plaisir ou les étrangler dans un réseau d'in- 
trigues. 

La physionomie du comte deBroglie,— le héros du livre. 
— est toute différente, mais n'est pas moins intéressante. 
Ouplaint.onaime, on admire, on voudrait voir réussir eel 
h mime de bien passionnément dévoué à son roi et à son 
pays, ce volontaire d'unecause perdue d'avance, ce hardi 
promoteur d'idées grandes et fortes, aussi réfractaire au 
découragement qu'à la flatterie, apportant dans la diplo- 
matie la vaillance de ses instincts et de ses antécédents 
x . ...—. L 



lit N0UVEA1 \ SAMEDIS 

militaires, se débrouillant bravement dans L'inextricable 
fouillis que l'épée de Frédéric parviendra seule à éclaircir, 

luttant à la fois ou tour à tour contre Berlin, contre 
Saint-Pétersbourg, contre Dresde, contre Vienne et sur- 
tout contre Versailles: tel enfin que, dans un autre siècle, 
sous un autre régime, dans un autre cadre, cet homme 
supérieur aurait pu être un grand homme ; ce serviteur 
éminent, mais presque inutile, aurait pu peser d'un poids 
considérable dans les destinées de son pays. Na- 
turellement, il est payé de ses services, de ses peines, de 
ses sacrifices, par une disgrâce: et cette disgrâce lui est 
commune avec son frère, le maréchal de Broglie, qui 
seul, au milieu de cette débâcle pompadourienne des 
Soubise, des Clermont et desContades, aurait pu répéter, 
en français et l'épée au poing, le .Si Pergama...» — Mon 
cousin, lui écrit le Roi sous la dictée du duc de Choiseul, 
ayant jugé que la forme et le fond de la démarche que 
vous avez faite en me présentant un mémoire sur les 
événements de la campagne dernière, étaient aussi con- 
traires au bien de mon service que de mauvais exemple 
dans mon royaume, je vous en marque mon méconten- 
tement en vous ôtant le commandement de ma province 
d'Alsace, et en vous ordonnant de partir pour votre terre 
de Broglie dans la journée du samedi, où vous resterez 
jusqu'à nouvel ordre. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait 
et vous conserve en sa sainte et digne garde. » 
Et bonsoir! Le chapitre suivant nous montre les deux 



LE DUC A LU EUT DE BROGLIE II 

frères, le comte et le maréchal, proscrits, internés dans ce 
château de Broglie, que son propriétaire actuel esquisse, 
dans son beau style, avec une sorte de mélancolique 
tendresse : — « Il faudrait, ajoute-t-il en homme du xix- 
siècle, il faudrait avoir vécu de la vie factice d*un cour- 
tisan d'autrefois pour bien apprécier la rigueur du genre 
de supplice particulier à une classe sociale aujour- 
d'hui disparue, qu'on appelait Yexil dans ses terres. 
C'était vraiment le brusque passage de L'existence au 
néant. Quitter Versailles ou l'armée pour la province et la 
campagne, c'était entrer dans la région de l'oubli et dans 
la vallée de l'ombre de la mort. Tout faisait silence au- 
tour du pauvre exilé pour le laisser sous le poids 
du désœuvrement et de la solitude. ■ — Cette page 
est d'une saisissante beauté. Pourtant, — et c'est un sen- 
timent tout personnel, —je signale ici une lacune dans 
ce talent si élevé, si correct, si ferme, si sûr, si pur, mais 
toujours un peu hautain et pas assez bon enfant. A cette 
belle page j'aurais voulu en ajouter une autre, que je rue 
garderai bien d'écrire, que je me contente de rêver. — 
Aujourd'hui, quelle différence ! Moi qui ne suis rien, pas 
même,.... Si j'ai parfois regretté de n'être pas quelque 
chose, — premier ministre par exemple, — c'est pour le 
plaisir de tomber comme Arlequin du haut des tours de 
Notre-Dame : c'est pour la joie intime, profonde, ineffable, 
délirante, que j'aurais ressentie, le jour où, congédié par 
mon Roi ou par le peuple souverain, je serais rentré en 



12 NOUVEAUX SAMEDIS 

possession de ma solitude, de mes arbres et de moi-même, 
où j'aurais pu répéter sur tous les tons le ô ubi campi?... 
annoncer ma délivrance aux échos de mon jardin, à la 
mousse de ma fontaine, au clocher de mon village, ou- 
blier les visages blafards des huissiers et des sollici- 
teurs, prendre un bain de soleil, aspirer une gorgée 
d'air pur, débarrasser mon gosier de la poussière des 
paperasses, de l'atmosphère des bureaux et de l'acre 
odeur des calorifères, me dire chaque matin que je 
donnerais mes audiences en sabots, que je ne serais inter- 
pellé que par les alouettes, que mon portefeuille se chan- 
gerait en herbier, que la chambre des députés serait 
suppléée par un vol d'étourneaux, l'opposition par une 
douzaine de canards et le Charivari par un merle ! — 
Mais, j'en conviens, ma critique et mon regret n'auraient 
leur raison d'être, que si le duc de Brogiie, écrivant une 
œuvre de famille, ravivant des souvenirs et des gloires 
héréditaires, nous avait fait entendre un accent plus per- 
sonnel et s'était librement abandonné à la familiarité des 
Mémoires. Il a mieux aimé n'être qu'historien, et il l'a 
été dans la plus haute et la plus complète acception de ce 
mot majestueux. Ceci m'amènerait à la partie la plus 
douce de ma tâche. Néanmoins, avant d'y arriver, je ne 
résiste pas à l'envie d'indiquer un détail qui m'est suggéré 
par un de mes amis. 

Ce long et attachant récit nous offre, il faut bien l'a- 
vouer, le contraste d'un dévouement fort peu courtisa- 



LE DUC ALBERT DE BROGLIE 13 

nesque, mais absolu, à la Royauté et au Roi, avec des 
prodiges de faiblesse, d'inconséquence, d'arbitraire, 
d'égoïsme, de légèreté et d'ingratitude. Faites passer 
sur ce contraste trop significatif les grands courants 
révolutionnaires de 89 et de 93, où le sentiment et sur- 
tout le fétichisme monarchique s'engloutissent comme 
l'alcyon sous la vague furieuse. Rappelez-vous les deux 
mots, les deux épisodes légendaires : Le vieux maréchal 
de Broglie, le disgracié, le proscrit de 1762, écrivant à 
son fils, quelque peu séduit par les idées nouvelles : 
« Si les coups de bâton s'envoyaient par la poste... » 

— et ce fils, l'objectif de cette colère et de ce singulier 
emploi du bâton de maréchal, disant a son tour, au mo- 
ment où le tombereau de la Terreur va le conduire à 
l'échafaud : « Mon enfant, que les crimes commis au 
nom de la liberté ne vous brouillent jamais avec elle! <> 

— Vous vous expliquerez peut-être cet antagonisme bi- 
zarre, ces tiraillements en sens contraires, que l'on remar- 
que, depuis deux ou trois générations, dans cette famille 
si admirablement douée: comme si deux fées rivales ou 
deux influences opposées s'étaient disputé leur berceau . 
Ils ont leur idéal, dont ils ont pu reconnaître la fragilité 
et dont la chute aurait dû les guérir de leurs illusions: 
une monarchie, qui, non seulement ne serait pas celle 
de Louis XV, — ici nous étions tous du même avis, — 
mais que l'on créerait en dehors des petits-fils et de 
l'arrière-petit-fils du frivole monarque: une rupture 



I i NOUVEAUX SAMEDIS 

polie, mais complète, avec le dogme ou le principe de la 

Royauté légitime: une Royauté à côté, par à peu près, 
libérale, constitutionnelle, obéissant à un programme de 
métaphysique doctrinaire, affirmée par des institutions 
qui la battent en brèche, équilibrée par des pouvoirs qui 
la contrarient et par des lois qui prodiguent à ses enne- 
mis toutes sortes d'armes pour la renverser: continuelle- 
ment ballottée entre une république et une dictature: 
sans racines dans le passé, sans garanties dans le pré- 
sent, sans horizon dans l'avenir: pas assez héréditaire 
pour fonder une dynastie: pas assez aristocratique pour 
posséder des points d'appui; pas assez démocratique 
pour contenter la Révolution; au demeurant, le meilleur, 
le plus doux, le plus intelligent, le plus spirituel, le plus 
ouvert et le plus aimable des gouvernements! 

Voilà bien des réserves, bien des taquineries, bien des 
chicanes; elles n'ont, Dieu merci! aucun rapport avec 
les qualités littéraires du livre, qui sont hors de discus- 
sion et hors de pair. Certes, le noble duc a fait ses preu- 
ves, et dans les cadres mêmes qui semblaient lui être 
moins favorables. Il n'écrit pas une page, il ne prononce 
pas un discours où ne se retrouvent le sentiment de la 
perfection, le goût de l'exquis et le cachet du maître; mais 
jamais l'écrivain, jamais l'historien, jamais le moraliste, 
ne s'étaient révélés avec plus d'autorité, de fermeté, de 
sagacité et d'ampleur. Jamais ce style de grande race et 
de grande école n'avait serré de plus près ou plus 



LE DUC ALBERT DE BROGLIE I.'i 

brillamment égalé ceux qui ne sont plus, ceux dont la 
mort a fait baisser notre niveau et dont les noms nous 
rappellent l'âge héroïque de la littérature contempo- 
raine; Guizot, Cousin, Tocqueville, Augustin Thierry, 
Villemain, Montalembert. Décidé à publier ces docu- 
ments, à trahir ce Secret du Roi, le duc de Broglie s'y 
est pris avec un art incomparable. Il a ranimé cette 
poussière, il a fait revivre ces ligures, il a fait parler ces 
textes : et tout cela, d'un trait net, sobre, fin, qui ne 
laisserait rien à dire, si l'on essayait de dire quelque 
chose après lui. Je me borne à citer le portrait de Cathe- 
rine: « Par une de ces faveurs que la fortune fait souvent 
aux jeunes Empires, la Russie venait de trouver, dans 
une femme, le chef le mieux fait pour achever l'œuvre 
de Pierre le Grand et pour lui ouvrir l'entrée du monde 
civilisé. Tête froide, àme inflexible et tempérament de 
feu, unissant la grâce et la noblesse d'une reine aux 
mœurs d'une vivandière, maîtresse de ses sens et de sa 
raison dans le débordement des plus brutales passions, 
aussi à l'aise pour plaisanter avec Voltaire ou discuter 
avec Frédéric que pour guider des escadrons ou prendre 
part aux orgies de ses cosaques, Catherine portait en elle- 
même un mélange de civilisation et de barbarie qui la 
rendait éminemment propre aménager à son peuple en- 
tier la transition de l'un à l'an tre état social. . . » 

Eu somme, si vous voulez savoir le mot de ce Secret 
du Roi, si vous demandez, comme le géomètre : « Qu'est- 



Kl NOUVEAUX SAMEDIS 

ce que cela prouve? » je vous répondrai: Cela ne 
prouve pas grand'chose en l'honneur de Louis XV, de 
sa royauté et de son règne; mais cela prouve que les de 
Broglie, qui écrivent merveilleusement en 1878, avaient 
déjà bien de l'esprit et bien des vertus en 1756. — Peut- 
être ajouterai-je tout bas, très bas, en m'adressa nt à 
l'homme illustre qui vient de me donner une si vive 
jouissance littéraire: « Écrivez l'histoire; n'en faites 
plus! y> 



II 



LE CARDINAL DE BERMS 



1 er décembre 1 878. 

Lorsque l'abbé comte de Bernis écrivait au comte de 
Stainville, — 20 janvier 1757 : « ... Je crois nécessaire 
que vous soyez envoyé à la cour de Vienne ; le petit Bro- 
glie sollicite cet emploi : mais il y aurait à craindre qu'il 
n'y réussît point, » — il ne se doutait pas que, cent vingt 
ans plus tard, un duc de Broglie, ayant à mettre en relief 
le rôle joué parce petit Broglie dans la diplomatie secrète 
de Louis XV, écrirait à son tour [le Secret du Roi, tome 
I er , page 115)... « Un petit prélat de cour, l'abbé de Ber- 
nis, auteur de poésies galantes et médiocres, » —et plus 

1. Mémoires et Lettres de François-Joackim de Pierre, car- 
dinal de Bernis (1715-1758), avec une Introduction de M. Fré- 
dédéric Masson. 



18 NOUVEAUX SAMEDIS 

loin, page 260 : — « L'heureux Bernis, enfin parvenu 
par une nomination récente au sommet de l'État, et 
tenant le gouvernail de toute la politique française. Peu 
de sympathie devait exister entre le comte de Broglie et 
l'abbé de Bernis: car je ne crois pas que le hasard ait 
jamais rapproché deux caractères moins faits pour s'ac- 
corder. Origine, rang social, habitudes et éducation pre- 
mière, tour d'esprit, sentiments, qualités et défauts, 
tout entre eux était dissemblable, presque contraire. De 
cette ardeur d'ambition patriotique et personnelle 
qu'avaient fait naître chez le comte de Broglie les leçons 
de la politique et l'alternative de la vie des cours et 
des camps, pas la moindre étincelle n'était allumée 
chez le cadet de province, prêtre léger, mais décent, 
poète agréable, travailleur facile et charmant convive, 
qui se trouvait en ce moment maître de la France... » — 
Et à la page 261 : — « Il ne demandait pas autre chose 
(qu'un bénéfice bien appointé ou quelque canonicat non 
. sujet à résidence), non pas au roi, que sa position 
d'humble abbé ne lui permettait pas d'approcher, mais 
aux maîtresses royales, dont il avait soin de compter sur 
ses doigts le nombre toujours mystérieux et de suivre pas 
à pas la succession souvent inaperçue, ayant l'art de se trou- 
ver des premiers à les saluer à leur apparition et le bon 
goût de ne pas leur tourner le dos dans leur disgrâce... » 
Le noble auteur du Secret du Boi a bien raison; il était 
temps que les Mémoires du cardinal de Bernis fussent 



LE CARDINAL DE BERNIS 19 

publiés, puisque voilà un homme supérieur, un éminent 
historien, le personnage le plus digne de se renseigner 
ailleurs que dans les pamphlets ou dans les Gazettes 
apocryphes, tombé dans les mêmes erreurs, acceptant les 
mêmes préjugés que les habitués d'idées toutes faites. 
Passe encore pour la différence des caractères, des opi- 
nions, des sentiments, du tour d'esprit, des qualités 
et des défauts; mais les origines ! Le rang social ! L'éduca- 
tion première ! Xe dirait-on pas un paysan venu à Ver- 
sailles en sabots? Je ne voudrais pas copier la jolie scène 
tes Mécontents, de P. Mérimée, où quatre fossiles d'ancien 
régime, réunis pour comploter contre Bonaparte, se dis- 
putent la préséance : — « Je possède, dit le baron de 
Mâchicoulis, un papier authentique duquel il résulte que, 
lors de' la naissance du grand Dauphin, ce fat Pierre- 
Ponce de Mâchicoulis qui présida l'assemblée de la no- 
blesse... — Et moi, réplique le comte de Fierdonjon, j'ai 
une généalogie écrite sur peau de cerf en caractères go- 
thiques, qui prouve... » — « Non, dirait Rosine, quoique 
ravie de devenir comtesse ; laissons là ces jeux de la va- 
nité et du hasard »: mais enfin, longtemps, bien long- 
temps avant Yavénement de l'abbé de Bernis, sa famille 
comptait parmi ses parentés ou ses alliances les Polignac, 
les Montmorency (excusez du peu!], en attendant les 
Rohan, les Rosambo, les Mortemart, les du Puy-Mont- 
brun, les Narbonne, les Morangiès, les Barrai, etc., etc. 
Elle faisait ses preuves depuis le xie siècle, établissait 



20 NOUVEÀI \ SAMEDIS 

sa filiation dopais 1098, et ne s'était pas grevée d'un 
seule mésalliance. S'agit-il de pauvreté? — Mais, plus 
d'un siècle avant Bernis, un prince d'assez bonne maison, 
Henri IV, écrivait à un ami : « L'argent est chose rare 
entre gentilshommes comme vous et moi. » — « Prêtre 
léger, » nous dit le duc de Broglie ; et ailleurs : « Il réflé- 
chit si son caractère sacré lui permettait de diriger l'em- 
ploi d'une faveur (de la marquise de Pompadour), dont 
il ne pouvait ni approuver ni ignorer l'origine. Le cas de 
conscience une fois résolu, le galant homme eut autant 
de scrupule h bien tenir son engagement que le prêtre en 
avait mis peu à le contracter. ■ 

Il n'y a, à ce spirituel et aristocratique persiflage, qu'un 
inconvénient ; c'est que l'abbé de Bernis n'était pas 
prêtre, sous-diacre tout au plus (17oo), et qu'il ne fut 
ordonné prêtre que neuf ans après, en 1764, lorsque 
Ghoiseul le fit appeler au siège archiépiscopal d'Albi; 
1764, c'est-à-dire l'année même où mourut madame de 
Pompadour, avec laquelle le cardinal était brouillé de- 
puis sept ans! Sous la Restauration, il y avait un député 
très libéral, très peu clérical, qui se nommait Labbey de 
Pompières; c'est de lui qu'un journaliste anglais, rendant 
compte d'une séance de la Chambre, écrivait : o Le res- 
pectable ecclésiastique monte à la tribune. • —L'erreur 
était plus grave, mais elle était Anglaise. Quant aux 
maîtresses royales, — pluriel qui peut paraître assez 
singulier, — ceci nous ramène à notre sujet. C'est un 



LE CARDINAL DE BERNIS 21 

terrain quelque peu glissant; mais je n'oublie pas 
que Voltaire a dit : « Glissez, mortels, n'appuyez pas! » 

Dèscette première page, j'ai pris pour guide l'excellente 
notice de M. Frédéric Masson, l'ingénieux et savant édi- 
teur de ces Mémoires. Il ne me désavouera pas, j'en suis 
sûr, si je fais semblant d'avoir une idée. Je crois que 
l'essentiel, au lendemain de cette publication si intéres- 
sante, n'est pas de revenir à satiété sur les événements 
auxquels fut mêlé le ministre de 1757: sur les affaires 
de Pologne, sur les victoires du roi de Prusse, sur le 
traité de Versailles, sur les défaites de nos généraux, sur 
nos déboires diplomatiques, sur les fautes de celui-ci, sur 
les bévues decelui-Là; triste inventaire dont les compli- 
cations fatigueraient peut-être nos lecteurs. Non: l'im- 
portant est de recomposer la physionomie du cardinal de 
Bernis d'après ce document dont nul ne peut récuser 
l'authenticité, la loyauté et la franchise; c'est, en lui 
laissant toutes ses qualités aimables, toute la grâce de 
son esprit, toute la séduction de ses manières, en le tenant 
pour un charmeur, d'en Unir avec le Bernis légendaire, 
type équivoque de l'abbé galant préludant au prélat de 
cour, poète de ruelles et de boudoirs, sentant le musc 
rimant le bouquet à Chloris, se préparant par des madri- 
gaux à gouverner la France, prodiguant aux favorites 
les oremus qu'il refuse au bon Dieu, s'msinuant à l'Aca- 
démie à l'aide de petits vers, croyant tout sauver en 
sauvant les apparences: satire vivante contre l'époque 



22 NOUVEAUX SAMEDIS 

où il prospère, contre la monarchie qui l'emploie, contre 
la politique qu'il dirige, contre l'Église qui fait de lui un 
de ses princes. Pour réfuter tous ces mensonges, nous 
n avons qu'à nous adresser à lui-môme. 

Peut-être les défenseurs inflexibles delà fidélité conju- 
gale, même chez les rois, — penseront-ils que M. Frédéric 
Masson a la manche un peu large. Il est possible de la 
rétrécir légèrement, tout en rappelant que le vrai ou du 
moins le premier coupable des désordres de Louis XV fut 
ce déplorable duc de Bourbon qui, en haine du duc 
d'Orléans, fit du mariage de ce roi de quinze ans le sa- 
crementdeses futurs adultères. Souvenez-vous que Marie 
Leczinska, choisie aux dépens de la fille de Philippe V, 
malgré les intérêts les plus évidents de la politique et de 
la paix, était de sept ans plus âgée que Louis XV, excessi- 
vement dévote, sans beauté, -sans grâce, sans esprit, sans 
agrément d'aucune sorte, incapable de racheter la diffé- 
rence d'âge par l'influence, l'autorité ou l'habitude. M. Fré- 
déric Masson n'exagère-t-il pas en nous dépeignant « ce roi 
jeune, ardent, beau d'une beauté mâle et vivante, beau de 
vietoiresetdetriomphes, » portraitqui conviendrait mieux 
à Louis XIV? Je me représente plutôt Louis XV, à ce 
début ou cette aurore, comme un Chérubin couronné, 
l'idéal ù\ijoli, une miniature du prince Charmant, égoïste 
avec inconscience, sensuel avant d'être amoureux, as- 
pirant par tous les pores les miasmes du pouvoir absolu, 
entrant dans la royauté comme dans une féerie, peu sus- 



LE CARDINAL DE BERMS 23 

ceptible de passion, encore moins de tendresse, admirable- 
ment disposé par la nature, par son entourage, par son 
éducation et par son siècle à faire de ses caprices la loi su- 
prême de son règne et à prêcher d'exemple la religion d u plai- 
sir. Si nous ajoutons à cette vocation d'enfant gâté et de roi 
précoce la contagion des mœurs de la Régence, l'explosion 
de libertinage retardée à la fois et envenimée par la sombre 
dévotion et l'austère étiquette de la vieillesse de Louis XIV, 
vous n'absoudrez pas Louis XV, mais vous l'expliquerez; 
les circonstances atténuantes tiendront lieu d'apologie. 

Que dire de madame dePompadour? Ici encore, des ré- 
serves sont nécessaires, alors même que l'on accepte un 
moment ce que l'histoire condamne, ce que la morale 
réprouve. Avant madame de Pompadour, c'est la duchesse 
de Chàteauroux qui avait eu l'honneur d'éveiller dans 
l'àme indolente du jeune roi des instincts de grandeur et 
de gloire. Madame de Pompadour essaya bien de pour- 
suivre cette heureuse veine. Elle voulut se faire pardonner 
de remplacer la souveraine en grandissant le souverain. 
Mais bien des obstacles s'opposèrent à l'accomplissement 
de sa tâche et pavèrent de ses intentions le chemin de 
traverse qui précipitait la monarchie vers sa ruine. D'a- 
bord, les événements se prêtèrent mal à ses discutables 
efforts pour élever son amour au rang de conseiller de 
la couronne et faire du favoritisme un gouvernement. Ils 
déjouèrent ses prévisions, démentirent ses préférences, 
étiquetèrent de son nom des mesures fatales et des jour- 



24 NOUVEAUX SAMEDIS 

nées néfastes, embrouillèrent ou brisèrent l'écheveau trop 
lourd pour ses blanches mains. Ensuite, le pli était pris 
dans ee cœur de plus en plus difficile à trouver sous une 
couche de voluptueux égoïsme, et qu'elle prétendait ré- 
générer en le possédant. C'est une revanche de la morale 
bourgeoise, —la bonne, —qu'à chaque nouveau pas qui 
l'en éloigne, l'homme perd quelque chose, non seulement 
de sa vertu, mais de ses forces intérieures, de ses 
facultés actives, de son aptitude aux luttes de la vie pu- 
blique et privée. A chacune de ses récidives, la volonté 
s'use, la source des sentiments généreux se corrompt ou 
se tarit: la conscience, cessant de se débattre contre elle- 
mèrne, n'a plus même à capituler: l'idée du devoir, sup- 
primée sur un point, s'annule sur les autres ; la bête qui 
a dompté ['ange, s'empare de toute la créature humaine; 
le despotisme des sens absorbe tout ce qui, dans le pre- 
mier élan de la passion, était encore du ressort de l'in- 
telligence et de l'àme. Un premier amour, même cou- 
pable, peut réveiller chez une nature nonchalante ce 
qui n'était qu'assoupi; une continuité de fautes et de dé- 
sordres endort ce qui s'était réveillé. D'ailleurs, madame 
de Pompadour était plus artiste que politique, mieux faite 
pour animer ou présider un groupe de poètes, d'écrivains, 
de peintres, de statuaires, d'architectes, de graveurs, 
que pour voir clair sur la carte d'Europe, méditer un 
plan de campagne, choisir des généraux, inspirer des 
ministres, distinguer le fort et le faible des opérations stra- 



LE CARDINAL DE BERNIS 25 

légiques, régenter ou renseigner nos diplomates et sacri- 
fier aux intérêts de lÉtat ses prédilections féminines. 
Égérie de décadence, elle se fût parfaitement ajustée à 
une époque de dilettantisme tranquille, de paix au dehors 
et de sécurité intérieure, Au cœur d'une société prêle à 
tomber en poussière, en facedecatastrophes prophétiques, 
comparables au grondement lointain du tonnerre, enlacée 
dans des nœuds quieussentexigé un Richelieu pour les dé- 
faire ou un Condé pour les couper, incapable de tenir tête 
à Frédéric, à Catherine, à Marie-Thérèse, elle ne saurait 
être réhabilitée par l'histoire que comme une harmonie de 
plus dans ce siècle et sous ce règne où l'élévation mo- 
rale, la politique sérieuse, les résolutions énergiques, les 
pensées à large horizon, feraient l'effet de fausses notes. 
Heureusement, — et j'ai trop tardé à y revenir, — on 
peut condamner les peccadilles de Louis XV, on peut dé- 
plorer l'influence de madame de Pompadour, sans qu'il 
soit plus difficile, pour cela, de rétablir sous leur vrai 
jour la physionomie, le caractère et la renommée défini- 
tive du cardinal de Bernis. Il faut, avant tout, tenir 
compte des idées et des mœurs du temps; il faut savoir 
ce qu'était alors le Roi, la personne royale, et comment 
le respect absolu qui s'attachait même à ses faiblesses 
faisait paraître honorable et innocent ce que l'on taxerait 
aujourd'hui de corruption oudeservilisme. La démocratie 
républicaine a tellement purifié l'atmosphère, si bien 
relevé le niveau des consciences el des âmes: elle nous 



26 NOUVEAUX SAMEDIS 

a rendus si difûcilessur le choix des moyens de parvenir, 
de faire fortune et d'arriver an pouvoir, elle a si noble- 
ment exalté nos délicatesses et nos scrupules, que ses 
sensitives et ses hermines qualifieraient volontiers de vil 
et de bas le gentilhomme français, le cadet de famille, 
plus riche de parchemins que d'argent, fraîchement 
débarqué à Paris ou à Versailles, et acceptant le patro- 
nage d'une femme que la cour et la ville saluent comme 
une puissance. Sans doute, il vaudrait mieux que cette 
femme fût l'épouse légitime; mais il vaudrait mieux 
aussi que l'inquisition n'eût jamais existé, que l'on n'eût 
jamais brûlé les hérétiques et les juifs, que les lettres de 
cachet, la question, la torture, la claie, la roue, les auto- 
da-fé, ne fussent que le rêve des esprits malades: ou, en 
d'autres termes, que l'ancien régine disparût de l'histoire. 
Certes, je n'ai ni penchant à l'admirer, ni envie d'y re- 
venir; mais une fois qu'on l'admet comme un vestige du 
passé, il faut l'accepter tout entier et se résigner à croire 
qu'un grand seigneur, un gentilhomme, un militaire, 
voire un charmant abbé de province, pouvaient, sans 
déshonneur, se laisser protéger par une favorite, quand 
cette favorite personnifiait tout ou partie du gouverne- 
ment. De môme, on ne peut sérieusement songer à am- 
nistier le coupable monarque qui ne se servait plus que 
de sa main gauche: j'aimerais mieux Washington, saint 
Louis ou Marc-Aurèle; mais, s'il me fallait absolument 
opter entre Louis XV jetant à de belles pécheresses le 



LE CARDINAL DE BERNIS 27 

mouchoir fleurdelisé, et Charles II, roi d'Espagne, assis- 
tant, de huit heures du matin à dix heures du soir, aux 
effroyables exécutions du Saint-Office, et y prenant autant 
de plaisir que nous en prendrions à une 'première de 
Sardou, de Dumas ou d'Emile Augier, je n'hésiterais 
pas: je choisirais Louis XV. Or, quel est l'hidalgo qui 
se serait cru déshonoré, si, le lendemain d'une de ces 
horribles séances, le Roi lui avait donné un cordon, un 
pension ou un titre? 

Au surplus, ces beaux raisonnements sont presque 
inutiles, quand il s'agit de l'abbé de Bernis: il se trouvait, 
lui dans une situation particulière: il ne se fit pas le cour- 
tisan de madame de Pompadour, lorsqu'elle devint, par la 
grâce du Roi et parla sienne, le point de mire des ambi- 
tieux et des solliciteurs. Il était déjà l'ami de sa famille, 
quand elle n'était encore que la très jolie mademoiselle 
Poisson. Le jour où la bourgeoisie, aspirant à descendre, 
se réveilla ou s'endormit marquise et maîtresse, M. Dupin 
aurait eu une belle occasion d'appliquer, par à peu près, 
sa théorie du parce que ou du. quoique. L'abbé lui resta 
fidèle, malgré ses soudaines grandeurs. Ce fut elle qui 
le pria de lui servir de guide dans ce pays inconnu dont 
les splendeurs cachent tant de périls et de pièges, de lui 
épargner les petits faux pas après le grand. Il eût mieux 
fait de refuser, de se réfugier à la Chartreuse ou à la 
Trappe, de ceindre un cilice et de s'administrer une forte 
discipline. Mais le stoïcisme chrétien n'était pas de saison 



28 NOUVEAUX SAMEDIS 

en 1745. Bernis n'était ni un Caton, ni un puritain, ni 
un ascète. Il représentait dans des conditions relatives et 
sous tous les aspects aimables, Y honnête homme au 
xviii c siècle: expression léguée par le xvu e . Il y a 
dans les Lundis de Sainte-Beuve, à propos de Gil-Blas, 
une page charmante. Le lin critique met un moment en 
présence Gil-Blas et René. Il persifle agréablement 
ces désespérés dont le désespoir n'est que de l'orgueil, 
ces héros plaintifs de leur propre histoire, acharnés à 
nous faire entendre que, s'il leur arrive ce qui n'est ar- 
rivé à personne, c'est qu'ils sont supérieurs à tous: que, 
si leur infortune est irréparable, c'est qu'ils sont de taille 
à ne pas se contenter des bonheurs vulgaires. Il prend parti 
pour cet homme d'esprit, sans prétention à des excès de 
génie ou de vertu, qui s'accommode aux événements, se 
résigne aux déboires, ne craint- pas de nous amusera ses 
dépens,accepte gaiement le vent comme il souffle et le tem ps 
comme il est, ne songe jamais à se surfaire, sourit à la mau- 
vaise fortune, ne se grise pas delà bonne, oppose aux ca- 
tastrophes une philosophie pratique, et, en définitive, si 
on le prenait pour modèle, ferait moins de victimes, d'oi- 
sifs et decitoyensnuisibles que le superbe frère d'Amélie. 
C'est ainsi, mais avec mille fois plus de noblesse de race 
et de cœur, plus de distinction d'esprit et de manières, 
une notion beaucoup plus nette du bien et du mal, que 
j'aime à me figurer le jeune abbé de Bernis, quittant le 
château de Saint-Marcel en Vivarais, qui appartient 



LE CARDINAL DE BERNIS 29 

encore à la famille, et, après de brillantes études à Louis 
le Grand et à Saint-Sulpice, entrant dans le monde comme 
dans son domaine, non pas en conquérant prêt à tout 
briser pour parvenir, non pas en rigoriste décidé à tout 
blâmer pour se faire craindre, mais en égal de ceux qui 
affectent d'être ses supérieurs et en futur supérieur de 
ceux qui refusent de le traiter d'égal; avec la légitime 
fierté du gentilhomme rachetant sa pauvreté par la con- 
science de sa valeur: répondant le fameux : « Eh bien, 
monseigneur, j'attendrai! » au cardinal de Fleury qui lui 
disait : a Oh! monsieur, tant que je vivrai, vous n'aurez 
point de bénéfice! » —ayant tout juste assez de sou- 
plesse pour ne jamais paraître obséquieux, et assez de 
finesse pour qu'on ne le soupçonne pas d'être rusé; cau- 
sant de pair avec les beaux esprits du temps, les Torcy, 
les Polignac, les Fontenelle, les Bolingbroke, les Mairan, 
les Crébillon: sachant déjà faire sa partie dans ce con- 
cert du xvm e siècle, qui agit si mal et causa si bien: 
plein de tact, attentif aux nuances, possédant cette grâce 
aussi nécessaire à l'esprit qu'à la beauté ; relevant une 
physionomie heureuse par des mots spirituels sans être 
offensants; n'oubliant pas qu'il faut être agréable quand 
on n'est encore ni puissant, ni célèbre; habile à se 
tenir à sa place, pour qu'on ne songe jamais à l'y re- 
mettre; le contraire des deux types que je déteste le 
plus; Thypocrite et le fanatique. 
Il est sympathique; il plaît, qualité rare, indéfinis- 
X** 4 "*** 2. 



:{0 NOUVEAUX SAMEDIS 

sable, impalpable, qui échappe à l'analyse, qui ne dé- 
pend ni de la volonté, ni de la vertu, ni du talent, ni 
même de la figure: qu'on pourrait peut-être appeler 
V étoile terrestre de ceux qui réussissent, et qui explique, 
dans tous les genres et dans tous les cadres, les succès 
les moins explicables. Il écrit des vers — on n'est pas 
parfait! — mais il ne les imprime pas, ou du moins il 
n'autorise pas a les imprimer. Sérieusement, si son Épître 
à la Paresse et son É/ttre aux dieux pénates ne va- 
lent pas les vers de Lamartine ou de Victor Hugo — 
que personne, à cette époque, n'aurait compris — ils 
valent presque ceux de Gresset. C'est du Gresset avec un 
peu moins d'art et un sentiment plus aristocratique. 
J'insiste sur ce nom honnête et chrétien de Gresset, parce 
t qu'il classe la poésie deBernis, souvent calomniée comme 
sa vie, sa politique et sa morale. Vert-Vert, la Char- 
treuse, et, si on le veut absolument, la Retraite, de Chau- 
lieu, tels sont ses voisins ou ses modèles dans cette pre- 
mière phase de sa littérature, et non pas du tout Gentil 
Bernard, Bertin, Parny et les poètes erotiques. Si Vol- 
taire, avec cette pointe de familiarité impertinente qu'il 
mêlait à tout pour être plus sur de mettre son esprit au 
niveau de toutes les grandeurs de ce monde, si Voltaire 
l'a surnommé Babet la Bouquetière, ce n'est nullement 
dans un sens de galanterie efféminée et de libertinage. 
C'est parce qu'il l'accusait de prodiguer trop de fleurs 
dans ses vers. Plus tard, dans son poème posthume de la 



LE CARDINAL DE BERNIS 31 

Religion vengte, Bernis, sans atteindre la grande et vraie 
poésie que son siècle n'a pas connue, élèvera plus haut 
son idéal, le rapprochera du ciel, prendra rang parmi 
les apologistes de ce christianisme tant de fois insulté 
autour de lui, donnera en français un pendant à Y Anti- 
Lucrèce de son cousin le cardinal de Polignac, et, s'il a 
sur la conscience un peu trop de coquetteries avec Vol- 
taire, prouvera du moins qu'il n'a jamais pensé, raillé, 
nié ou blasphémé comme lui. 

J'ai presque fini, et je n'ai presque rien dit des Mé- 
moires. Ils sont tels, que les arrière-neveux du cardinal 
ne sauraient opposer de meilleure réplique aux calomnies, 
aux fictions, aux légendes si excellemment réfutées par 
M. Frédéric Masson. Bernis s*y peint ou s*y raconte sans 
ombre d'affectation, de dissimulation ou de pose, sans 
déguiser l'homme sous le personnage, sans une seule des 
manies de notre époque où l'on ne se souvient des évé- 
nements que pour avoir le prétexte de se souvenir de soi- 
même, et où l'auteur ne retrace les actions d'autrni que 
pour mieux faire valoir les siennes. Ni piédestal, ni 
échasses. Dès les premières pages, on est saisi d'un accent 
de vérité, et l'on remarque, dans tout l'ouvrage, des 
qualités dont une du moins avait été le plus contestée au 
cardinal de Bernis: la simplicité, l'honnêteté, la sincérité 
et la gravité. Ses aveux sont aussi honorables que ses 
récits. Ils pourraient se résumer dans ces deux lignes 
(page 37). « Dans ma jeunesse, j'ai eu beaucoup de 



32 NOUVEAUX SAMEDIS 

reproches à me faire comme chrétien (qui n'en a pas eu?) 
— mais aucun comme honnête homme. » — Gracieux, 
aimable, de belle humeur, recherché dans la meilleure 
compagnie, n'étant pas encore engagé dans les ordres, il 
n'avait pas cru que le petit collet dût être monté. 

Je n'ai pas parlé de l'Académie française, où l'abbé de 
Bernis fut reçu à vingt-neuf ans; ce qui prouve, soit dit 
en passant, que son rang et sa naissance y contribuè- 
rent plus que sa littérature. Quant à ses Mémoires, le 
cardinal les a divisés en trois parties: ses débuts dans 
le monde et les événements de sa vie privée; l'époque où 
il s'est consacré aux affaires publiques; et, enfin, nous 
dit-il, ses vues sur l'administration avec quelques mémoi- 
res politiques . — Il m'a paru que je pouvais adopter une 
autre division: négliger la période historique que l'on 
connaît, qui m'exposait à des redites, de laquelle on 
peut répéter avec M. Frédéric Masson : « L'homme dis- 
parait presque au milieu d'événements dont la fata- 
lité le dépasse, » ou avec le proverbe : « A l'impossible 
nul n'est tenu. » Pour être complet, il faudrait rappeler 
la disgrâce de Bernis si courageusement et si chrétienne- 
ment acceptée; l'archevêché d'Albi, où « il se montra, 
par sa charité et sa bienfaisance, digne des louanges 
même de ses anciens ennemis, les Anglais; » et finale- 
ment le séjour à Rome, où le prêtre, le prélat, le chrétien, 
l'homme de bien, reparurent dans toute leur pureté et 
tout leur éclat; où le conclaviste, l'ambassadeur, se fit le 



LE CARDINAL DE BERNIS 
consolateur et Thôte des prêtres français proscrits par la 
Révolution: où le royaliste, le catholique, se mesura vail- 
lamment avec les suprêmes épreuves, et, fidèle à la religion 
du sacrifice, se désista de toutes les grandeurs et eut le plus 
grand honneur que l'on puisse rêver sous certains gouver- 
nements: l'honneur de n'être plus rien. Cette fois, je me 
suis attaché surtout à retrouver, à rétablir, à reconqué- 
rir une figure estompée par le temps, altérée par la cor- 
rosive atmosphère deson siècle, falsifiée parun singulier 
concours de circonstances, de préventions, de routines, 
de parti pris et de malveillance. Telle qu'elle est, une 
noble famille doit être fière de la placer sous son vrai 
jour, au plus bel endroit de sa galerie. Mais qu ai-je fait? 
Encore un prétexte aux exorcismes et aux anathèmes ! 
Encore une preuve de tiédeur! Encore une concession 
d'homme du monde à un homme aimable! Ce qui me 
rassure, c'est que l'école inexorable pour mes faiblesses, 
impitoyable envers Molière, Pascal, Saint-Cyran, Nicole, 
Arnauld, peut-être Bossuet et probablement Bernis, s'est 
souvent montrée pleine d'indulgence, de mansuétude, de 
bonté, de miséricorde, d'atténuations complaisantes, de 
velléités louangeuses, de sympathies charitables et chré- 
tiennes pour le cardinal Dubois. 



III 



LOUIS DE LOMËN1E 



8 décembre 1878. 

Vous le savez, j'aime de plus en plus à entremêler de 
souvenirs personnels ces Causeries littéraires, qui dépé- 
riraient de soif et d'ennui, 'si je les abandonnais à leur 
uniformité et à leur sécheresse. Quand je me souviens 
au lieu d'analyser, de critiquer ou de louer, il me sem- 
ble que je me rajeunis avec ces images du passé, que 
les feuilles mortes reverdissent, que les herbiers rede- 
viennent des fleurs, que ma littérature cesse d'exister en 
dehors de moi-même, dans les bibliothèques et dans les 
livres, pour faire partie de mon être, vivre de ma vie 
intime, me suivre pas à pas comme une compagne, s'as- 
similer mes sentiments, mes tristesses et mes joies. A qui 

l. Les Mirabeau, nouvelles études sur la société française au 
xvme siècle. 



LOUIS DE LOMKNIE 35 

pourrais-je appliquer cette méthode ou cette manie, 
mieux qu'à l'auteur des Mirabeau, à ce regretté Louis 
de Loménie, dont la fine et douce physionomie nous repo- 
sait l'esprit et le cœur, lorsque, moins sages que lui, il 
•nous arrivait de nous griser avec notre encre, de nous 
lancer dans une aventure, de nous attirer une bour- 
rasque, de traverser une crise, et d'en sortir moulus, 
meurtris, fripés, déplumés, penauds, l'oreille basse, ju- 
rant, mais un peu trop tôt... qu'on nous y reprendrait 
encore? Il a été, il restera pour moi le type de l'écri- 
vain honnête et bon, du chercheur ingénieux et patient, 
de l'homme de travail et d'étude, s'enfermant dans 
son œuvre comme l'active chrysalide dans son tombeau 
d'or et de soie, ne se passionnant que pour le vrai, le 
beau et le bien, défendant aux rumeurs et aux ora- 
ges du dehors de troubler ses recherches, d'interrompre 
sa tache, de mêler leur alliage de sable et de gravier au 
limpide courant de ses pensées. Il eut le succès sans le 
bruit: il laissa la renommée venir à lui sans faire un pas 
de trop pour la prévenir, un geste pour la violenter, 
une génuflexion pour la courtiser, un effort pour la rete- 
nir. Il mettait à réussir autant de discrétion que s'il avait 
eu un secret à cacher ou une faiblesse à se faire pardon- 
ner. Telles étaient sa délicatesse et sa droiture que, pour 
assainir un sujet, il lui suffisait d'y toucher. Jules Sandeau 
lelui adit mieux que je ne saurais le dire, en répondant ci 
son discours de réception à l'Académie française. Biogra- 



::i; NOUVEAUX SAMEDIS 

phede ses contemporains, assez obscur encore pour pou- 
voir, sans trop de disparate, s'intituler un homme de rien , 
jeté tiii.Mi jeune sur ce pavé de Paris où poussentles mauvais 
conseils comme les mauvaises herbes entre les pavés 
des villes désertes, il eut cette originalité exquise de ne pas 
faire de son obscurité provisoire une raison et un moyen 
de sauter impunément au collet des illustres; il sut in- 
téresser le public sans offenser ses modèles, se montrer 
véridique sans dureté, sincère sans rudesse, bienveillant 
sans flatterie, piquant sans méchanceté, modéré sans fa- 
deur; chatouiller l'épiderme sans enfoncer le trait, res- 
pecter la distance qui sépare la curiosité du scandale, 
rester honnête homme, en un mot, honnête toujours 
dans un genre périlleux, et obliger les lecteurs h dire 
que Thommede rien était avant tout un homme de bien. 

Plus tard, singulier contraste ! ce pacifique, ce stu- 
dieux dont la bonhomie spirituelle faisait songer à l'azur 
des lacs plutôt [qu'aux tempêtes de l'Océan, fut attiré 
par des noms qui sentent la poudre, par des existences 
turbulentes, tumultueuses, guerroyantes, agitées, désor- 
données, inquiètes, marquées de l'estampille révolution- 
naire; Beaumarchais et Mirabeau! Le prologue et le 
drame! l'éclat de rire et l'éclat de tonnerre ! le démolis- 
seur à coups d'épingle et le destructeur à coups de 
massue! Figaro se hissant sur les épaules du Tiers-État 
pour devenir un personnage et peut-être notre sei- 
gneur et maître! Almaviva déchirant ses parchemins, 



LOUIS DE LOMÉNIE 37 

abdiquant pour mieux régner, se faisant peuple au mo- 
ment où le peuple va se faire souverain, et vendant du 
drap ou de la toile pour gagner son brevet de tribun ! 
Que de tentations pour un écrivain ambitieux et tapa- 
geur, dans un temps où, pour faire parler de soi, il suffit 
de mettre un atout de plus dans le jeu de la Révolution! 
Mais non; môme au contact de ces personnages qui n'ont 
vécu que de désordre, de trouble, de mouvement et de 
bruit, Louis de Loménie reste fidèle à son caractère de 
médiateur entre son savoir et notre ignorance, à sa vo- 
cation d'apaisement et d'étude. Lisez son Beaumarchais , 
aujourd'hui classé parmi les œuvres les plus sérieuses, 
les plus solides et les plus durables de ces vingt-cinq 
dernières années : lisez ses Mirabeau, vaste et riche pré- 
face du livre qu'il n'a pas eu le temps d'achever, mais 
que des mains pieuses compléteront aisément à l'aide des 
notes et des pages commencées; les Mirabeau, collection 
de figures originales, fortes, rugueuses, curieuses, plei- 
nes de sève, décrites de main de maître; famille que l'on 
pourrait appeler préparatoire: salle d'attente où des 
querelles de ménage préludent aux tourmentes de la 
tribune, de la place publique et de la rue. Partout vous 
trouverez le document exact, le détail authentique, le 
trésor amassé en des fouilles intelligentes, la coupe d'or 
puisant aux sources les plus sûres: le tout dégagé de 
cette passion qui rend suspecte la vérité elle-même; une 
lecture instructive, attachante et agréable, relevée sans 



38 N01 VEAUX SA M KHI S 

cesse par des réflexions piquantes, des pensées fines et 
des traits caractéristiques. 

Mais voici que j'allais oublier de me souvenir. Louis 
de Loménie fit ses études —fort brillantes, — au collège 
d'Avignon. Mon plus proche voisin de campagne, père 
d'un de ses camarades, qui devint un de mes plus chers 
amis, le faisait sortir chaque jour de congé, et avait la 
bonté de me réunir aux deux rhétoriciens, plus jeunes 
que moi de trois ou quatre ans. C'étaient des journées 
charmantes, colorées, éclairées et embellies de toutes les 
espérances de notre âge, de toutes les illusions d'une 
époque où il nous semblait que nous n'avions qu'à éten- 
dre la main pour saisir notre part d'idéal, d'inconnu et 
d'infini. Cette maison hospitalière, située à l'extrémité du 
village que j'ai eu une fois le tort de déguiser sous le 
pseudonyme de Gigondas, dominait un paysage immense 
dont la beauté se révélait tout entière au coucher du so- 
leil. Notre plaine, profanée aujourd'hui et bouleversée par 
le plus inutile des chemins de 1er, s'étendait sous nos yeux 
dans toute sa fertilité et toute sa grâce, avec ses massifs 
d'aulnes et d'ormeaux, ses haies blanches au printemps, 
rouges en automne, ses rideaux de peupliers, ses fermes 
éparses et sa fraîche bordure d'oseraies à demi baignée 
dans le Rhône. Les eaux du grand fleuve se teignaient de 
toutes les nuances de l'opale, du saphir, de l'émeraude et 
de la nacre, à mesure que les rayons obliques, glissant sur 
la transparente surface, y reflétaient tour à tour l'azur du 



LOUIS DE LOMÉNIE 39 

ciel, la silhouette des arbres, les légers nuages groupés à 
l'horizon et les gradations imperceptibles de la lumière 
et de l'ombre. La chaîne pittoresque des Alpines se des- 
sinait sur un fond de brume: l'air était si pur, que l'œil 
pouvait en compter les ondulations, les vives arêtes, les 
ravins et les vallons. A notre gauche, le château des Pa- 
pes semblait absorber ce soleil qui le réchauffe depuis 
des siècles et donne à ses murailles et à ses tours cette 
merveilleuse dorure, poésie de l'architecture méridionale. 
Un soir d'été, nous étions réunis tous les trois sur le bal- 
con qui existe encore, que je revois tous les jours au re- 
tour de ma promenade, et que je ne puis revoir sans 
un battement ou un serrement de ocenr. Nous étions là, 
regardant, admirant, rêvant, silencieux comme si nous 
avions su que le regard, en pareil cas, est plus éloquent 
que la parole. Ce spectacle était si beau, que Louis de 
Loménie, cédant à un transport d'enthousiasme, sortit 
tout à coup de son recueillement, et s'écria : « Oh! que 
la nature est belle! qu'on est bien ici! » Puis il ajouta 
avec ce mélange de mélancolie et d'enjouement qui lui 
était habituel : * Qui sait si ce ciel bleu, ce vaste hori- 
zon, ce soleil couchant, ce fleuve rapide, ces iles ver- 
doyantes, ces monuments séculaires, n'ont pas le secret 
de notre avenir? Où serons-nous, que ferons-nous dans 
dix ans? dans vingt ans? dans trente ans? »> — « Il vaut 
peut-être mieux ne pas le savoir, » répliquai-je avec l'au- 
torité d'un ancien, ou, comme un dit en rhétorique, d'un 



10 NOUVEAUX SAMEDIS 

vétéran. Aujourd'hui, nous le savons, et quelques conso- 
lations adoucissent nos tristesses. Si la vie de Louis do 
Loménie a été trop courte, elle a été douce, laborieuse 
et pleine, avec cette part de bonheur et de gloire qui n'est 
accordée qu'à de rares élus. L'Académie française, en 
l'appelant à être un des siens, lui décerna la plus belle 
récompense qui puisse couronner une existence no- 
blement vouée à la vraie littérature, au bon exemple et au 
travail. Onapudiredeluiceque M. de Talleyrand disait de 
M.deBarante, qu'avec toutson esprit on ledétlaitdese pro- 
curer un ennemi. Il a goûté, dans toute leur plénitude, 
les paisibles joies de la famille, ces joies intimes du tra- 
vailleur, encouragé sans cesse et soutenu par une compa- 
gne digne de lui, élevée au milieu de tous les souvenirs, 
de tous les héritages, de toutes les traditions de la vertu 
et de l'esprit, associée à toutes ses pensées, fière de ses 
succès, payant d'un sourire ses fatigues; lumière inté- 
rieure, vivante image de cette lampe qui éclairait sous 
l'albâtre ses laborieuses soirées; capable peut-être déter- 
miner et de nous rendre intactes les dernières pages que 
Loménie laissa inachevées; telle enfin qu'un académi- 
cien qui s'y connaît attribuait à ce couple si admirable- 
ment assorti un honneur plus rare encore que le fauteuil 
académique et l'habit cà palmes vertes; l'honneur de réa- 
liser l'idéal du mariage. 

Louis de G..., le fils du maître de la maison, le cama- 
rade de L ménie, aurait é:é au niveau de toutes les 



LOL'IS DE LOMÉNIE U 

situations. Partout il aurait apport«> cette sûreté de con- 
victions, cette fermeté de caractère, cette rectitude 
d'intelligence, cette netteté d'idées, cette sagacité de juge- 
ment, toutes ces qualités aimables et sérieuses qui lui 
donnaient parmi nous une place à part, et dont le souve- 
nir, après deux ans, tient constamment en éveil notre 
amitié et nos regrets. Il aima mieux être l'homme du 
devoir, offrir à son pays le type du citoyen utile, du père 
de famille, du vaillant chrétien, dévoué à toutes les no- 
bles causes, entouré de toutes les sympathies, mêlé à 
toutes les bonnes œuvres, accepté comme arbitre et 
comme juge par des amis plus enclins que lui à se lais- 
ser séduire par les vanités de ce monde; ne permettant 
jamais à la vertu d'être pédante et la tempérant de cette 
honnête gaieté qui est le miroir des consciences pures: 
esprit charmant et cœur d'or, dont je puis parler sans 
trop sortir de mon sujet et sans offenser la mémoire de 
Louis de Loménie: car ils passèrent ensemble sur les 
mêmes bancs, attentifs aux mêmes leçons, les heureuses 
années de l'adolescence : ils ne se perdirent jamais de 
vue: le provincial réfractaire à nos glorioles s'intéressa 
toujours aux succès de son ancien camarade, et certes, Lo- 
ménie ne pouvait avoir ni lecteur plus fidèle, ni apprécia- 
teur plus éclairé. Quant au troisième...— c'est de moi 
qu'il s'agit — j'ai bien envie de n'en rien dire. En pas- 
sant sous ce balcon, aujourd'hui désert, je me suis dit 
bien souvent : « Au fait, il était trop petit pour contenir 



i-j Mil vkai \ SAMEDIS 

à la foisdeui futurs académiciens! i —J'étais le plus 
vieux; j'espérais partir avant les deux autres et j'ai le 
chagrin de leur survivre. Hélas! encore quelques années 
et je survivrai peut-être à la France ! 

Longtemps, bien longtemps après, je parcourais les 
bords de la Durance avec un de nos plus éminents poètes. 
Nous allions faire visite (style Victor Cousin) au spirituel 
M. Lucas de Montigny, auteur d'agréables ouvrages, et 
propriétaire du château de Mirabeau. Habitué aux plai- 
nes riantes de la Provence, à ses coteaux modérés dont 
les aspérités se cachent sous des fouillis de pins, de chê- 
nes-verts et de plantes odoriférantes, je n'étais pas pré- 
paré à la physionomie d'un château fort, tel qu'on se 
le figure d'après les vieux romans et les poèmes de che- 
valerie. Tout à coup, au détour de la route encaissée en- 
tre des rochers à pic et les digues de la dangereuse ri- 
vière, j'aperçus, à une hauteur prodigieuse, quelque chose 
de pareil à un colosse de pierre, dressé sur un piédestal 
gigantesque. On eût dit que la nature s'était entendue 
avec l'architecte pour que tout fut en harmonie dans cet 
aspect sinistre et sauvage; le site, les alentours, le décor 
et l'édifice. Ces roches nues, arides, noires, calcinées, fai- 
saient songer au cratère d'un volcan éteint. La végéta- 
tion semblait s'être retirée du seuil et des environs de 
cette demeure, comme la mer se retire des plages pesti- 
lentielles, comme s'il y avait eu au dedans de ces tragi- 
ques murailles de quoi effrayer tout ce qui vit, respire, 






LOUIS DE LOME. ME 43 

fleurit ou s'épanouit ici-bas. Quelques genévriers chétifs, 
quelques lentisques rabougris se tordaient sous le souffle 
ardent du vent de sud-est. Un oiseau de proie, de l'es- 
pèce des vautours de Camargue, planait à cent mètres 
au-dessus des tours, et parfois ses larges ailes se confon- 
daient avec les nuages fouettés et chassés par la rafale. 
Avant même d'entrer, l'imagination réclamait sa part. 
Je me représentais ce que devaient être les gémissements 
de ce vent lugubre à travers les corridors du château, ce 
que ces murs avaient du , dans les temps passés , 
entendre de cris de douleur ou de colère. Fallait-il y pla- 
cer un drame fantastique ou une histoire sanglante ? Sa- 
chant où j'allais, un nom formidable, un visage ravagé et 
terrible me suggéraient ma réponse. Ce château prenait 
pour moi une figure, un sens, une voix, une âme. Je me 
disais que c'était bien là le nid ou l'aire de Mirabeau, de 
cet homme étrange, démesuré, mi-parti d'aigle et d'or- 
fraie. Je me demandais par quelle progression fatale 
cette résidence et cette famille, faites l'une pour l'autre, 
étaient arrivées h se personnifier, à s'incarner dans le 
foudroyant orateur de la Constituante, pour bouleverser 
une société, pour ébranler une monarchie, comme ce 
vent d'automne qui secouait les arbustes, s'engouffrait 
sous le portail et faisait grincer la girouette. Les maisons 
n'ont-elles pas leur prédestination comme les personnes? 
Eh bien, je me trompais. Entre cet âpre château et le 
funeste tribun, les analogies peuvent être signalées: mais 



ii NOUVEAUX SAMEDIS 

les liens ont été beaucoup moins étroits; il m'a suffi, 
pour m'en convaincre, de lire les premières pages du li- 
vre de Louis de Loménie. Après avoir admirablement dé- 
crit ce que je viens d'esquisser fort mal, il ajoule : « Si 
nous voulions adapter de force cette méthode (l'explica- 
tion des destinées et des caractères par l'influence des 
objets extérieurs), il nous faudrait constater que ceux 
des Riqueti du xviu e siècle, qui sont nés à Mirabeau, ou, 
pour parler plus exactement, près de Mirabeau, à Per- 
mis, ont très peu habité le château de leurs pères... 
il nous faudrait enfin reconnaître, que les deux plus fou- 
gueux personnages de la race, c'est-à-dire l'orateur et 
son frère le vicomte, non seulement ne sont pas nés dans 
ces régions escarpées et orageuses où ils ont même très 
peu vécu, mais qu'ils ont vu le jour, qu'ils ont passé 
leur enfance et une partie de leur jeunesse dans un pays 
plat, insignifiant et brumeux, d'un climat tempéré, plus 
humide et plus épais que chaud, qui produit de gras pâ- 
turages et des légumes savoureux, dans l'ancien Gàti- 
nais, près de Nemours (Seine-et-Marne)... Pour moi, si 
j'ai pris la peine d'aller visiter le séjour auquel ils ont 
emprunté leur nom, ce n'est pas que je fusse animé de la 
superbe ambition d'expliquer le château par la race et la 
race par le château: mais c'est tout simplement parce 
que je désirais complaire à ce sentiment de curiosité 
aussi banal que naturel qui fait qu'on s'intéresse aux 
résidences rappelant le souvenir d'hommes plus ou moins 



LOUIS DE LOMÉNIE i.. 

fameux, surtout quand ces résidences sont par elles-mê- 
mes très pittoresques. » — Ajoutons, pour être tout à fait 
justes, que Louis de Loménie était sûr de trouver, en 
M. Lucas de Montigny, non seulement l'hôte le plus cor- 
dial, mais l'auxiliaire le plus intelligent, le plus complai- 
sant et le mieux en mesure de faciliter ses recherches. 

Rien de plus exact que cette page, et l'on reconnaît 
bien là, pour le dire en passant, cette haine de tout char- 
latanisme, cette passion de vérité et de sincérité, qui ca- 
ractérisaient Louis de Loménie. Pourtant l'impression 
existe, et si l'on refuse d'établir des rapports intimes, im- 
médiats, entre le château, les origines, la filiation et la 
destinée de Mirabeau, n"est-il pas permis de recourir a 
un autre mot, et de parler d'incubation? Forcé de me 
borner dans un si vaste sujet, je ne puis mieux faire 
que renvoyer à l'ouvrage de Loménie quiconque vou- 
dra posséder les renseignements les plus fidèles et les 
plus vrais sur l'origine des Riqneti, Riquety ou Riquet, 
sur la formation de leur généalogie, sur les nobiliaires 
de l'ancien régime, sur le marquis Jean-Antoine, sur la 
grand'mère de Mirabeau, sur le comte Louis-Alexandre; 
chapitres pleins de détails curieux, comparables à ces 
portraits auxquels L'artiste travaille sous nos yeux, et 
que nous voyons peu à peu s'ébaucher, se dégager, se 
dessiner, se colorer, s'animer, et enfin surgir et comme 
jaillir de la toile. J'arrive droit au marquis et, à la mar- 
quise, père et mère de Mirabeau. Ici nous n'avons 



ii; NOI \ EAI \ SAMEDIS 

pas besoin de mise en scène, de paysage farouche, de ro- 
ches abruptes, de murailles fauves, de volcan éteint, de 
château à l'aspect sombre et sinistre: les personnages, 
les caractères nous suftisent. Le chapitre intitulé : 
« Un mauvais ménage sous V ancien régime ; premiè- 
res hostilités entre le mari ci la femme » suivi de : 
i Une famille liguée contre soji chef; le marquis et les 
lettres de cachet, » — nous rendrait au besoin, en ex- 
plications psychologiques, ce que nous retrancherions an 
sens pittoresque. Loménie, toujours ennemi de l'enlumi- 
nure romanesque, toujours simple, naturel, exact, véri- 
dique, a pu se défendre (t. II, page 436), de toute conces- 
sion à la fiction et au roman; il n'y a rien perdu, ni ses 
lecteurs non plus: car jamais roman ne fut plus intéres- 
sant, plus curieux, plus accidenté, plus empoignant, que 
cette dernière partie de son second volume. D'ordinaire, 
lorsqu'on accouple ces mots si bien faits pour s'entendre, 
— mauvais ménage, — ancien régime, notre thème est 
fait d'avance, et, s'il ne l'était pas, les chroniqueurs et 
les vaudevillistes se chargeraient de le faire. Un mariage 
de convenance est arrangé par les grands parents, le 
premier ministre, la favorite ou le roi lui-même, entre 
le duc et une blonde enfant qui va sortir du couvent 
pour l'épouser. Au bout de huit jours, elle est bien cer- 
taine dï'ire duchesse: mais elle n*est pas encore très sûre 
d'être la femme de son mari. Heureusement, son cousin 
le chevalier soupire pour ses beaux yeux et brode au 



LOUIS DE LOMÉ NIE j-7 

tambour par amour pour elle. Après une quinzaine ac- 
cordée aux bienséances, le duc reprend la chaîne fleurie 
qu'il a laissée entre les blanches mains de la marquise. 
Le château ou l'hôtel a deux ailes, qui n'ont rien de 
commun avec des ailes de tourtereaux: séparées par la 
longue galerie des portraits d'ancêtres, fort étonnés de 
cette singulière façon de continuer leur race. Une année 
s'écoule... quelle alerte! — Ah! Lisette! Quel malheur! 
J'en mourrai. — Non, madame la duchesse! Personne 
ne mourra, au contraire!... J'en toucherai un mot à 
Frontin! —Le lendemain, entre onze heures et minuit, 
la galerie des ancêtres, de plus en plus étonnés, 
voit passer un élégant fantôme qui n'a rien d'effrayant. 
Il se dirige vers l'appartement de la duchesse, dont le 
cœur bat comme à un premier rendez- vous... — Ma 
chère enfant! n'ayez pas peur! ce n'est que votre mari: 
— Il s'assied: on cause comme de vieux amis; et puis, 
bonsoir! 11 se lève, baise la jolie main qu'on lui tend, 
et murmure peut-être entre ses dents : « Coquin de 
chevalier! » N'importe! on l'a vu entrer; on le verra 
sortir; les bienséances sont sauvées, et, si la morale n'est 
pas satisfaite, le scandale est évité! 

Ce n'est pas ainsi que les choses se passaient dans 
le tempétueux ménage du marquis et de la marquise de 
Mirabeau, llfallait bien préparer les voies au redoutable agi- 
tateur, qui n'aurait peut-être pas rempli toute sa desti- 
née s'il n'avait été conçu dans la discorde et dans l'orage 



is NOUVEAUX SAMEDIS 

pour vivre dans l'écroulement et dans le bruit. Ce ménage 
détestabb produit dix ou onze enfants; car il y en a 
tant, que l'on n'en sait pas bien le compte. Quel homme, 
grand Dieu! que ce marquis ! Mais surtout, quelle femme 
que la marquise, née de Vassan, si l'on en juge par les 
témoignages contemporains, notamment par les lettres 
du bailli, le frère du marquis! Louis de Lornénie a fait 
un excellent usage de ces lettres, où se révèle, avec la 
part de brusquerie et d'originalité, signe distinctif de la 
race, un caractère franc, énergique, indépendant, mitigé 
par une dose de bon sens, assez rare dans la famille. Le 
marquis peut être coupable, bourru, inconséquent, mal 
équilibré, mélangé de violence et de faiblesse: mais sa 
femme est effroyable! Elle cumule les désagréments, les 
défauts, les travers, les laideurs physiques et morales les 
plus contradictoires; il y a de \abête chez cette créature ; 
il y a du monstre chez cette bête. C'est bien d'elle que l'on 
pourrait dire qu'elle rend le mariage indécent. Elle ne pos- 
sède aucune des pudeurs féminines, pas même celle qui 
commence à un lit nuptial et finit à un berceau. Elle est 
passionnée, et elle n'est pas tendre: elle est jalouse, et elle 
n'est pas fidèle. Son amour intermittent, entrecoupé de 
haines, décolères, d'invectives, de séparations, de scènes 
furieuses, de procès et de scandales, ressemble à de l'hys- 
térie... Ah! c'était bien là le point de départ des lettres 
écrites du donjon de Vincennes; c'était bien la source 
d'où devait jaillir cette parole torrentielle, faite de lave' 



LOUIS DE LOMÉNIE i'.i 

et de boue; c'était bien le sang qui bouillonnait dans les 
veines de Mirabeau, lorsqu'il prononçait le fameux : Va 
dire à ton maître ï... — qu il n'a jamais d : t. 

Avec cette lamentable histoire Louis de Loménie a fait 
un tableau où Ton ne sait ce que Ton doit le plus admi- 
rer, de la vérité des couleurs, du relief des figures, ou 
de la délicatesse et de la chasteté d'exécution. Avec 
les documents qu'il a si ingénieusement et si patiem- 
ment rassemblés, avec les faits et gestes du brave bailli 
et les nombreuses lettres échangées entre son frère et lui, 
il a écrit une sorte de biographie collective, plus inté- 
ressante qu'un roman: il a reconstitué, ravivé, fait mou- 
voir dans le cadre de la société française au xvm e siècle 
toute cette bizarre famille qui devait aboutira Mirabeau, 
et qui le fait pressentir. A présent, Mirabeau peut venir. 
Son entrée est aussi admirablement préparée que celle 
de l'acteur en vogue dans le drame à sensation : il peut 
venir: il peut rugir, il peut nous montrer, comme disait 
Janin dans Barnare, cette grosse face bouffie, qui rime 
si bien à Sophie. Il sera reçu avec les honneurs dus à son 
rang, à son éloquence et à ses vices. 



IV 



LA 

LITTÉRATURE DU JOUR DE L'AN ' 



15 décembre 1878. 

Avant tout, rendons un nouvel hommage à cette illus- 
tre maison Didot, qui, au retour de chaque nouvelle an- 
née, nous donne l'illusion d'un temps meilleur et apaise 
un moment nos anxiétés par sa confiance. Nous la voyons 
opérer trois prodiges. Elle réussit à oublier qu'un 1 er 
janvier républicain n'est pas assez sûr de lui-même et de 
ses lendemains pour se laisser enrichir de si beaux livres 

1. Les Femmes dans la Société chrétienne, par M. Alphonse 
Dantier; ouvrage illustré de 4 photogravures et de 200 gra- 
vures sur bois, d'après les Monuments de l'Art. 



LA LITTÉRATURE DU JOUR DE L'AN 51 

et de si belles reliures. Elle assure aux livres d'étrennes 
un rang très sérieux et très élevé dans notre littérature 
contemporaine : enfin, pendant que les publications 
populaires multiplient, propagent, délaient et infiltrent 
partout le poison à un sou par jour, elle choisit des 
sajetsdignesde nous rappeleroude nous faire croire que la 
France est encore chrétienne: ce dont la politique aujour- 
d'hui régnante nous donnerait envie de douter. 

Les Femmes dans la Société chrétienne! quel beau 
titre, et quel démenti éloquent à cet impertinent para- 
doxe qui explique par une influence féminine toutes les 
fautes, toutes les faiblesses, toutes les équipées, tous les 
crimes et toutes les catastrophes de ce monde ! Oui, je 
le sais bien, vous allez me répéter pour la centième 
fois le mot légendaire de l'alcade : « Où est la femme? » 
— Voici deux lames de couteau qui brillent comme 
deux éclairs, et le sang qui coule sur la table de cette 
posada... où est la femme? — Deux amis d'enfance se 
brouillent, cessent de se saluer, échangent un envoi de 
témoins... où est la femme ? — Une apostasie soudaine 
étonne et consterne tous ceux qui préfèrent aux jouis- 
sances du triomphe et du pouvoir les satisfactions de la 
conscience... où est la femme ? — Toute une vie de 
probité et d'honneur vient faire naufrage sur un morceau 
de papier timbré, noyée dans une signature... où est la 
femme? — Dix lunes de miel se perdent dans une lune 
rousse, et le plus correct des maris en arrive à ne plus 



52 NOUVEAUX SAMEDIS 

si- coucher qu'à l'heure où les honnêtes gens se lèvent... 

ou est la Femme? — Vous cillez faire une visite : vous 
rencontrez dans l'escalier les huissiers qui viennent de 
saisir tableaux, tapis, tentures, argenterie et bibelots... 
où est la femme? — Ainsi de suite : la débâcle de l'agent 
de change, la faillite du banquier, l'exécution An joueur, 
la fugue du caissier, la pâleur de l'adolescent, la rou- 
geur du jeune homme, les dettes de l'homme mùr, le 
radotage du vieillard, l'affaire Chaumontel, la cause 
célèbre, l'éclipsé d'une gloire, le déshonneur d'un nom, 
la perte d'une bataille, la rupture d'un traité, le suicide 
d'un fou, les illusions de Glitandre, les capitulations 
d'Alceste, les prodigalités d'Harpagon, les ridicules de 
Géronte... toujours même réponse, ou plutôt même ques- 
tion: — « Où est la femme? » 

Eh bien, nous sommes prompts à la réplique, et nous 
disons avec M. Alphonse Dantier, l'auteur du bel ou- 
vrage que nous recommandent les merveilles de la 
typographie et de l'art : « Le vieux monde païen tombe 
en pourriture et en poussière : un monde nouveau le 
remplace, baigné des pures clartés de l'Évangile. La 
succession est compliquée, la transition est difticile, la 
secousse est violente: car il s'agit, pour la société nou- 
velle, de sacrifier tout ce qui faisait les délices de l'an- 
cienne. Qui donnera l'exemple du sacrifice"? Qui adoucira 
la transition ? Qui amortira la secousse? La femme. Ce 
n'est pas encore assez A cette régénération de l'humanité 



LA LITTÉRATURE DU JOUR DE L'AN 53 

rachetée par le Dieu fait homme, il faut des témoins, 
et, si nous savons un peu de grec, nous n'avons pas 
oublié que témoin est synonyme de martyr. Ici le témoi- 
gnage s'affirme, non pas par un simple serment devant 
des juges pacifiques, mais sous le joug des proconsuls, 
sous le feu des bourreaux, sous la dent des lions et des 
tigres, sous la griffe des Empereurs, au milieu des ou- 
trages de la foule, des cris de rage du paganisme expi- 
rant. Qui prendra sa part de ces tortures et de ces sup- 
plices, pour mieux féconder le sang des martyrs, pour 
que l'héroïsme de la faiblesse préserve de toute défail- 
lance les vaillants et les forts? La femme. Les persécutions 
imposent à ces chrétiens de la première heure des pré- 
cautions infinies : ils sont forcés de se cacher comme des 
criminels, de se réfugier dans les catacombes, de cher- 
cher pour les cérémonies de leur culte la retraite la plus 
ignorée, la nuit la plus obscure, de créer d'avance la 
franc-maçonnerie du bon Dieu. Qui se chargera de 
souder les anneaux de la chaîne sacrée, de porter les 
messages, de préparer l'autel, de déjouer les soupçons, 
de diriger les pas dans la nuit? Qui personnifiera, dans 
les catacombes comme dans le cirque, dans le prétoire 
comme en face des idoles, ces anges invisibles dont on 
croit voiries blanches ailes abriter ces saintes victimes? 
La femme. Les années s'écoulent ; voici venir une nou- 
velle puissance, prêle à dévorer les restes du vieux 
monde. Elle a la vigueur et aussi l'aveuglement des 



54 NOUVEAUX SAMEDIS 

forces de la nature : elle ne connaît pas les corruptions 
diss -hantes des raffinés de la décadence; mais elle ne 
sait pas davantage à quelle source divine il faut puiser 
pour se purifier de ces souillures. C'est une trombe, c'est 
cm torrent, c'est une avalanche, c'est une lave. Ses vices et 
ses vertus ne sont que des instincts; elle peut tout pour le 
mal, en attendant qu'elle puisse quelque chose pour le 
bien. Elle se précipite sur sa conquête comme la bête fauve 
sur sa proie. Pour tempérer sa fougue, pour éclairer ses 
ténèbres, pour apaiser sa furie, pour l'obliger à régénérer 
au lieu de détruire, à devenir l'instrument de la Provi- 
dence après avoir été son fléau, à rendre sa barbarie 
préférable aux civilisations qu'elle balaie, ce n'est pas 
trop d'une inspiration surnaturelle, d'une religion ré- 
vélée. Qui lui apportera cette lumière? Qui lui prêchera 
cette religion, aussi peu complaisante pour les passions 
brutales des vainqueurs que pour les vices élégants des 
vaincus? Qui lui enseignera à l'aimer avant de la com- 
prendre? Qui lui dira que ses divinités farouches et san- 
guinaires, filles de ses tempêtes, de ses cavernes et de ses 
forêts, ne valent pas mieux que les riantes fictions du 
paganisme, écloses sous le beau ciel de la Grèce et de l'Io- 
nie? Qui la domptera, la fléchira, l'assouplira par la 
plus douce et la plus balsamique des influences ? Qui 
servira de trait d'union entre ce qui n'existe plus et ce 
qui n'existe pas encore ? Qui opposera le signe de croix 
au glaive et à la framée ? La femme. 



LA LITTÈRVR'RE DU JOUR DE LAN .'i:i 

Nous pourrions continuer ainsi et suivre à travers les 
siècles cette mission bienfaisante ; mais il est temps de 
reprendre le fil de soie et d'or que nous présente 
M. Dantierpour nous guider daus cet itinéraire. Pour être 
tout à fait exacts et donner une juste idée des beautés 
de cet ouvrage, il faudrait pouvoir tracer deux lignes 
parallèles. L'une s'attacherait au texte, et, certes, il ne 
nous offrira d'autre difficulté que celle qui s'appelle 
l'embarras du choix : l'autre aurait à parcourir les 
gravures, les photogravures et les chefs-d'œuvre qu'elles 
reproduisent. L'art, dans son expression la plus pieuse 
et la plus haute, se ferait ainsi le fidèle serviteur de la 
femme chrétienne, s'associant à ses travaux, à ses gloires, 
à ses épreuves, à ses joies, à ses tristesses, à ses luttes, à 
ses paisibles victoires: illustrant ce qu'elle enseigne, 
embellissant ce qu'elle touche, glorifiant ce qu'elle croit, 
s'inspirant de ce qu'elle adore, se consacrant à ce qu'elle 
prie!... 

Quel vaste horizon ! quel espace immense ! De la naïve 
mosaïque de Ravenne où nous voyons un des miracles 
de Jésus, au saint Symphorien de M. Ingres et à la 
Jeanne d'Arc de M. Frémiet, en passant car la sainte 
Cécile de Paul Delaroche, par les noces de Cécile, de 
Cimabue, par le Mariage romain, de M. Guillaume, 
par la sainte Cécile du Dominiquin, par la sainte- Ca- 
therine de Masaccio, parla sainte Agnès du Dominiquin, 
par le Constantin de Jules Romain, par la sainte Hélène 



:.i; NOUVEAUX SAMEDIS 

d'Holbein, par les pèlerins d'Emmaiis, de Rembrandt, 
par le Christ au Tombeau, de Raphaël, par la Cène, de 
Philippe de Champagne, par l' Adoration des Bergers, de 
Ribera ! — Et remarquez que je n'en suis encore qu'à la 
deux centième page du premier volume ! — Tous les 
grands noms de la peinture, le Poussin, Murillo, Fra 
Bartholomeo, Pérugin, Giotio, Rubens, Rjgaud, le Domi- 
uiquin et Raphaël, déjà nommés: la fresque, la mosaï- 
que, le vitrail, la statuaire, l'architecture, tout, dans ces 
pages magnifiques, se réunit pour faire cortège aux 
femmes chrétiennes et leur prodiguer une parure 
qu'envieraient toutes les royautés de ce monde, qu'au- 
raient enviée, au temps d'Alcibiade et de Périclès, les 
Athéniennes vouées à l'unique religion du Beau. Nous 
n'insisterons pas davantage sur la partie artistique de ce 
livre, que l'on ne peut feuilleter sans avoir une histoire 
complète de l'art, depuis ses premiers tâtonnements sur 
les dalles des églises ou sur le tombeau des martyrs, 
jusqu'à l'époque où il sait sans renoncer encore à croire; 
et où il donne à la perfection du contour, de l'expres- 
sion, du mouvement, delà composition et de la couleur, 
ce qu'il retranche peut-être, sinon à la fermeté, du moins 
à la candeur et à la pureté de sa foi. Ce n'est pas nous 
en éloigner que de revenir à M. Alphonse Dantier; car, 
je l'ai déjà dit, dans cette œuvre monumentale, la littéra- 
ture et l'art sont inséparables. 
Le Christianisme et les Patriciennes de Rome, mer- 



LA LITTÉRATURE DU JOUR DE LAN JiT 

veilleux prologue d*un poème supérieur aux plus bril- 
lantes inventions des poètes; préface d'un livre héroï- 
que et mystique qui passera tour à tour par les mains 
de Monique et de Paule, de Marcelle et de Mélanie, de 
Cécile et de Catherine, d'Agathe et d'Agnès, d'Hélène et 
de Clotilde, de Blanche et de Béatrix, de Mathilde et de 
Jeanne, de Thérèse et d'Elisabeth, de Françoise de Chan- 
tai et d'Angélique Arnauld, de sœur Rosalie el d'Eugénie 
deGuérin! Doux noms que je cite au hasard, faute de 
pouvoir nommer ces milliers de vierges, de veuves et de 
saintes ; gerbe de fleurs bénies dont je pourrais faire 
une moisson ! Ce chapitre est d'autant plus intéressant 
qu'il réfute une opinion de vieille date, d'après laquelle 
le christianisme, à son berceau, aurait eu surtout pour 
prosélytes les pauvres, les petits, les ignorants, les 
simples, les faibles d'esprit, les opprimés, les déshé- 
rités, les esclaves. Assurément, il n'y perdrait rien de 
son caractère surnaturel. Il serait plus facile pourtant 
de s'expliquer les progrès rapides et l'aévnement d'une 
religion qui annonçait aux inférieurs l'égalité évan- 
gélique, aux faibles la tutelle divine, aux esclaves la 
délivrance, aux pauvres l'indemnité immortelle, aux 
déshérités le céleste héritage, aux ignorants la vérité, 
souveraine de toutes les sciences. N'importe! Afin que 
rien ne manquât au miraculeux ensemble du plan divin, 
il convenait que les grandes familles romaines où la 
République des -d^e^ béroï |ues avait recruté s \s c >i suis, 



58 NOUVEAUX SAMEDIS 

ses sénateurs et ses pontifes, eussent, elles aussi, l'hon- 
neur de payer lent tribut au christianisme naissant et de 
prouver tout à la fois que cette révolution venue du ciel 
n'était pas condamnée, comme nos misérables révolutions 
humaines, à commencer par en bas, et que, pour s'élever 
jusqu'à ses hauteurs, le renoncement à tous les biens, ;'i 
toutes les jouissances de la vie, n'était qu'un aiguillon de 
plus. Le soin de convertir ces nobles descendants des 
Fabius, des Flavius, des Cœcilius, des Paul-Emile, des Sci- 
pion, de les initier par la persuasion et le charme, ne pou- 
vait être confié à de meilleures mains qu'à celles de leurs 
compagnes, de ces femmes, de ces filles, de ces sœurs, 
auxquelles l'ancienne loi, par une contradiction singu- 
lière, imposait une sorte d'infériorité sociale, intellec- 
tuelle, domestique] comme condition de leur vertu et 
de leur dignité morale. 

Les mœurs de Rome païenne avaient décidé que, 
du moment qu'une femme serait trop aimable, elle per- 
drait ses droits à l'estime; ce qui, Dieu merci ! ne s'esl 
jamais vu dans les temps modernes. Ces patriciennes, 
contemporaines du martyre de saint Pierre et de saint 
Paul, étaient donc placées dans une situation parti- 
culière, qui devait attirer, émouvoir, exalter les âmes 
fortes, pures, généreuses, avides du Dieu inconnu, 
douées du sentiment religieux, qui ne rencontraient plus 
que le néant et le vide sous les voûtes ou sur les ruines 
de leurs temples. D'une part, elles avaient à sacrifier 



LA LITTÉRATURE DU JOUR DE L'AN o9 

richesses, honneurs, luxe, plaisirs, élégances, mollesse, 
autorité sans bornes sur un groupe de clients, de para- 
sites et d'esclaves: mais, de l'autre, un instinct supérieur à 
toutes les séductions de la vanité, à toutes les amorces 
sensuelles, leur révélait qu'elles allaient jouer à qui perd 
gagne, que la religion du Dieu né dans une étable allait 
tout ensemble assouvir leur besoin de foi et rétablir leurs 
véritables lettres de noblesse. M. Alphonse Dantier nous 
dit excellemment à propos de la famille de Gœcilius Mé- 
tellus: « Singulière destinée que celle de cette famille et 
de beaucoup d'autres de l'aristocratie romaine ! Appelées 
à tous les genres d'héroïsme, elles naissent et grandissent 
avec le peuple-roi, tombent et s'éclipsent à l'époque de 
sa décadence. Puis, se relevant à la naissance du chris- 
tianisme, elles donnent alors des martyrs à la foi, comme 
elles avaient donné des martyrs à la liberté, unissant ainsi 
les jeunes palmes teintes de leur sang aux vieilles cou- 
ronnes triomphales de leurs ancêtres, ^'est-ce pas un fait 
digne d'être signalé par l'histoire, que la religion avec 
laquelle allait surgir un monde nouveau ait trouvé de 
fervents adeptes dans les descendants de ceux-là mêmes 
qui avaient fait la gloire du monde antique, comme si la 
Providence les eût réservés à être tour à tour l'hon- 
neur des deux sociétés personnifiant en elles, Tune la puis- 
sance matérielle, l'autre la grandeur morale de l'hu- 
manité ? » 
Les voilà donc, les Plautilla, les PomponiaGneeina, les 



60 NOUVEAUX SAMEDIS 

Flavia Domitilla, les Pudenticnne, les Praxède, les Tul- 

liaPaulina, les Vibbia Attica, les Balbina, les Théodora 

et cent autres; unies dans la foi, dans l'immolation, dans 
la sainteté, dans la gloire : figures touchantes et char- 
mantes qui pourraient se grouper sous la môme auréole. 
Tout, dans leur existence et dans leurs œuvres, est mira- 
culeux, surtout elles-mêmes. Hier, un pli de rose, une 
piqûre daboille, les aurait fait se pâmer, et, si une es- 
clave maladroite eût appuyé trop fort en parfumant 
leurs pieds, en brossant leurs ongles ou en ajustant leur 
coiffure, la malheureuse n"en eût pas été quitte pour une 
violente invective. Aujourd'hui, elles s'acclimatent à tous 
les genres de privations, d'austérités et de souffrances, 
pour arriver peu à peu à la plus terrible, à la plus dési- 
rée de toutes : le martyre: et si l'esclave coupable se jette 
frissonnante à leurs pieds : « Relève-toi, lui disent-elles, 
le Dieu des chrétiens te fait mon égale. » — Hier, elles 
avaient en horreur le peuple juif: à présent, elles se 
font sœurs et compagnes des juives converties, afin de 
mieux démontrer que le vrai Dieu n'a plus qu'un peuple. 
Telles qu'elles sont, le martyre les trouvera prêtes, et le 
second chapitre du bel ouvrage de M. Alphonse Dantier 
nous rappelle ces prodiges de courage, ces scènes 
effroyables et admirables où s'établit, entre le sexe fort 
et le sexe faible, une sublime émulation d'héroïsme et 
comme un défi à qui savourera le mieux les voluptés du 
supplice. Sérapie ! Sabina ! Sophia! Elpis ! Âgapé! 



LA LITTÉRATURE DU JOUR DE L'AN 01 

Sympborose! Félicité! nobles tètes, tranchées par le 
bourreau et couronnées par les anges! M. Damier a 
donné, dans son récit, une place considérable à sainte 
Cécile, et je lui en rends grâces. Que cette patronne des 
musiciens ait été plus ou moins musicienne, je ne veux 
pas le savoir. Elle a possédé la plus divine de toutes les 
harmonies : celle qui résulte du suprême accord de la 
beauté de l'àme avec celle du visage, cette harmonie que 
l'on pourrait aussi nommer transparence, puisque, chez 
ces créatures aimées de Dieu, la forme extérieure est 
comparable au pur cristal où se reflète la lampe im- 
mortelle. Il y a, dans l'histoire de sainte Cécile, quelque 
chose de légendaire, non pas qu'il soit permis de douter 
de ses merveilleux détails, mais parce que l'on peut y 
ramasser à pleines mains ces fleurs mystiques dont on 
aspire le parfum avant môme de savoir si elles sont clas- 
sées par les botanistes. 

Elle aime, elle est aimée, elle épouse un homme digne 
d'elle, -noble comme elle, et c'est ici que se place la belle 
gravure d'après le Mariage romain, de M. Guillaume. 
Cécile convertit son époux Yalérien, non seulement au 
christianisme, mais au mariage chrétien, tel que l'enten- 
daient alors ces êtres exceptionnels qu'il faut bien se 
garder d'offrir en exemple aux maris ordinaires. Le 
martyre vient ajouter sa palme sanglante à ce lis céleste. 
Yalérien et son frère Tiburce passent les premiers sous 
la hiche. Cécile les suit de près. Sa mort ne ressemble 



62 NOUVEAUX SAMEDIS 

pas aux autres, et M. Alphonse Dantier l'a racontée 
avec une émotion communicative. Patricienne, Cécile 
devait périr d'une mort patricienne comme elle: un bain 
dont l'ardente vapeur, n'ayant aucune issue pour s'échap- 
per, finirait par l'étouffer. Mais cette eau bouillante, cette 
flamme et cette vapeur ne lui font aucun mal. Il faut 
recourir au licteur, dont le bras tremblant ne réussit pas 
à détacher la tête du corps. Elle est là, gisante, baignée 
dans son sang, demandant à Dieu de la laisser vivre 
jusqu'à ce qu'elle ait pu recevoir la bénédiction du pape 
Urbain. Elle expire enfin sous les mains bénies du saint 
pontife. N'est-ce pas à cette agonie et à cette mort que 
pourrait s'appliquer l'œuvre charmante de notre ami 
Etienne Gautier, ce tableau tout imprégné d'inspiration 
chrétienne, un des meilleurs succès du Salon de cette 
année, justement récompensé par le jury et digne d'être 
signé Hippolyte Flandrin? 

M. Alphonse Dantier a eu bien raison de faire une 
halte un peu longue en l'honneur de sainte Cécile : 
d'abord, parce qu'il ne pouvait choisir un type plus 
aimable et plus complet de la patricienne convertie au 
christianisme et prédestinée au martyre: ensuite, parce 
qu'elle est une des saintes qui ont le plus souvent 
et le mieux inspiré l'art chrétien. Ce premier vo- 
lume nous offre une des deux saintes Céciles de Paul 
Delaroche. Je viens de vous rappeler l'heureuse toile 
d'Etienne Gautier. Que de prédécesseurs ont eu ces dignes 



LA LITTÉRATURE DU JOUR DE L'AN 63 

héritiers! Angélico de Fiesole, Pinturiehio, Francia, 
Gimabue, le Dominiquin, Raphaël, sans compter Pierre 
Mignard que je n'ose pas nommer après ces grands noms ! 
" Surla voûte delà cathédrale d'Albi, nous dit M. Dantier, 
sont exécutées des fresques admirables, peintes par des 
artistes de l'école ombrienne et représentant le couronne- 
ment de sainte Cécile. Ajoutez à ces témoignages le ta- 
bleau qui décore la chapelle du Capitole, les peintures 
murales d'Hippolyte Flandrin dans l'église de Saint-Vin- 
cent de Paul, et le poème de M. Anatole de Ségur, où 
Ms r l'évêque d'Orléans croyait retrouver un écho loin- 
tain de Polyeucte ; vous aurez une idée de ce qu'a pu être 
l'épanouissement de l'art chrétien autour d'un des plus 
doux noms du martyrologe. » 

Si le critique était uu oiseau, ses ailes auraient un 
vol bien lourd. C'est pourtant à vol d'oiseau que je 
vais parcourir ces deux beaux volumes, m'étant trop 
attardé sur les premiers chapitres. L'ère des persécutions 
ramène, à chaque page, une de ces chastes et pieuses 
héroïnes, qui ont tout de l'héroïsme, excepté l'orgueil, 
qui donnent aux stoïciens des leçons d'humilité, aux 
néophytesdesexemples décourage, à leurs persécuteurs 
des spectacles fertiles en conversions soudaines, et qui 
épuisent sans pâlir toutes les variétés des colères païennes 
et des cruautés impériales. Bientôt nous entrons avec 
M. Alphonse Dantier dans une nouvelle phase. La paix 
s'est faite entre l'Empire et l'Église. La proscrite d'hier n'a 



64 NOUVEAUX SAMEDIS 

plus à redouter que lea périls de la prospérité et de la 
puissance. Lisez les chapitres intitulés: la Paix de V É- 
f/lisc, les Martyrs de lapênitoice, F Émigration romaine 
en Palestine, la Terre-Sainte et le monastère de Beth- 
léem; partout vous retrouverez l'influence féminine sous 
les traits de ces nobles chrétiennes, qui domptaient sans 
merci toutes les délicatesses de la chair et des sens, qui 
ont eu déjà leurs biographes et leurs panégyristes, mais 
dont M. Dantier résume l'histoire avec un art particulier, 
de manière à les mettre en relief, à les rendre visibles et 
à faire de sa prose l'éloquent commentaire des tableaux 
et des monuments dédiés à leurs reliques ou à leur mé- 
moire. Fidèles à leur double mission, nous les voyons 
tantôt s'associer aux solitaires, aux confesseurs, aux 
échappés du martyre, aux Pères de l'Église ou du désert, 
tantôt civiliser la barbarie victorieuse et révéler au\- 
chefs de ces hordes à demi sauvages une religion où 
l'amour qu'elles leur inspirent sert de prélude à leur 
catéchisme. Rien de plus curieux, ace point de vue, que 
les Infortunes d'une fille de Thcodose; un vrai roman 
que l'imagination la plus inventive et la plus hardie ne 
pourrait rêver ni plus étrange, ni plus émouvant, ni 
plus dramatique: une page de Walter-Scott écrite en 
marge d'une page d'Amédée Thierry. On l'aime, on l'ad- 
mire, on la plaint, cette belle Galla Placidia, jeune sœur 
de l'indigne Honorius, tour à tour captive, otage, reine, 
esclave, courtisée, adorée, trahie, outragée: prêcheuse 



LA LITTÉRATURE DU JOUR DE L'AN 63 

dont les yeux et le sourire avaient encore plus de magi- 
que pouvoir que les sermons: ardente et habile, passion- 
née et pieuse, aventureuse et vaillante, image des deux so- 
ciétés qui s'entrechoquent et que le christianisme veut 
réconcilier: posée, comme une vision poétique, à l'ex- 
trémité du monde romain qui se meurt, pour le retrem- 
per, le raviver, le purifier dans les veines de ces barbares 
qu'elle charme et qu'elle adoucit. GallaPlacidia commence 
par être prisonnière d'Alaric : il meurt : son beau-frère, 
Ataulf, éprouve pour elle un amour qu'il parvient à lui 
faire partager. Les événements, la politique, la guerre, 
interviennent à chaque pas pour contrarier cet amour, 
le traverser, le combattre, le favoriser et finalement le 
consacrer. Ataulf et Placidia s'unissent; mais leur ma- 
riage ne conjure pas la fatalité qui doit poursuivre 
jusqu'au bout la fille de Théodose. Elle perd son enfant; 
Honorius refuse d'approuver ce qui, dans la pensée de 
sa soeur, devait mettre un terme à tant de conflits, de 
crises, de déchirements et de malheurs. La guerre se 
rallume, plus violente que jamais. Ataulf est assassiné. 
Sa veuve, après avoir subi mille insultes, n'est sauvée 
que par la famine qui menace les Goths. On rechange 
contre six cent mille mesures de blé. La voilà libre, 
reconduite à Ravenne; mais ses infortunes ne sont pas 
terminées, au contraire ! Son frère la remarie, presque de 
force, à un général romain, Constantius, qui déjà, avant 
son premier mariage, avait essayé de se faire aimer. 
X—'- 4. 



66 NOU> EÀ1 \ s ami; ni s 

Constantius se décide à faire quelquechose pour sa femme; 

il meurt. Alors l'ignoble Honorius persécute de ses in- 
cestueuses ardeurs cette sœur, victime d'une irrésistible 
beauté qui ressemble presque a un sortilège. 

Elle fuit avec horreur cet abominable précurseur de 
René. Tempête sur l'Adriatique. Heureusement, Hono- 
rius. à trente-neuf ans, est emporté par une hydropisie. 
On mourait beaucoup dans ce temps-Là, encore pins que 
de nos jours. Placidia, remontée au rang- suprême, régente 
de son fils Yalentinien, va-t-elle enlin se dérober à cette 
■jettatura qui ne se lasse pas de tourner contre elle les plus 
heureux dons de la nature? Non; et l'épilogue est peut- 
être plus extraordinaire que le drame. Honoria, fille de 
Placidia, vouée au célibat dans un intérêt politique, était 
justement d'humeur et de tempérament à rendre ce 
célibat plus rebelle, plus orageux, plus accidenté que 
trois mariages. Elle personnifiait, pour ainsi dire, une 
caricature tragique de sa mère. A cette seconde géné- 
ration, le roman s'exagérait, grossissait, s'envenimait. 
L'aventure dégénérait en folie. L'imagination, sans 
correctif et sans frein, jetait son bonnet par-dessus les 
tentes des Goths et des Huns. C'est Attila, ni plus ni 
moins, Attila, le Fléau de Dieu, qu'Honoria choisit comme 
libérateur de son célibat forcé. Ce qui en résulte, comment 
Honoria achève de se dégrader et de se perdre, comment 
Placidia, avant de mourir, peut prévoiries fatales consé- 
quences de l'acte insensé de sa tille, M. Alphonse Dantier 



LA LITTÉRATURE DU JOUR DE L'AN 67 

nous le raconte assez bien pour qu'il me soit permis de 
vous renvoyer à son livre. 

Hélas! sainte Cécile et Plaeidia, ces deux types de deux 
phases bien différentes, du christianisme à sa radieuse 
aurore et des premières ombres byzantines déjà mêlées 
aux limpides clartés de la foi nouvelle, — Cécile et Pla- 
cidia m'ont pris toute la place: il ne me suffit plus d'a- 
bréger: c'est à peine si je puis mentionner. Et cependant, 
que de trésors! que de pages intéressantes! que de saintes 
et pathétiques figures! que de chapitres dont la simple 
analyse serait la meilleure recommandation de l'ou- 
vrage ! « La Poésie et leDrame dans le cloître ! Les prin- 
cesses chrétiennes et les rois barbares ! La vierge de 
Sienne, Avignon et Rome ! L'inspiratrice d'un grand 
poète! Dieu et la patrie! La captivité et la mort d'une 
reine! Les correspondantes deBossuet! Jeanne de Chan- 
tai! Comment finit un monastère! La liberté religieuse 
aux États-Unis! La Foi et la Charité au xix e siècle ! « 
Presque toute l'histoire moderne, ennoblie, éclairée, 
consolée, bénie, sanctifiée par les femmes, tandis que 
nos fureurs y accumulent les discordes, les catas- 
trophes et les ruines! Dans toutes les classes, à tous 
les rangs, à mesure que la société marche, les yeux 
bandés, vers ses destinées incertaines , des sœurs de 
charité royales, princières, aristocratiques, bour- 
geoises, populaires, la suivant pas à pas, offrant sans 
cesse une ambulance à ses fièvres, un baume à ses blés- 



68 NOUVEAUX SAMEDIS 

sures, on pardon à ses fautes, une larme à ses douleurs! 

Je ne loue pus ces chapitres, je les indique, ce qui revient 
exactement au même. Les femmes, ai-je dit? Elles 
les arbitres de ce jour de l'an, qui serait si triste, si elles 
n'y apportaient un peu d'espérance et de tendresse. Elles 
prendront sous leur patronage le magnifique ouvrage de 
M. Alphonse Dantier. Qui sait ? 1879 nous prépare peut- 
être de cruelles surprises. Il faut s'attendre à de l'im- 
prévu sous le régime qui nous gouverne et qui va nous 
gouverner. En rencontrant d'admirables modèles sous 
ce titre : Les Femmes dans la Société chré- 
tienne, — elles pourront s'initier d'avance à leurs de- 
voirs, à leur mission et à leur tâche dans un pays qui 
ne veut plus être chrétien. 



11 



■22 décembre 187 8. 

En lisant cette annonce,— le* Rues du vieux Paris *,— 
je m'étais ligure d'abord que Victor Fournel, qui sait 
tout, avait voulu emboîter le pas derrière le grand baron 

1. Les Hues du vieux Paris, galerie populaire et pittoresque, 
par Victor Fournel, ouvrage illustré de 163 gravures sur bois. 



LÀ LITTÉRATURE DU JOUR DE LAN 69 

Haussmann et nous rendre d'un coup de sa baguette 
magique tout ce que le baron nous avait pris. La resti- 
tution eût été curieuse; car une partie de l'histoire du 
vieux Paris est restée ensevelie sous ces ruines qui ne 
nous ont pas porté bonheur et qui en présageaient de 
plus tragiques. Mais il a fait bien mieux que cela, et je 
l'en félicite. Assurément les rues, les places, les hôtels, les 
cloîtres, les quais, les maisons, disparus dans cette im- 
mense orgie du marteau et de la truelle, avaient leur 
tradition, leur physionomie, leurs reliques, leur biogra- 
phie, et, pour ainsi dire, leur âme. Toutefois, rien ne 
remplace la vie, et c'est la vie qui circule à toutes les 
pages de ce livre, dont le sous-titre, — Galerie populaire 
et pittoresque, — enlève tout prétexte aux malentendus. 
Victor Fournel, qui a beaucoup d'esprit, de talent et de 
savoir dans le présent, est absolument maître du passé; 
il le possède, il le dompte, il le ranime, il le rajeunit, il 
le relève, il l'éclairé; il se l'assimile, il le force de rede- 
venir son contemporain et le nôtre, de se repeupler 
pour noire instruction et pour nos plaisirs, de nous 
révéler ses secrets, de nous faire ses confidences, de nous 
conter ses anecdotes, de replacer sous nos yeux ses per- 
sonnages, ses types, ses fêtes, ses costumes, ses usages, ses 
folies, ses dates mémorables, ses tristesses et ses joies. Vous 
croyez notre cher confrère en train de bouquiner près du 
palais Mazarin, de flâner dans la grande allée du Luxem- 
bourg, de causer avec les artistes qui l'aiment, ou bien, 



7(i NOUVEAUX SAMEDIS 

les pieds sur ses chenets et dans ses pantoufles, de dicter 

;i Bernadille les jolies chroniques qui nous charment, 
d'infuser l'esprit parisien au Journal de Bruxelles ou 
d'écrire un article de fine et sérieuse critique. Point 1 il 
regarde par une lucarne féerique; il réveille les généra- 
tions endormies; il évoque des fantômes qui reprennent 
un corps pour lui plaire ; il fait signe aux dessinateurs 
de se tenir prêts à le'commenlerou à le traduire, de saisir 
au passage les scènes qu'il va retracer ; et voilà le défilé 
qui commence ! 

Ce sont d'abord les fêtes nationales. J'allais vous dire 
qu'elles ne ressemblent guère à celle du 30 juin; mais 
j'aurais tort; la plupart lui ressemblent en ce sens qu'il 
a suffi au temps de faire un pas pour montrer, tantôt 
tout ce qu'il y a de chimérique et d'illusoire dans ces ré- 
jouissances, tantôt quels tristes lendemains sont réservés 
à ces explosions d'allégresse populaire. Que ces lettres de 
change tirées sur l'avenir, au milieu des prodiges 
de la pyrotechnie, soient signées d'un roi ou d'un peuple, 
elles sont bien souvent protestées. Vous l'avez compris, 
un livre comme celui-là est essentiellement pittoresque: 
sans se laisser gouverner par Y illustration, sa grande 
s eur, habituée à regarder sans observer et à dessiner 
sans réfléchir, il lui doit bien quelques égards, surtout 
quand il la trouve en si bonnes mains. Le plus nécessaire 
de tous est de ne pas faire trop de haltes pour ratiociner 
comme le docteur Pancrace, discuter le revers des mé- 



LA LITTÉRATURE DU JOUR DE L'AN 71 

dailles, et, en face d'un feu d'artifice ou d'une distribution 
de jambons, rappeler le néant des choses humaines. Non! 
il nous renseigne: c'est à nous de nous enseigner. Voici, 
par exemple, l'entrée de Louis XI dans sa bonne ville de 
Paris. Le dessin est très curieux; le monarque est con- 
testable. Un bavard quelque peu subtil pourrait bien 
jaser là-dessus pendant deux heures, et prouver que ce 
peuple qui acclamait ce roi n'était pas si sot, puisque ce 
roi, en décimant ou neutralisant la noblesse française, a 
fait en définitive les affaires de ce peuple. Seulement, 
pendant qu'il pérorerait, les dessinateurs laisseraient 
tomber leur crayon. Voici une brillante joute en l'honneur 
de l'entrée de la reine Isabeau de Bavière, laquelle ne fut 
par précisément un modèle de vertus féminines et royales. 
Ici, je ne puis résister à l'envie de cueillir un détail. « A 
l'entrée d'Isabeau de Bavière, un Génois se laissa glisser 
du haut d'une tour de Notre-Dame jusqu'à une maison 
du Pont-au-Ghange, pour déposer une couronne sur la 
tête de la reine. » — Aujourd'hui, je ne sais pas d'où les 
Génois se laissent glisser, ni si leur pont favori est le 
Pont-au-Change ; mais c'est sur leur propre tète qu'il leur 
plaît de déposer une couronne, en attendant qu'ils soient 
déposés eux-mêmes. Nous marchons ainsi, de Charles VII 
à François I or , de Henri III à Louis XIII, et vous devinez 
que, lorsque nous arrivons au Roi-Soleil, les fêtes, loin 
de se ralentir, redoublent de magnificencect d'éclat. Que 
dis-je? La fête est partout, à l'aurore de ce grand règne, 



72 NOUVEAUX SAMEDIS 

au seuil de cette radieuse jeunesse. Elle s'épanouit sur 
les pas du souverain de vingt ans, qui va résumer en sa 
personne tous les pouvoirs, toutes les volontés, toutes les 
lois, tous les enthousiasmes, tous les amours, toutes les 
grandeurs, toutes les gloires. Elle rayonnesurson visage, 
elle se mêle à son cortège, elle parfume l'air qu'il respire, 
elle parle sur ses lèvres; elle chante, elle danse, elle ver- 
sifie: elle foule d'un pied léger la terre qui se couvre de 
fleurs: elle glisse sur l'eau que parcourent des embar- 
cations enchantées; elle remonte jusque dans le ciel qui 
consent pour une heure à s'appeler l'Olympe et à rede- 
venir mythologique, afin que le jeune dieu puisse se 
trouver au milieu de ses pairs, — primus inter pares,— 
rivaliser avec Apollon, copier Jupiter, ajourner Minerve, 
dénouer la ceinture de Vénus et peupler sa cour de nym- 
phes et de naïades. On dirait que les fusées partent d'elles- 
mêmes, que les instruments rencontrent d'eux-mêmes 
leurs accords et leurs harmonies, que les gazons sont plus 
yerts, les roses plusodorantes, que la capitale du royaume 
est transformée en un vaste théâtre où le Prince Charmant 
joue les jeunes premiers comme Baron et Mole ne les 
joueront jamais. 

Vous trouverez dans ce chapitre le reflet de cette lune 
de miel monarchique; et, avec cela, quelles charmantes 
gravures ! La décoration du Marché-Neuf: le cortège 
royal; le gros Thomas; le corps municipal de Paris 
recevant le modèle de la statue pédestre de Louis XIV, 



1 



LA LITTÉRATURE DU JOUR bE L'AN 73 

commandée à Coysevox, l'inauguration de la statue 
équestre de Louis XV; mais, hélas ! tournez quelques 

: déjà une impr se dégage de ces 

splendeurs. L'illumination des galeries du Louvre pour 

la naissance du duc de ; 1e nous rappelle des 

espérances déçues, la mort précoce du duc, le deuil 
s' installant à Versailles pour n'en plus sortir, et les leçons 
de Fénelon- perdues pour son pays et pour son siècle. 
Nous y touchons, à terrible que la Royauté 

devait payer de sa tête avant de le voir finir. Dès lors, 
nous croyons lire entre les lignes tout ce que l'auteur ne 
lit pas et ne devait pas nous dire. Le cœur se serre, 
comme si les témoignages prodigués par le peuple à 
Louis XV convalescent ou blessé par Damiens, les feux 
d'artifice qui éclatèrent en des milliers de gerbes lumineu- 
ses à chaque fête de la Régence et du règne, les cris de 
joie qui saluèrent, en 1730,1a naissance du dauphin, des- 
tiné à cacher ses vertus comme ses contemporains éta- 
laient leurs vices et mort en 1707 avant son coupable 
père, prenaient un aspect ou un accent funèbre, à mesure 
qu'on songe à leurs suites au lieu de s'éblouir de leurs 
magnificences. 

Qu'est-ce donc, lorsqu'on arrivera à Louis XVI, aux 
prodiges de Torré et des frères Ruggieri en l'honneur de 
la belle Dauphine qui fut Marie- Antoinette, en l'honneur 
du premier dauphin qui e it l'ineffable bonheur de mou- 
rir en 1789. entre le serment du Jeu-de-Paurne et la prise 



74 NOl VEAUX SAMEDIS 

de la Bastille? La date même donne le frisson : 21 jan- 
vier 17821 Victor Fournel ne pouvait laisser échapper 
l'épilogue révolutionnaire de ces réjoaissance&monarchi- 

ques, dans leurs rapports avec le feu d'artifice. Cette fois, 
ce n'est plus une Reine ou un Dauphin que l'on fête. 
C'est l'Ètre-Suprême. — « Lorsque la Convention na- 
tionale, siégeant en concile, eut décrété l'existence de 
Dieu, elle se rendit solennellement au jardin des Toile- 
ries, et le grand pontife du nouveau culte, Robespierre, 
dirigea lui-même l'exécution d'un feu d'artifice où l'on 
sent la poétique et brillante imagination de l'ex-avocat 
d'Arras. Il communiqua la flamme avec une lance à feu 
qui symbolisait le flambeau de la Raison, à des ligures 
colossales représentant l'Athéisme, l'Ambinon, l'Égoïsme, 
la fausse Simplicité, et quand elles eurent été consumées, 
du milieu de leurs ruines apparut, rayonnante, la statue 
de la Sagesse, assise sur son trône. » 

On le voit, les artificiers de la République ne furent 
pas meilleurs prophètes que ceux de la Monarchie. Un 
an après cette auguste parade, Robespierre glissait et tom- 
bait dans le sang après avoir fort compromis cette pau- 
vre Sagesse, tout étonnée d'être plus meurtrière que 
l'Égoïsme, l'Ambition et même la fausse Simplicité. Nous 
savons quels spectacles furent prodigués à la place de la 
Concorde, bien peu de temps après qu'elle se fût illuminée 
et pyrotechnisée pour rendre hommage au Roi, à la Reine 
et au Dauphin. Cruel retour des choses, des fusées, des 



LA LITTÉRATURE D L" JOUR DE L'AN 73 

lampions et des feux de Bengale d'ici-bas! Encore une 
fois, ceci nous donne beaucoup d'espoir, sinon pour 
les surlendemains, au moins pour les anniversaires 
du 30 juin 1878. 

Le chapitre des Fêtes religieuses est tout aussi intéres- 
sant et nous touche de plus près ; car enfin j'aime à 
croire que l'on n'a pas tiré de feu d'artifice à ma nais- 
sance — « manière d'établir, disait Arnal, que l'invention 
de la poudre est antérieure à mon beau-père, «—tandis 
que la bûche de Noël, la fête des Rois, les Rameaux, la 
semaine sainte, les œufs de Pâqnes, les Rogations, la 
Fête-Dieu, les processions, le jour et l'octave des Morts, 
nous parlent un langage que nous ne saurions oublier 
sans effacer les plus chères images de notre enfance et de 
notre jeunesse, sans arracher quelques-unes des racines 
qui, même chez les indifférents et les tièdes, ont pénétré le 
plus avant dans les cœurs. Aujourd'hui, la plupart de 
ces traditions sont perdues ou estompées: le lien est brisé 
ou détendu entre Fàme du peuple et les dates du bon 
Dieu. On le relègue froidement ou brutalement dans 
l'ombre de ses sanctuaires ou sous le péristyle de ses 
îglises.On ne célèbre plus ses fêtes que dans l'intimité des 
imes et des familles. Mais, dans ce passé que Victor 
?ournel excelle à faire revivre, alors que le peuple n'é- 
ait qu'une famille immense, compacte, groupée sous 

Ies regards divins, pressée sur les marches du temple ou 
.britée sous ses voûtes, quel épanouissement de foi 



76 NOW EÂ1 X SAMEDIS 

naïve, de joie, de piété, de ppétit! Il existe 

encore, dans nos villes du Midi, quelques vestig 
cette cordialité familière entre les populations et les céré- 
monies de leur culte: de cet! o en plein air, 
gaie, franche, expansive, amusante, amusée, qui peut 
dire tout parce qu'elle ne sous-en . et qui ne 
profane rien parce qu'elle croit à tout. Ici Vicior Fournel 
et le crayon ou le burin de ses coadjuteurs redoublent 
d'érudition piquante, de vifs souvenirs, de curieuses 
anecdotes, de couleur locale, de scènes appropriées à la 
galerie pittoresque et populaire des rues du vieux Paris; 
le tout très heureusement illustré pour le plaisir de 
l'esprit et des yeux. 

Comme il était sincèrement et profondément catholi- 
que, cepeuple de Parisqui profère aujourd'hui une misère 
athée a une pauvreté croyante, et dont on fait une 
mération de libres pens surs, sans pens ;ans liberté ! 
Le xvm e siècle lui-même n'avait pas réussi aie rendre 
; île. La propagande voltairienne, qui devait plus 
tards'inhltrer dans les masses et qui profite maintenant 
de lois les i démocratique, s'étai^ 

■ ii la nouasse et à la haute bourgeoisie. — « La 
Fête-Dieu, nous dît Victor Fournel, était si bien entrée 
dans les mœurs, elle était devenue si bien une des solen- 
nités favorites de la population parisienne, une vraie fête 
de la rue, que la Révolution se garda bien d'abord d'y 
toucher. < — Et, plus loin, détail plus significatif encore: 



LA LITTÉRATURE DU JOUR DE L'AN 77 

« On ne se douterait pas, qu'en 17 3, la procession delà 
Fête-Dieu se soit accomplie publiquement, et non seu- 
lement sans résistance, mais avec le concours, presque 
partout empressé, de la population et de la garde natio- 
nale. Rien n'est plus certain pourtant. La Fête-Dieu 
tombait, cette année-là, le 30 mai, pendant la grande 
bataille entre la Gironde et la Montagne, juste la veille 
de la proscription des Girondins et de l'établissement de 
la Terreur. Eh bien, tandis que le tocsin sonnait, que 
•rai Henriot s'apprêtait à tirer le canon d'alarme, 
les paroisses de Pars faisaient dans les rues leur grande 
procession annuelle... 

Et les fêtes populaires! Voilà le vrai triomphe delà 
rue. Elle peut se récuser ou demander pardon de la 
liberté grande, quand il s'agit de fêter la naissance d'un 
prince ou de concourir au lu Saint-Sacrement. 

Hais, i lui dit: « Ne v z pas! tous êtes 

et nous sommes chez — quel surcroît de bonne 

humeur, de grosse gaieté et d'allures bruyantes ! Voici 
le feu de joie de la Saint-Jean, estampe gravée en 1613 
par Mathieu Mérian ; voici le tir de l'oie, sur la Seine, 
une gravure du xvnf oie L le jour de 

la Quintaine, d'après une chroniquSdu temps 
lemagne : voici le 

les étrennes, dont l'actualité 
toujours renaissante va se renouveler dans qui 
jours ! Et le poisson d'avril, ce fantastique poisson dont 



78 NOUVEAUX SAMEDIS 

on ne connaît que les arêtes! Et le patinage sur l'eau, 
l 'aquatique skating-ring $\\ \ a cent cinquante ans, gra- 
vure vraiment admirable, tirée du cabinet des estam- 
pes! Victor Fournel nous raconte tous ces épisodes en 
homme qui n'est pas bien sûr de ne pis y avoir assisté. 
Quelle vérité ! quel relief! quelle justesse de ton ! Ce n'est 
pas, comme on le disait de Talma, une statue qui mar- 
che ; c'est une série de tableaux qui parlent. Et pour- 
tant, si nous ne nous trompons, ce qui, dans'son livre, 
obtiendra ou obtient le plus de succès, ce sont les cha- 
pitres consacrés au carnaval, aux clercs de la basoche, 
aux jongleurs, trouvères et ménestrels, aux chanteurs 
des rues, aux farceurs en plein air et aux parades, aux 
cris et aux petits métiers de la rue. C'est surtout la col- 
lection, — j'allais dire le musée — des types et personna- 
ges célèbres, depuis [es fous du xv e siècle jusqu'à ces#)ri- 
ginaux ou excentriques, qui furent presque nos contem- 
porains, qui se tirent, eux aussi, à leur façon et pour 
leur plaisir, les fous de S. M la Multitude, et dont la lé- 
gende plus ou moins drôle, transmise de la rue au salon, 
des coulisses aux boudoirs et de nos bancs de rhétorique 
à nos bancs de l'École de droit, commençait à se confon- 
dre avec les poésies d'Odry et les calembours de Brunet. 
Là, ce n'est plus seulement la vie du passé, c'est la 
notre : il nous suffit de rétablir quelques anneaux, d'en 
ajouter quelques autres et de tirer à nous la chaîne, pour 
nous retrouver au milieu de figures que nous connais- 



LA LITTÉRATURE DU JOUR DE L'AN 79 

sons de visu, par tradition, par ouï-dire ou par les récits 
de nos anciens. Quiconque a été adolescent sous la Res- 
tauration et jeune sous Louis-Philippe, se souvient du 
carnaval, qui semble à présent profiter de nos folies 
pour renoncer tristement aux siennes. Époque lointaine 
où l'archet de Musard mettait en branle la cour et la 
ville, où la descente de la Courtille était le grand événe- 
ment de toute une semaine, où le mercredi des cendres 
était plus gai que nos mardis-gras, où florissaient les 
types carnavalesques, où les ducs et les marquis se fai- 
saient peuple pour mieux s'amuser, couchaient au violon 
et nous offraient le spectacle d'une dangereuse intimité 
entre Moncade et Gavroche ! Je ne dirai pas : • c'était le 
bon temps ! » car ce n'est jamais le bon temps, celui qui 
prépare des expiations formidables, celui où la jeunesse 
oisive se grise, où la noblesse s'encanaille, où l'homme 
d'esprit s'évertue à faire la bête, où l'âme s'étourdit, 
s'absorbe et se noie dans les orgies de la matière à ou- 
trance, où le descendant des croisés valse avec la fille de 
son concierge, où les contemporains de M. Guizot, du 
roi-citoyen et de la Charte constitutionnelle parodient de 
mauvaise grâce les scènes des Porcherons et du cabaret 
de Piamponeau. N'importe! il est bon de disputer à l'ou- 
bli ces images d'une société fragile qui peut-être n'est 
tombée que pour avoir voulu vivre d'éléments contraires 
et faute d'avoir su se décider à être ou assez aristocrate, 
ou assez populaire, ou assez bourgeoise. Lord Seymour! 



80 NOUVEAUX SAMEDIS 

Chicardl Balandard! Bal icbard! Et, dans un autre cadre, 
H main, Romieu ! James l; - fantai- 

. des mystificateurs, des farceurs patentés, i 

nt sans doute faire leurs farces avec une physiono- 
mie bien spéciale et une verve bien bouffonne; car elles 
nous semblent bien médiocres quand on les raconte! 

Et le bœuf gras! Encore une royauté fortement 
entamée par nos maHieurs et par la République! Pen- 
dant trois jours le bœuf gras était une puissance. Il avait 
pour courtisans non seulement les bouchers qui se prépa- 
raient à l'occire, les mousquetaires et les trombones de 
son cortège, les plantureuses déesses qui se pavanaient 
sur son char et les gamins qui l'acclamaient au pi 
mais les auteurs et les artistes à la mode, qui le sup- 
pliaient de prendre pour quarante-huit heures le nom ou 
le titre d' un de leurs grands succès : le Père Goriot, 
Vautrin, le Chourineur , d Arlagnan, Dagobert, Monie- 
Cristo ! » G'eàt fort bien! répondait Henry Marger à ses 
amis qui le félicitaient: mais, voyez-vous, tant que nous 
n'avons pas été Bœuf gras, nous sommes bien peu de 
chose! i Avant, bien avant cesdates presque acl 
rien de plus curieux que de s iivr>'. ave.- Victor Fournel 
. la comédie de la rae s »us les traits des Gaul- 
Gargnille, des Gros-Gail illot-Gorju, 

irlupin, des Jean-Farine, des Bruscanbille, des 
î» >bêi -li \ des Galimafré; dynastie du gros rire et du gros 
sel qui se métamorphose souvent, mais n'abdique ja- 



LA LITTÉRATURE DU JOUR DE L'AN Ri 

mais. ï. de la rue, ai-je dit ? — Ne pourrait-on 

pas dire aussi : les origines de la : Voyez la 

g^dation, 

mitifs de farceurs en plein vent sont des créations sui 
generis, enfants de l'imagination populaire, cuiï 
comparables à celles qui s' , abso- 

lument indépendants de 1 ; li les tient à distance 

et qui parfois les regarde passer sous ses fenêtres pour 
s'en divertir, comme elle regarderait an chien savant, nn 
veau à six pattes ou un ours bien dressé. Le temps 
marche; la comédie se rapproche de ceux qui, plus 
tard, lui serviront de modèles. On voit, sinon tomber, au 
moins s'amincir les cloisons qui la séparent d 
vous avez alors les personnages de la comédie italienne: 
Gassandre, Pandolphe, Pierrot, Aile juin, Scaramouche, 
Colombine; figures qui ne sont pas encore des caractères, 
que vous ne rencontrerez pas dans le monde, mais qui 
déjà expriment des sentiments, des p les ridicules 

et que nous explique l'éternel fond de gourmandi 
grossièreté, de convoitise, de malice, inhérent àlanalure 
humaine. Encore un pas! Nous voici bien près do Mo- 
lière. C'est l'âge d'Or de la comédie. Une des bonne 
tunes de Molière — sans compter son admirable génie — 
a été de se rencontrer juste au point où le type se fait 
homme, ne perd rien de son relief et de sa carrure, s'ap- 
pelle Alceste, Tartuffe, Arnolp . Chrysale, 
Orgon, personnifie des pieds à la tète un caractère, fait 



82 NOUVEAUX SAMEDIS 

alliance avec la société en l'invitant à se reconnaître 
dans chacun de ses traits, et pourtant ne se confond pas 
encore avec elle. Puis commence la période décroissante; 
l'altération du type ou du caractère qui se neutralise 
dans une sorte de compromis entre le théâtre et le 
monde, et se môle aux marquis, aux chevaliers, aux 
abbés, aux financiers, aux grandes daines, aux soubrettes, 
tout en gardant, comme étiquette, les noms traditionnels 
de Dorante, de Clitandre, de Frontin, d'Araminte, de 
Gidalise et de Marton. Enfin, de nos jours, la fusion est 
complète ; le trait comique ne se perd pas, mais il s'é- 
mousse au contact immédiat de ses modèles : il s'atténue 
en s'éparpillant. Le comédien ressemble à tout le monde: 
l'acteur s'habille, marche, parle, sourit, s'appelle comme 
vous et moi; de Jalin. de Sauves, de Brévannes, de Pres- 
tes, Ducoudray, Dnvernay, Thomassin; si bien qu'il 
arrive souvent que les vrais propriétaires de ces noms 
réclament pour n'être pas responsables des travers, des 
ridicules, des fautes, des désordres, des vices ou des cri- 
mes de leurs homonymes dramatiques. 

A côté de ces farceurs en plein vent, plaçons, sous la 
dictée de Victor Fournel, les chanteurs des rues, les rois 
peu fainéants de la chanson populaire, qui est elle-même 
une reine en France et dont la royauté en a démoli beau- 
coup d'autres. Ils revivent dans ce livre, avec leurs 
instruments, leurs costumes, leurs refrains, leurs aven- 
tures, les anecdotes qu'ils mènent à leur suite et que 



LA LITTÉRATURE DU JOUR DE L'AN 83 

Fournel conte k merveille: Ductiemin, le père La- 
joie, Michel Le Clerc, Charles Minart, Fanchon 
la Vielleuse. Déduit, "Warlet, Ange Pitou, que la vogue 
de Marri selle Angot a remis en honneur et en lumière; 
Ange Pitou, « qui fut dans ses chansons l'expression do 
l'instinct populaire, las de la Révolution et aspirant au 
retour de l'ordre». — La chanson! Toute une petite his- 
toire qui accompagne et assaisonne la grande: tour a 
tour gauloise, narquoise, pateline, insolente, satirique, 
gaillarde, élégiaque, sentimentale, royaliste, patriotique, 
révolutionnaire, obscène, terroriste assassine, réaction- 
naire, telle enfin qu'il suffit d'en feuilleter les archives 
pour savoir que le peuple est toujours à la veille de chan- 
ter ce qu'il chansonne et de chansonner ce qu'il chante. 
Avant de finir, je cède à l'envie de dire un mot des 
originaux que Victor Fournel a rassemblés dans son 
dernier chapitre, et que l'on a déjà rangés au nombre 
des pièces les plus curieuses de son musée. Je 
connus presque tons. Pendant mes années de collège, j'ai 
souvent croisé Chodruc-Duclos sous les arcades du 
Palais-Royal: j'ai fait tout exprès le pèlerinage da 
Pont-au-Change pour contempler Champion, l'homme 
au petit manteau bleu, dans l'exercice de ses fonctions 
charitables et un peu théâtrales. Quant au baron de 
Saint-Cricq, son nom me rappelle un souvenir personnel. 
Lorsqu'il n'était encore qu'original, — vers 1822, — il 
passa à Avignon, allant en Italie où il avait, je crois, 



s', NOUVEAUX SAMEDIS 

une mission du gouvernement. Une de mes parentes, 
sœur du maire d'alors, fut appelée à l'honneur de le 
loger. Elle en eut pour trois mois à se remettre des effa- 
rementsoù la plongèrent les exigences du valet de cham- 
bre de l'excentrique baron. Pour une seule nuit il de- 
manda cinq paires de draps, dix douzaines de serviettes, 
douze matelas, et — ceci est un pen clairvillien, mais 
bah ! nous venons de saluer Gauthier Garguille et Gali- 
mafré, — six vases de nuit. La bonne dame 
récriée sur ce dernier article, il répondit avec le plus 
grand sang- froid: «C'est que M. le baron ne s 
jamais deux fois du même vase, et je calcule les proba- 
bilités, y — Ce début promettait. 

Mentionnons encore, dans cette amusante paierie où 
nous nous retrouvons en pays de connaissance, le Persan, 
ce dilettante muet, énigmatique et impassible, qui, pen- 
dant un quart de siècle, occupa, tous les soirs d'Opéra, 
la même stalle de balcon. Il occupa aussi la curiosité des 
habitués, qu'intriguaient son bonnet d'Astrakan, son 
œil somnolent, susceptible de redoutables réveil-, sa 
belle tête orientale, son teint basané et sa barbe blanche. 
Les rumeurs les plus étranges circulaient autour de ce 
mystère vivant, que Ton faisait passer pour un grand- 
oncle de la sultane Scheréazade. J'étais un soir son voisin 
de stalle à une représentation de Y Ali-Baba, de Chéru- 
bini. Je le regardais à la dérobée, e», dans son immo- 
bilité de sphinx, il m' apparaissait successivement comme 



LA LITTÉRATURE DU JOUR DE L'AN 
le chef il s Q tarante V >1 urs miraculeusement échappé 
aux jan ;s d'hu ! s, comme un c 
Marin, et comme un général proscrit par le shah 
n'avoir B N 

plus le mai _ n, et ce pauvre 

Carnevale, que j'ai si souvent c tuloirs 

du Théâtre -Italien; visage halluciné, le r . \ ré d'un 
homme que ins la patrie 

idéale de ses amours ou d me bariolé 

aux couleurs 

marchand d'orviétan et d : Carnevale. 

qn j ■ p lur r parmi les Posthumes et Revenants 

de M. Cuvillier-Fleury; car le voilà qui revient sous la 
plume de Victor Fournele ane, au m 

même où disparait le Théâtre-Italien pour cause d'incom- 
patibilité d'humeur a p iblicaine... 
Mais il faut s'arracher au charme des souvenirs, à la 
mélancolie des adieux. Victor Foupnel i m ter- 
minant: Sat prata hibernai: Rien ne manque à son suc- 
cès, pas même le suffrage de laitière Revue des Deux 
Mondes, qui trouve dans son livre • l'heureuse alliance 
d'une rare érudition et d'un esprit aimable . Je me per- 
met- d'ajouter: i Victor Fournel connaît Paris comme 
s'il l'avait fait; et, s'il l'avait fait, Paris ne serait pas 
plus beau, mais il -erait meilleur.' 



JOSEPH AUTRAN ' 



Nous- le savions bien, nous, ses amis, que sa prose 
n'était pas inférieure à ses vers: et, quand on nous 
disait, avec une petite moue dédaigneuse: — « Ce sep- 
tième volume? ne serait-ce pas, par hasard, quelque 
chose de comparable à ces appendices, à ces pièces justi- 
ficatives, à ces tables analytiques, à ces pages complé- 
mentaires, à ces morceaux de remplissage qui terminent 
et alourdissent tant d'éditions (V Œuvres complètes, à com- 
mencer par Chateaubriand et à finir par Alfred de Mus- 
set? » nous étions bien tranquilles, d'abord parce que 
la plupart de nos bons poètes ont été aussi de fort bons 
prosateurs, — et nous rappelions les noms de Racine, de 
Molière, de Voltaire, d'Alfred de Vigny, de Théophile 

1. Lettres et noies de voyage. 



JOSEPH AUTRAN 87 

Gautier, de Lamartine: — ensuite, parce que les quali- 
tés les plus remarquables du poète de la Mer et de la 
Fille (V Eschyle sont justement de celles qui conviennent 
le mieux a la prose: le naturel, la grâce, la clarté, la 
bonne humeur, la simplicité, la malice aimable, l'atti- 
cisme, la bonhomie légèrement moqueuse, la familiarité 
délicate et cordiale, tout ce qui fait que la langue des 
dieux peut se nommer aussi la langue des hommes. 

Sermone pedestril nous allons à pied, nous antres, 
pauvres vieux bourgeois de la prose : et, quoique, en 
temps de révolution, ce soient les piétons qui éclabous- 
sent, vous figurez -vous un piéton qui prendrait de 
grands airs, toiserait de ha.; les passants et parlerait 
avec emphase de sa canne, de son parapluie ou de ses 
socques, comme s'il s'agissait d'un huit ressorts ou d'un 
vainqueur du Derby 7 Nous ne pouvons nous rendre 
supportables qu'en étant simples comme bonjour, avec 
une nuance d'affectueuse sympathie pour quiconque nous 
fait bon visage, avec un fond de tristesse a dépenser sur 
notre route, et en ayant soin d'éviter ce brouillamini et 
ce tintamarre dont se méfiait M. Jourdain. Voilà ee qu'il 
y avait de charmant chez Joseph Autran, lorsqu'il 
de versifier pour causer avec un ami ou pour lui écrire. 
Que nous étions heureux de recevoir ses lettres! En 
s'attachant à la lettre, on s'attachait à l'esprit; car cha- 
que ligne avait un trait fin, exquis, leste, piquant sans 
ombre de prétention ou de méchanceté, une sorte de sou- 



NOUVEAUX SAMEDIS 
r re%iguisé. Parf >is un 

il ; èl ia page D'en était que plus hu- 
maine, mieux d'accor 

. dans une , il \ en a 

jours au moins un qui est tri- pa- 

reil i -vous ce qui arrive? L'i lettre de celui-ci 

. parce qu'il dissimule; la lettre de celui-là 
afflig 

i a bien e Autran, sa ten- 

►urles siens, alte pour les traditions, 

inirs e1 les reliques de famille, h douce chaleur qui 

immuniquait sans c une et de 

son'àmeàson foyer, on comprend tout ce qu'il a dû met- 

trede tristesse, tout ce que son cœur a mis de mémoire 

dansée seul titre: ■ Li Maison démolie! ■■ — la Maison 

ilie! Qui de d lis un quart de siècle, n'a 

■nti quelques-unes des doul mots 

expriment? Qui de nous n'a eu son enjeu — et ne l'a 

perdu! — dans cette partie formidable qui se joue sans 

• entre le crayon iu le marteau des 

maçons et les plus chères imagesde notre jeunesse ou de 

notre enfance? La voilà, cette vieille demeure, vénérable 

comme une aïeule, où s'étaient doucement écoulées nos 

années les plus hei rout y est, la chambre où 

nous sommes nés, celle où nos parents sont morts, la 

place ftait à demi notre berceau protégé par le 

lit mater lel, 1.' rameau de buis, ie bénitier où se mouil- 



JOSEPH AUTRAN 89 

lait notre petite main tandis que nos yeux cherc 
au fond de l'alcôve le portrait de famille, le chapelet a 
gros grains ou la gravure de piété. Voilà le tapis usé par 
nos chaussures d'écolier, pendant que nous récitions nos 
leçons ou que nos doigts distraits feuilletaient le Gradus 
ad Parnassum; la table de travail tachée d'enc 
entaillée par le canif: la bibliothèque où nous allions 
fureter, avec un vif battement de cœur, Manon Lescaut 
ou Clarisse Hartowe, Corinne ou Paul et Virginie; la 
fenêtre que nous ouvrions, en nous levant, pour aspirer 
l'air frais du matin et peut-être aussi pour voir, à une 
fenêtre du voisinage, une jolie tête penchée sur une 
caisse de fleurs ou sur une broderie. Rien n'y manque, 
à ces trésors amassés par le Temps, et Ton dirait que ce 
destructeur impitoyai lant pitié de no 

honte de son œuvre; qu'il s'arrai rer ses 

-par des restitutions idéales, pour nous rendre 
en souvenirs ce qu'il nous prend en réalités, pour nous 
faire une richesse de d itre ruine et un cortège de 
aban ion! 

Tout a coup, voici qu'un grave intérêt d'alignement, 

d'embellissement, d'élargis ! de toute autre rime 

qu menf, exige que l'on perce une rue, que l'on arron- 

. que l'on ouvre ilevard, que l'on 

■ un .square, que l'on I le ville n 

tions un lit plu- vaste, plus profond et plus digne d'elles, 



90 NOUVEAUX SAMEDIS 

afin qu'elles y soient plus à l'aise pour y couler ;*i pleins 
bords. Cest la Bande noire estampillée et blanchie;» la 
chaux par le gouvernement. Allons, vite! qu'on démé- 
nage! De parla loi, le jury, l'équerreet la ligne droite, la 
maison est à nous, c'est à vous d'en sortir. — Maïs, 
messeigneurs!... — De quoi vous plaignez-vous? On 
vous donne de l'argent! — De l'argent? Et qu'en ferai- 
je, si vous brisez toutes les fibres qui me rattachent à la 
vie? Me donnerez-vous le moyen de monnayer mes ten- 
dresses, d'enfermer mon vieux cœur dans un rouleau de 
mille francs, de capitaliser cet ineffable mélange de 
deuils et de joies, de caresses et de blessures, de dates 
rayonnantes et de dates funèbres, qui assurait à ma 
vieillesse une riche pension de retraite? Tenez ! cet arbre 
dans la cour! il ne vaut pas cent sous, et je crois bien 
que les chenilles lui font la guerre... Pour moi, il est 
inappréciable: c'est dans une de ses branches que j'ai 
entendu le premier rossignol qui m'ait fait comprendre 
Roméo!... Cet escalier de service? Il est laid, sombre et 
humide; pour moi, il est préférable an fameux escalier 
de l'Opéra; c'est par là que montait ma mère, lorsque 
j'étais malade, et qu'elle m'apportait matasse de tilleul... 
Ainsi de suite. A quoi bon? La loi est impérieuse, la 
résistance impossible. Vous voilà parti : à peine avez- 
vous le dos tourné, vous entendez le premier coup de 
marteau, et vous vous demandez avec angoisse s'il frappe 
sur votre mur extérieur ou sur le plus intime de votre 



JOSEPH AUTRAN 91 

être, si c'est votre maison qu'il démolit ou si c'est vous- 
même! 

Je m'abandonne beaucoup trop à mes impressions per- 
sonnelles; mais rassurez- vous! Joseph Autran avait trop 
de tact pour faire de sa Maison démolie \q texte unique 
de ses émotions et de ses récits. De cette maison, qui 
était celle de son père, il fait une galerie où nous allons 
nous promener ensemble avec autant de profit que de 
plaisir. A mesure qu'elle disparait ou va disparaître, il 
la reconstruit en idée ou en souvenir, et il y loge des hô- 
tes illustres dont la nomenclature suffirait à expliquer le 
vif intérêt de ces jolies pages. Ici je n'ai que l'embarras 
du choix. Commençons par un tableau deGreuze, retou- 
ché par Vollon. — « Je la revois, cette bonne grand'- 
mère, avec son costume de Smyrniote qu'elle n'avait ja- 
mais abandonné. Elle me conduisait souvent, pendant 
ma première enfance, chez d'autres femmes grecques, 
ses voisines et ses amies, qui m'accueillaient avec toutes 
sortes de caressantes paroles, dans une langue à demi 
orientale, et me faisaient manger des confitures de leur 
pays. Des confitures, rien ne fixe mieux les souvenirs 
dans la mémoire d'un enfant! Le dimanche, elle réunissait 
chez elle la famille et les amis intimes, et, quoique à 
peu près ruinée, trouvait moyen de pratiquer l'hospitalité 
à la façon hellénique. On dînait dans une vaisselle de 
faïence de Provence dont je vois encore les ligures et les 
couleurs ; il y avait là telle assiette représentant, l'une un 



»2 NOUVEAUX SA M EHI> 

pêcheur à In ligne tirant le poisson de l'eau, l'autre un 
joueur de tambourin j#uant de son instrument, I 
soupière dont le couvercle était surmonté d'un magnifi- 
que artichaut avec son feuillage en forme de volute, qui 
figureraient aujourd'hui avec honneur sur l'étagère d'un 
connaisseur. » 

Mais à tout seigneur tout honneur! J'ai bien envie 
d'ajouter: Ab Jove principium! » — puisque ces trois 
mots latins servaieir d'épigraphe — on s'en souvient 
peut-être, à la première édition des Méditations poéti- 
ques. La Muse de Lamartine se déguisa en fée pour se 
pencher en souriant, des perles et des diamants à la 
main, sur le berceau de Joseph Autran: car les poètes 
ont deux berceaux: celui qui a renfermé leurs premiers 
langes et celui qui contient leurs premi de même 

que les comédiens c aeurent deux fois; le jour de 

leur retraite et le jour de leur mort. Lamartine a eu des 
panégyristes et des détracteurs, des portraitistes et même 
des s atuaires. Nulle pari peut-être il n'a été esquissé avec 
une fidélité plus attrayante, a plus 

sympathi | nphs Lettres qui n'ont pas 

la prétention de le p : de le racon- 

ter. En dehors de sou beau pinionsurLa- 

mar r i reconnaissance ou à nos rancu- 

nes, irl'hii tir m sens contraire, dans 

aepai t. nous ne pou- 
vons que le saluer comme le modèle du républicain de 



5EPH ALTRAN 
Platon, comme un name 

un demi-dieu Je l'Olympe politnfue, si qous le compai 
aux républicains ou aux radicaux d'à présent : de l'autre, 

3 ne pouvons oublier qu'il fut leur r, le pre- 

mier anneau de cette chaîne dont nous ne connais* 
pasle dernier, et q irerait-il que pour un quart 

dans la paternité d 1, il faudrait bien 

Lacs, bien des Vali Préludes, bien 

Graziellas, bien des Jocelyns, pour faire pardonnerez 
effroyable. Mais les fauvetù ni ce 

qui se passe au fond d 

- blés, haul s, •instam- 

ment maintenu Joseph Autran, Lamartine ne 
ne pouvait lui apparaiu la primitive auréole 

la baguette magique: l'enchanteur ou le charmeur qu'il 
avait aperçu du seuil de sou adol scence, beau, svelte, 
radieux, jeune encore, ave 

permise aux divinités, pren\ non de la Méditer- 

ran ons 

avec le soleil d'Orient. S'il est vrai 
jours un sentiment vivace pour la premièi que 

l'on a aimée, queca soit elle encore que l'on ain 
l'on croit retrouver dans celles à qui on essaie de confier 
sa suce • - 'US qu'il y a 

chose d'analogue dans l'ai: nstante de 

Autran pour L bre qui a fait 

Virgile, a dit Voltaire, c'est son plus bel ouvrage • — et 



94 NOUVEA! \ SAMEDIS 

nous sommes, pour cette fois, de son a\ is. Nous ne dirons 
pas que Joseph Autran fet le plus bel ouvrage de son 
harmonieux devancier; premièrement, parce qu'il ne 
faul rien exagérer; secondement, parce que le poète de 
la Mer n'avait nul besoin de Lamartine pour se révéler 
à lui-même. Mais le lien a existé dès 1832, et il ne s'est 
jamais rompu. 

A Lamartine succède, dans ces Lettres si naturelle- 
ment et si familièrement charmantes, devant la façade ou 
sous le toit de cette Maison démolie, Berner, cette 
grande voix qui s*est éteinte au moment où ses prophé- 
ties allaient devenir de l'histoire et où la place Saint- 
Georges aurait eu le plus besoin de ses conseils: Berner, 
à qui nos imaginations méridionales, pendant ces années 
juvéniles, prodiguaient des ovations inouïes, des ban- 
quets pantagruéliques, des toasts ébouriffants de lyrisme, 
d'illusion et d'extase. On nous eût à peine étonnés, si 
on nous avait dit qu'il apportait la légitimité dans sa 
malle, et nous lui aurions voté de grand cœur un char 
de triomphe fleurdelisé, emporté par quatre hippogriphes 
à travers les nuages: — « Pour la première fois, nous 
dit Joseph Autran, j'entendis cette voix superbe, sonore, 
musicale, qui formait à elle seule une espèce de duo où 
la voix du ténor se mêlait à celle de la basse. » — Le 
jeune poète lui récite des strophes improvisées, et la foule 
enthousiaste associe dans ses vivais le poète à l'orateur. 
Il y a là une piquante anecdote, très spirituellement ra- 



JOSEPH ALTRAN 9o 

contée. Pour arriver plus vite jusqu'au héros de la fête, 
Autran se blesse la main à un carreau qu'il casse. Nous 
avions alors une foi et une ardeur monarchiques qui 
cassaient les vitres! 

Puis viennent Gustave Piicard, « ce cher enfant qui 
devait devenir un si grand artiste, ■> — Victor de La- 
prade... « Je mis ma main dans la sienne, et depuis ce 
jour-là, ces deux mains ne se sont plus quittées. » Deux 
poètes qui restent liés pendant [rente ans sans se brouil- 
ler une seule minute !.... C'est presque aussi beau que 
Remette et que le Médecin du Lubrron. — Listz, dont le 
merveilleux talent n"a de supérieur que son orgueil, et 
qui, en dépit de sa soutanelle, ne réussira jamais à faire 
de l'humilité chrétienne un peu d'humilité musicale; 
mais ici je désarme mes griefs et rentre mes vieilles 
griffes: car Listz a inspiré à Autran quatre pages d'une 
irrésistible beauté: Ms* le duc d'Aurnale, le jeune colo- 
nel du vieux régiment; — d'IUens, le héros de Milianah 
ou de Milianah, avec ou sans italiques: — Scribe, un 
homme d'une cinquantaine d'années (1841), dont l'air 
fin, mais un peu bourgeois, faisait songer a un notaire 
de comédie »:— madame Dorval, notre chère royaliste, 
la véritable interprète du drame romantique, spirituelle 
et passionnée, expansive et inégale, si franche dans ses 
faiblesses qu'on ne pouvait lui en vouloir: madame 
Dorval qui, ayant pris au sérieux le dénouement 
ù'Antony, résistait le moins possible afin de ne pas être 



96 NOI VEAI \ SAMEDIS 

assassinée; — Merle, son mari, « an homme d i 
d'esprit el de philosophie, » — un merle blanc, comme 
l'appelait sa femme dans ses moments de bonne hume ir; 
Ligier, tragédien de mérite, ma \ rande originalité; 

Balzac, aussi impopulaire alors qu'il est aujourd'hui 
surfait; Barthélémy, pour qui J >seph Àutran a eu tou- 
jours un faible: Méry, que Théophile Gautier surnom- 
mait le Christ de.? Sin ixagérations frileuses 
sont res endaires à Paris et à Marseille: — à 
ce propos, lisez, pour en avoir le cœur net, les pages 
143 et 144 du présent volume, et vous réduirez à sa juste 
valeur la légende du triple manteau; — Ponsardet 
l'épisode des deux: Lucrèce; l'épisode, plus inté. 
encore, de la Fille d'Eschyle el de ses vicissitudes; — 
puis, dans la seconde phase, les deux D imas, Victor 
Hugo, Rachel. Si, dans ces derniers temps, l'h 
auteur du Demi-Monde a subi, dans son amour-propre 
ou dans sa tendresse filiale, une 1 jratignure *, 
voici, dans une lettre étincelante, amusante, digne de 
cette fidèle amitié, un baume vraiment balsa m... non, je 
me trompe! — vraiment anti-balsamique: 

« Qui n'a pas connu Dumas bis à vingt ans ne sait 
pas ce que peuvent être les qualités les plus séduisantes 
de la jeunesse. S'il a fait des victimes en ce temps-là, je 
n'en veux rien savoir: mes je cr >is que le Père éternel 

1. Allusion à l'iusuccès de Joseph Balsamo. 



JOSEPH ACTUAN '.7 

leur aura pardonné: car la séduction était trop forte. 

Toutes les facultés qui, pins tard, se sont produites chez 
lui avec tant d'éclat s'y faisaient dès ! >rs pressentir 
n'étaient pas encore les fruits: c'était la plus précoc 
la plus riche des floraisons. Dans ce gamin 
dans ce glorieux héritier d'un nom illustre, il y avait 
déjà un poète, un philosophe, un moraliste, et par-des- 
sus tout un causeur étincelant. Il avait des mots qui 
partaient comme d'éblouissantes fusées; il avait des pen- 
sées qui ouvraient sur le m >nde m irai les horizons 
plus inattendus. Je ne dis ri nne, une vraie 

re de héros de roman, comme en rêve toute jeune 
femme penchée a sod balcon. Dès la première fois que je 
le vis, je fus pris par sa gaieté, comme il le fut un peu, je 
crois, par ma mélancolie : non pas qu'il n'eût ses heures 
de tristesse, ni que je 1. s heures de folie; mais, 

à nous deux, nous formions le plus pari mtrastes, 

et c'est de là, dit-on, que missent les durables amitiés. » 

Ainsi, lorsque notre cher poète es! irri é a i b 
son aimable récit, il a réparé à demi le mal que les démo- 
lisseurs vont faire. La maison paternelle, la maison dé- 
molie parle encore, au moment où elle va pour 
toujours: elle se repeuple jusque sous les mains brutales 
qui s'apprêtent à la vider; elle revit à l'heure - 
elleest condamnée à périr. J'ai insisté de préférence sur 
cette partie du volume, parce q l'elle tient de pi., 
se noue plus étroitement à l'ensemble de la vie et 



x 



........ 



NOUVEAUX SAMEDIS 

œuvres de Joseph Autran. A l'aide d'un très léger eiï'ort 
d'imagination ou d'analyse, il est facile, en lisant telle ou 
telle de ces pages, de les rétablir à leur date et de se 
figurer par quelle heureuse rencontre d'occasions et 
d'inspirations l'auteur a été amené, d'abord à se savoir 
poète, puis à obtenir ses premiers succès, et enfin, après 
avoir livré aux vents — ludibria mentis — les primevères 
de sa poésie, à préparer et à récolter sa moisson. La 
pieuse et dévouée compagne qui fait de son veuvage l'é- 
pilogue de cette carrière poétique et de celte gloire ne 
s'y est pas trompée en rassemblant ces fragments qu'elle 
nous offre et nous recommande en quelques lignes aussi 
touchantes qu'émues. Xous ne lui apprendrons rien, à 
notre tour, si nous lui disons que c'est surtout par cette 
Maison démolie, par cette revanche de la plume contre le 
marteau, du souvenir contre l'oubli, de l'âme contre le 
moellon, de la vie contre la mort, que ce volume réussit 
et réussira. Il y a pourtant des traits bien heureux, bien 
justes et bien fins dans le chapitre intitulé \eLacde 
Corne, où, au lieu de descriptions et de paysages, nous 
rencontrons des jugements rapides, sommaires, nerveux, 
ingénieux, laconiques, sur la plupart de nos poètes, 
depuis le prince Charles d'Orléans jusqu'à Baudelaire. Je 
cite au hasard: 

« — Pierre et Thomas Corneille. — Encore deux frères 
dont l'un est immolé par l'autre. Seulement, ici, c'est 
Abel qui tue Gain. 



EOSPH AUTRAN 99 

» —Voltaire. — Le plus grand prosateur du xvm e siè- 
cle. Sa prose n'a été mauvaise nue dans ses vers. 

» — Gresset. — Il avait à un haut degré ce que j'ap- 
pellerai volontiers « la gaieté ecclésiastique ». 

» — Chateaubriand. — Il avait ïa passion des vers. 
Malheureusement, il en a fait. 

» — Sainte-Beuve. — Un critique doublé d'un poète. 
Le critique est grand, le poète petit. 

» — Delphine de Girardin. — Une muse couronnée de 
fleurs artificielles. Elle aurait eu plus de talent si elle 
avait eu moins d'esprit. Pour arriver jusqu'au génie, il 
faut un peu de bêtise, et je crois qu'à ce prix-là elle n'en 
aurait pas voulu. » 

Et ce joli mot de la fin à propos du dédaigneux et 
inexplicable silence opposé par Lamartine à l'admirable 
épître d'Alfred de Musse! : 

« — De tout ceci je conclus qu'il faut toujours répon- 
dre à l'épître qu'on vous adresse, surtout quand cette 
épître est un chef-d'œuvre d'éloquence, de passion et de 
poésie. » 



UniveTsTÇj* 

"«UOTHECA 



VI 



HECTOR BERLIOZ 



29 décembre 1878. 

Le 19 septembre 1827, j'obtins, à titre de fort en thèmp, 
la permission d'aller à l'Odéon, mon proche voisin, à la 
première représentation des acteurs anglais. On n'était 
pas très rassure. Cinq ans auparavant, en 1822, une 
éprenve du même genre, au théâtre de la Porte-Saint- 
Martin, avait amené d'effroyables orages. C'est que 
les blessures de 1845 étaient encore saignantes. Heu- 
reusement, ces cinq années de prospérité et de paix, le 
libre échange des deux littératures, l'avènement du ro- 
mantisme, avaient émoussé les rancunes nationales. L'An- 
gleterre de Waterloo, de lord Wellington, de sir Hudson 

1. Correspondance i?iédite O'IIt ctor Berlioz, avec une notice 
biographique par Daniel Bernard. 



HECTOR BERLIOZ 101 

Lowe et de William Pitt, était devenue pour la jeune 
nération la patriede Canning, de lord Byron, de l'amiral 
Cbdringtan, de Walter irtout de Shakspeare ; 

de Shakspeare, dieu inconnu que nous adorions déjà sans 
être bien sûrs de le comprendre ! 

La soirée fat donc très calme, ou plutôt très brillante. 
On jouait Roméo et Juliette. Les deux principaux 
interprètes, Charles Kemble et miss Harriett Smithson, 
furent applaudis avec enthousiasme. Charles Kemble, 
— lorsque je pus plus tard le comparer, — s'était ad- 
mirablement approprié au goût français: il avait saisi la 
note juste entre l'ampleur correcte, majestueuse, un peu 
académique de Macready, et le génie désordonné d'Ed- 
mundKean. Il faudrait la plume d'une aile de colombe 
pour décrire la beauté idéale, la chasteté passionnée, la 
grâce virginale —j'allais dire séraphique, de miss Smith- 
son. Ce fut une apparition, un rêve de Thomas Moore, 
un enchantement ! 

Elle aurait attendri un marin de Trafalgar, un gro- 
gnard de la grande armée ! à la délicieuse scène du balcon : 

ffilt thon be gon°! xi is notyetnear day!... 

L'ami à qui on m'avait confié me poussa le coude, et 

me dit tout bas ,irde! » A notre droite, sur le 

même rang du parterre, j'aperçus un jeune h mime dont 

la figure, une fois qu'on 'avait vue trois minutes, ne pou- 
^**++**** 6. 



102 NOUVEAUX SAMEDIS 

\ ait plusêtre oubliée. Une chevelure épaisse, d'un ehàtain- 

clair, parfaitement plantée, rejetée en arrière, retombait 

sur le collet de sa redingote décemment râpée. Son front 
magnifique, marmoréen, et, pour ainsi dire, lumineux, son 
nez qu'on eût dit découpé par le ciseau de Phidias, ses 
lèvres minces, fines, arquées, son menton légèrement 
bombé, mais sans exagération, sa maigreur d'ascète ou 
de poète, composaient un ensemble qui eût fait la joie ou 
le désespoir d'un sculpteur. C'était, par excellence, un 
profil de médaillon ou de camée. Mais tous ces détails 
s'effaçaient à l'aspect de ses grands yeux, d'un gris pale 
et ardent, fixés sur Juliette avec cette expression extatique 
que les peintres antérieurs à la Renaissance prêtent à 
leurs anges et à leurs saints. Le corps et l'a me s'absor- 
baient tout entiers dans ce regard. Quelques années après, 
lorsque mon cher et toujours regretté d'Ortigue me pré- 
senta à Berlioz, lorsque je reconnus l'inoubliable spec- 
tateur del'Odéon, je me dis que ce regard et ce moment 
avaient peut-être décidé de toute sa destinée: non seule- 
ment la destinée de l'homme qui finit par épouser, en 
1833, miss Smithson et ne trouva pas le bonheur dans ce 
mariage, mais celle de l'artiste, du compositeur éminent, 
qui. dès ce premier soir, se grisait un peu trop de Shaks- 
peare et se livrait siabsolument à son imagination qu'elle 
lui faisait prendre lecerveau pour le cœur, le rendait dupe 
ou victime d'un amour de tête et préparait à son génie le 
revers desasplendidp médaille: l'artificiel dans le naturel. 



HECTOR BERLIOZ 103 

Dix.ansse sont écoulés dopais la mort d'Hector Berlioz. 
Un intérêt mélancolique s'attache à sa mémoire. Il a 
été de ceux dont le cardinal de Retz disait « qu'ils 
n'avaient pas rempli tout leur mérite ». Daniel Bernard, 
dans sa remarquable notice, rappelle excellemment cette 
condition infaillible et funèbre de toute gloire contestée. 
« Il n'a eu qu'à mourir!» nous dit-il. Peut-être, s'il avait le 
malheur d'être de notre âge, eût-il encore assigné 
d'autres causes à ce douloureux contraste entre le succès 
posthume des oeuvres de Berlioz et les déceptions qu'il 
eut à subir de son vivant. 

D'abord, une chose inouïe, incroyable, insensée, vraie 
pourtant, et que peuvent attester les contemporains. 
Telle fut l'opposition charkarique, organisée par le? 
deux partis hostiles au gouvernement de juillet, qu'il 
suffisait d'être patronné par le Journal des Débats, d'y 
écrire des feuilletons et d'être soupçonné d'avoir colla- 
boré à la musique d'Esméralda, de mademoiselle Louise 
Bertin, pour être impitoyablement attaqué et fort mal dé- 
fendu dans la presse: car ce n'est pas d'hier que date 
cette disproportion gigantesque entre la force de l'attaque 
et la faiblesse de la défense. A cette cause secondaire s'en 
ajoute une autre, d'un ordre plus élevé. Berlioz, dès le 
début, se posa en révolutionnaire à outrance et à tous 
crins. Le romantisme venait do naître et paraissait via- 
ble. Il n'y avait pas de raison, selon l'auteur de la Sy?n- 
phonie fantastique, pour ne pas révolutionnera musique, 



10',. NOUVEAUX SAMEDIS 

comme Eugène Delacroix, Victor Hugo el Alexandre 
Dumas révolutionnaient Y &Tt, la peinture, la poésie et 
le théâtre! Certes, il était de taille, de complexion et 
d'é lergie à m le pair avec ces hommes illustres. 

Seulement, — et ici les dates sont essentielles, — Hugo, 
Dumas, Delacroix, dans leur rôle de novateurs, s'adres- 
saient à un public, à une jeunesse convaincue d'avance 
de la nécessité de trouve?- autre chose que les tableaux 
de MM. Picot et Abelde Pujol, les poèmes didactiques de 
l'école de l'abbé Delille, les tragédies de MM. Arnauld 
père et fils, ou les comédies de M. Riboutté. Il y avait un 
vide immense; il s'agissait de le remplir, et, malgré bien 
des résistances, des orages, des faillites de détail, le vide, 
en définitive, fut rempli. Mais la musique ! lorsqu'elle 
était cà l'apogée de sa prospérité, de sa fécondité, et de sa 
gloire ! Au lendemain de Robert le Diable /a la veille des 
Huguenots! Quand l'archet oula baguette magique d'Ha- 
beneck nous révélait Beethoven! Quand Rossini battait 
son plein, entre le Comte Ory ziGuillaumeTell, entre Sémi- 
■ ramide et tel loi Quand nousétionsdoucement bercés, trois 
fois par semaine, par les caresses de la sirène italienne ! 
Quand les amoureux (nous l'étions tous alors), rencon- 
traient en Bellini le plus mélodieux des confidents, le plus 
tendre des interprètes! Lorsqu'un groupe de chanteurs 
incomparables perfectionnait le génie et sauvait la médio- 
crité! Lorsque, réconciliés avec l'Allemagne comme avec 
l'Angleterre, nous écoutions, un volume d'Hoffmann à la 



HECTOR BERLIOZ 10o 

main, le cor fantastique de FreischiUz,\e battement d'ailes 
des sylphes d'Oberon! — Étrangers, me dites-vous. — 
Non! il n'y a pas d'étrangers en musique; cette langue 
divine est essentiellement cosmopolite. Français, je nepuis 
pas m'enorgueillir de la page de Byron ou de Goethe 
que l'on me traduit, du tableau de Raphaël ou du 
Titien qui décore les musées de Rome ou de Florence. 
Mais, du moment que Lablache el Rubini chantaient à 
Paris, ils devenaient mes compatriotes. Du moment que 
Guillaume Tell et Robert offraient leursprimeurs à notre 
Opéra, Rossini était plus Français qu'Italien, Meyerbeer 
plus Parisien que Berlinois. Donc, il n'y avait pas de 
place; pour me servir d'une phrase bien vulgaire, le 
besoin de Berlioz ne se faisait pas généralement sentir; 
c'est pour cela que, au premier abord, Berlioz n'a pas 
réussi. 

Aujourd'hui, quelle différence! Les théâtres lyriques 
meurentd'inanition. Contrairement à l'opinion proverbiale 
qui veut que les gros poissons mangent les petits, l'opé- 
rette a dévoré l'opéra. Sauf quelques rares exceptions, 
notre Académie plus ou moins nationale de musique ne 
possède plus qu'une bonne moyenne de chanteurs de pro- 
vince. Après avoir démoli bien des capitaux, le Théâtre- 
Italien subit la peine du talion, et s'écroule sous le mar- 
teau des démolisseurs. L'étoile de Gounod, contre toute 
vraisemblance, a pâli dans le ciel de Polyeucte. Sans même 
compter les deux géants, Rossini et Meyerbeer, nous cher- 



106 NOUVEAUX SAMEDIS 

chons vainement les héritiers d'Hérold, d'Halévy, d'Auber, 
d'Adolphe Adam. Georges Bizet est mort. Massenet n'est 
pas encore classé à son rang. Je dois avouer à M. Saint- 
Saëns que je manque absolument du sixième qui m'ai- 
derait à comprendre les beautés de sa musique. Notre 
Opéra-Comique ne vit plos que de reprises. Paris et la 
France sont décidément réfractaires au génie de Richard 
Wagner, qui semble déjà un peu démodé, même en Al- 
lemagne. Vous le voyez, il y avait de la place; Berlioz, 
qui n'était pas arrivé, est revenu à son moment et à son 
heure... Hélas ! dix ans trop tard! Il n'est plus là pour 
jouir de ses triomphes. 

Est-ce tout? pas encore. L'insuccès provisoire de Berlioz 
peut aussi, selon moi, s'expliquer par son caractère, son 
humeur, parla fâcheuse influence qu'exercèrent sur lui 
ses chagrins et sa critique. Je n'ai pas eu l'honneur d'être, 
à proprement parler, son ami: mais l'amitié de Joseph 
d'Ortigue nous servit constamment de trait d'union, et 
j'ai pu étudier cette organisation de grand artiste incom- 
plet et mal équilibré, cette nature essentiellement shaks- 
pearienne, inégale, inquiétante, inquiète, toute de dispa- 
rates et de soubresauts, attachante plutôt qu'attrayante, 
pathétique plutôt que sympathique, sincère et factice 
toutensemble, et comme le dit très bien Daniel Bernard, 
4 tantôt s'élevant jusqu'au pur lyrisme, tantôt échouant 
dans le marécage du calembour ». — Il n'a jamais été 
heureux. — « Tu ne sauras jamais, écrit-il à son fils, 



HECTOR BERLRiZ 107 

Louis Berlioz, ce quenous avons souffert l'un par l'autre, 
la mère et moi, et ce sont ces souffrances mêmes qui nous 
avaient tant attachés l'un à l'autre. Il m'était aussi im- 
possible de vivre avec elle que de la quitter. » — Il ne 
l'avait aimée qu'en imagination: il l'épousa par entê- 
tement et par dévouement. Il ne la rendit pas heureuse. 
Hélas! on assure que l'idéale et poétique Juliette de 4827 
finit, pour s'étourdir sur ses chagrins domestiques, par 
recourir au spécifique que les plus élégantes Anglaises 
opposent, dit-on, à tous les maux: aux maladies de poi- 
trine comme aux peines de cœur. Berlioz avait, il faut 
en convenir, une singulière façon d'entendre et de prati- 
quer les devoirset les affections de famille. Six mois après, 
il écrit au môme Louis Berlioz, fils de sa chère Harriett : 
i J'ai à t'annoncer une nouvelle qui ne t'étonnera proba- 
blement pas... Je suis remarié. Cette liaison, par sa durée, 
était devenue, tu le comprends bien, indissoluble; je ne 
pouvais vivre seul, ni abandonnera personne qui vivait 
avec moi depuis quatorze ans. » — C'est traiter un peu 
cavalièrement l'âge des premières amours, les luis du ma- 
riage, les délicatesses filiales et la dignité paternelle. 
Cette seconde femme, mademoiselle Récio, n'était pas, à 
ce qu'il parait, très aimable, et les intimes du pauvre au- 
teur des Troyens ne chantaient pas ses louanges. Si j'ap- 
puie un peu trop sur cet épisode, c'est pour arriver à indi- 
quer une lacune qui m'a toujours attrisl i iioz, et 
dont son génie et sa carrière se suiit fatalement ressentis. 



NOUVEAUX SAMEDIS 
ami de ï^Ortigue, si franchement el si simplement 
;i: de Liszt, qui, à . a fini 

ibbé; ce collaborateur d Cazalès 

La Gournerie dans le Correspondant et la Revue 
européenne { 1 S3 1 ^) : le compositeur de ce beau Requiem, 
qui compte parmi ses chefs-d'œuvre, n'avait pas ombre 
de sentiment religieux ; table rase! Certes, je ne de- 
mande pas aux musiciens illustres une dévotion exaltée, 
ni même une orthodoxie bien nette: mais rien, c'i 
peu. S'il est vrai, comme je le crois, que la musique soit, de 
tous les arts, celui qui plane le plus haut et le plus libre- 
ment au-dessus des réalités terrestres, celui qui rapproche 
le plus aisément du ciel les imaginations bien d 
comment se résigner à la voir replier ses ailes et s'arrê- 
ter au seuil de sa seconde patrie? Autre lacune. Il résulte 
de la notice de Daniel Bernard et de la correspondance 
de Berlioz, que l'Italie ne lui dit rien, qu'il resta complè- 
tement insensible aux séductions de cette enchanteresse, 
dont peuvent avoir abusé les admiratious routinières et 
les enthousiasmes bourgeois, mais qui, même en dehors 
de la consécration divine, n*en garde pas moins la triple 
auréole, le triple prestige de la nature, de l'histoire 
et de l'art. Malgré le charmant accueil d'Horace Vernet 
et de sa famille, Rome l'ennuie. « Pour échapper à l'en- 
nui qui le tue » (sic), il se brise de fatigue: il vaga- 
bonde dans la montagne; il va tuer des cailles et des 
sarcelles. On dirait que, comme Ulysse, à qui il ne 



HECTOR BERLIOZ 109 

ressemble guère, il s'est rempli de cire les oreilles 

être sourd aux chants de la Sirène. Il est à Rome, et il 
ne recherche, n'écoute et n'admire que Mendelssohn, qui 
se moque de lui. J'admets volontiers que ses prédilec- 
tions et ses antipathies musicales soient inflexible-, ab- 
solues, qu'il préfère Gluck à Rossini, Weber à Merca- 
dante, Beethoven à Bellini. Est-ce une raison pour 
s'écrier : «0 Italiens, misérables que vous êtes! singes, 
pantins, orangs-outangs, toujours ricanants, qui laites 
des opéras comme ceux de Bellini, de Paccini, de ROS- 
SINI !!!) de Vaccaï, de Mercadante !...» Et remarquez, 
que, dans ses extases et dans ses haines, Berlioz, cette 
barre de fer, n'est pas même conséquent ! 

Il écrit à Rodolphe Kreutzer, compositeur médiocre dont 
pas une œuvre n'a survécu : a Je succombe ! Je meurs ! les 
larmes m'étouffent! La Mort d'Abel! (un four.) Dieux! û 
génie!... sublime, déchirant, pathétique: Ah! je n'en puis 
plus; il faut que j'écrive! A qui écrirai-je? Au génie?... 
Non, je n'ose... Peut-être Kreutzer me rendrait-il le cou- 
rage que j'ai perdu en voyant l'insensibilité de cesgredins 
de ladres, qui sont à peine dignes d'entendre lespantalon- 
nades de ce pantin de Rossini. [Le Barbier! la Gazza! 
Mosèï Olello! Sé)/iira?nide, en attendant le Comte Ory 
et Guillaume Tell!, Si la plume ne me tombait des mains, 
je ne finirais pas. AH! GÉNIE! » 

Quand on écrit de pareilles choses, il faut en accepter 
bravement les conséquences, aller jusqu'au bout, et ou- 

X" 7 



lin NOUVEAI X SAMEDIS 

blier toute question d'amour-propre ou d'intérêt person- 
nel. Or, trente ans se liassent: nous voici à L'Opéra de 
la rue Le Peletier, à la première du Tannhauser. En 
conscience, Richard Wagner devrait être un des dieux 
ou une des idoles de Berlioz. Contestable, discutable, 
bouffi, insupportable, soit ! mais de grande race et d'une 
autre envergure que Rodolphe Kreutzer. Du moment 
que l'on a travaillé toute sa vie à révolutionner la mu- 
sique, à discréditer l'Italie en l'honneur de l'Allemagne, 
à vilipender Rossini et son groupe, à plaider pour L'effet 
de sonorité, la puissance de l'expression, la vérité histo- 
rique, la couleur locale, l'accord exact de la situation et 
du sentiment avec le chant, la prépondérance de l'or- 
chestre, le récitatif et la mélopée continue, contre la 
mélodie, le motif, la musique tleurie et les plaisirs de 
l'oreille, il n'y a pas de capitulation possible, de sub- 
terfuge plausible. On doit admirer le Tannhauser ou au 
moins le ménager. Voici comment s'exprime Berlioz, la 
veille et le lendemain : 

— « On est très ému dans notre monde musical du 
scandale que va produire la représentation du Tannhau- 
ser. Je ne vois que des gens furieux: le ministre est 
sorti l'autre jour de la répétition dans un état de co- 
lère!... Wagner est évidemment fou... » 

Le lendemain « Ah! Dieu du ciel! quelle représenta- 
tion! Quels éclats de rire! Le Parisien s'est montré hier 
sous un jour tout nouveau; il a ri du mauvais style 



HECTOR BERLIOZ 11 I 

musical, il a ri des polissonneries d'une orchestration 
bouffonne: il a ri des naïvetés d'un hautbois: en lin 
il comprend donc qu'il y a un style en musique ! Quant 
aux horreurs, on les a sifflées splendidement. » 

— Le Parisien s'est montré hier sous un jour tout nou- 
veau? — C'est justement le contraire qu'il aurait fallu 
dire. Le Parisien avait été, ce soir-là, plus Parisien que 
jamais. Il avait sifflé le Tannhauser par les mêmes rai- 
sons qui lui font applaudir l'opérette: l'opérette, objet 
des justes anathèmes de B?rlioz ! On des griefs du Jockey- 
Club et des loges influentes, c'était, on le sait, l'absence 
de ballet. Quelques jolies jambes, quelques élégantes pi- 
rouettes auraient peut-être obtenu grâce pour cette par- 
tition originale, trop systématique, un peu ennuyeuse, 
mais pleine de beautés de Tordre le plus élevé. Vous le 
voyez, ceci s'accordait assez mal avec l'idéal dont Berlioz 
avait fait son unique religion, et dont Alceste, Orphée, la 
Vestale, offraient, selon lui, les modèles. Hélas! c'est 
que nous touchons ici à la plaie secrète, à ce rôle de 
troisième larron, que Berlioz malade, usé, aigri, agacé, 
réduit dans son feuilleton à des concessions irritantes, 
ne sachant pas encore s'il trouverait un théâtre et des 
chanteurs pour ses Troyens, put un moment attribuer 
à Richard Wagner, nouveau venu, mieux secondé par 
les circonstances, protégé par son gouvernement, favori 
de son roi, entouré déjà d'admirateurs fanatiques, servi 
dans ses ambitions par les traditions mêmes de son 



142 * NOUVEAUX SAMEDIS 

pays, ayant affaire à un dilettantisme plus sérieux que 
le nôtre, disposant en maître de toutes les ressources 
de la musique instrumentale, et en mesure de faire énor- 
mément de bruit avant même d'avoir donné le premier 
signal à son orchestre. Maintenant, placez entre ces deux 
extrêmes — éreinlement de Rossini, sarcasmes endiablés 
contre Wagner, — la lettre à M. Ernest Legouvé (9 
avril 1856), où Berlioz, le shakspearien que vous savez, 
s'écrie : « Mille joies triomphantes! C'est superbe! C'est 
le plus beau succès, le plus pur, le plus légitime, le plus 
providentiel (?) auquel j'aie assisté de ma vie. J'ai le 
cœur gonflé à en éclater... C'est si beau, un chef-d'œuvre 
complet !!l » Le tout à propos de la tragédie de Mèdèe, 
traduite par M. Montanelli: vous comprendrez ce défaut 
d'équilibre et de consistance dont je parlais tout à l'heure. 
Vous reconnaîtrez que ces facultés éminentes, doublées 
d'une rare énergie, eurent pourtant leurs lassitudes, leurs 
incohérences, leurs solutions de continuité, selon qu'elles 
avaient à subir le joug de la nécessité, k feuilleter le 
cahier des charges de la camaraderie et de l'amitié ou 
à exhaler une bouffée de dépit contre une concurrence 
imprévue. 

Le génie musical d'Hector Berlioz aurait été plus in- 
tact, — je ne dis pas plus intègre, — s'il n'avait jamais 
rien écrit. Mais ici, ne nous plaignons pas! Si Berlioz 
critique a pu quelquefois gêner Berlioz musicien, le con- 
damner à des transactions, à des compromis incompati- 



IÏECTOR BERLIOZ 113 

blés avec un grand rôle de novateur et de chef d'école, 
Berlioz écrivain se complète admirablement par d'heu- 
reuses alternatives de verre, d'humour, d'éloquence, de 
gaieté shakspearienne (toujours Shakspeare!) et d'étince- 
lante fantaisie. Sauf une manie de calembours que je ne 
saurais lui reprocher sans mériter qu'on me rappelle la 
parabole de la poutre et de la paille, sauf quelques bouf- 
fonneries, intelligibles seulement pour un groupe d'initiés, 
sa prose est nette, vive, chaude, spirituelle, amusante, 
incisive, originale, riche de traits.de saillies et d'imprévu, 
telle enfin qu'un mauvais plaisant a pu dire : « Berlioz, 
Job de la mélodie, millionnaire de l'esprit. » — Ne convenait- 
il pas d'ailleurs qu'un homme d'un immense talent, con- 
testé, attaqué, trahi, délaissé, bafoué, eût une tribune 
pour se défendre, pour forcer le public, ses critiques, ses 
détracteurs, ses confrères, de compter avec lui? Je ne 
citerai qu'un seul de ces adversaires acharnés, celui de qui 
Daniel Bernard nous dit excellemment: « M. Scudo était 
un Italien désagréable, » — et que Berlioz appelle dans une 
de ses lettres : « le maniaque de la Revue des Deux- 
Mondes. » Je l'ai connu, ce Scudo, type du fruit sec en 
colère; il a été en musique ce que Gustave Planche 
était en littérature, une des erreurs de la Revue. 11 déjeu- 
nait au Palais-Royal, et je redoutais sa rencontre: 
car, une fois accroché, on en avait pour deux heures de 
divagations métaphysiques. Cet ennemi du germanisme, 
cepartisandelamusiqueclaire.de la mélodie transpa- 



[14 NOUVEAUX SAMEDIS 

rente, était, dans sa conversation ou plutôt dans ses 
monologues, plus inintelligible qu'un disciple deKantou 
de Hegel. Je crois qu'on a fini par l'enfermer ; de longue 
date, il m'avait paru être un de ces fous surnuméraires 
que l'on rend authentiques en les enfermant. Berlioz se 
vengea de lui par un joli mot. Scudo, dans sa jeunesse, 
avait écrit des romances dont une seule, le Fil de la 
Vierge, eut un moment de vogue, surtout dans les cou- 
vents et les pensionnats : « Sa renommée ne tient qu'à 
un fil, » dit Berlioz. 

Au lieu de mes bavardages et de mes souvenirs trop 
personnels, j'aurais mieux fait de céder la parole à 
Daniel Bernard ; sa notice, très intéressante, nous raconte 
à merveille la jeunesse de Berlioz, sa vocation invincible, 
ses années de misère, ses jeûnes forcés dont nous le 
vîmes, hélas! au déclin de sa vie, payer si chèrement les 
arrérages en d'horribles douleurs d'entrailles, ses pre- 
mières luttes, ses premiers mécomptes, le bizarre et conso- 
lant épisode des vingt mille francs de Paganini, le contraste 
de ses échecs en France avec ses ovations en Angleterre, 
en Allemagne, en Russie, et de l'indifférence du gros 
public avec ses précieuses amitiés, Liszt, Jules Janin, 
d'Ortigue, Auguste Morel , Léon Kreutzer, Vaucorbeil, 
Gaspôrini, Lecourt, les Massart, Damcke, Ferdinand 
Hiller, M. de Rémusat (ne pas confondre), Ernest Le- 
gouvé, Hans de Bulow; toute une vaillante pléiade de 
fidèles, digne de remplacer la quantité par la qualité. 



HECTOR BERLIOZ II:, 

Daniel Bernard paraît accepter et admirer sans restric- 
tion Berlioz, compositeur dramatique: je ne suis pas 
tout à fait de son avis- Le triomphe de l'auteur d'Harold, 
de la Damnation de Faust, de Y Enfance du Christ, de la 
Symphonie fantastique, du 'Requiem, de Roméo et Ju- 
lieite, de l'ouverture des Francs- Juges, c'est la symphonie 
alternant avec des scènes de récitatif et de chant, et ren- 
fermée dans un cadre moins vaste et moins populaire 
qu'un théâtre d'opéra ; non pas qu'il manque de mélodie, 
comme on le prétendait de son vivant: — il y en a d'ex- 
quises dans Benvenuto Cellini, dans Béatrice et Bénédict, 
dans les Troyens ; — mais son génie musical, comme 
l'ensemble de son caractère, de son esprit, de ses goûts 
et de sa vie, manquait de cette harmonie suprême qui 
relie entre elles toutes les parties d'une oeuvre, tient 
compte des entre-deux, des transitions, des demi-teintes, 
desnuances, réussit à faire valoir la lumière par le clair- 
obscur et le coup d'éclat par des préparations et des gra- 
dations habilement fondues. Ce génie passionnée' : 
était — pardonnez-moi ce barbarisme! — plus fracpmn- 
taire que complet. Ce sont les concerts qui lui prodi- 
guent, depuis quelque temps, de magnifiques revanches. 
Au thécàtre, le résultat serait moins sûr. J'ai nommé les 
Troyens; j'y étais: ce fut un désastre ; on en avait trop 
parlé, et je m'étonne que Berlioz, si finement ironique, 
paraisse, dans ses lettres, prendre au sérieux les éloges 
de complaisance accordés à son poème dans tel ou tel 



d 16 NOUVEAUX SAMEDIS 

salon. A la première représentation, on applaudit avec 
enthousiasme quelques morceaux délicieux: mais l'opéra 
dans son entier, paroles et musique, nous donna la sen- 
sation de quelque chose qui ne tient pas, qui va tomber, 
et qui, en effet, tomba. En outre, les meilleurs amis de 
Berlioz, cherchant vainement dans son œuvre un atome 
de sentiment virgilien, se demandèrent par quel singulier 
malentendu cet adorateur immodéré de Shakspeare avait 
tout à coup passé a l'extrémité contraire et hasardé son 
plus gros enjeu sur une page de YÉnéide. Encore une 
preuve de ce défaut de continuité, de cohésion, d'accord 
avec soi-même, dont souffrirent à la fois l'homme et l'ar- 
tiste, et dont j'ai déjà indiqué la cause. Très sincèrement, 
avec la plus parfaite inconscience, à force d'exaltation et 
de fièvre, il en était arrivé à mettre de l'artificiel dans le 
naturel. 

La notice de Daniel Bernard prépare admirablement 
à la correspondance d'Hector Berlioz, et je ne saurais en 
faire un meilleur éloge. Cette correspondance, d'un in- 
térêt très vif, tour à tour enthousiaste, piquante, émue, 
découragée, pessimiste, nerveuse, irritable, attendrie, 
railleuse, absolument belle dans la lettre VIII, page 75, 
nous livre tout Berlioz. Elle pourrait aider un peintre 
et un moraliste à nous donner le portrait physique et 
moral du grand artiste malheureux et méconnu. Mais 
que dis-je? Le portrait est fait, et, de main de maître, par 
Daniel Bernard. S'il est un peu flatté, si je l'ai gâté par 



HECTOR BERLIOZ 117 

quelques souvenirs importuns, par quelques contradic- 
tions chagrines, c'est que mon sympathique confrère a 
pu profiter des bénéfices du lointain, et que j'étais 
encore sous l'influence du trop près. 



'***•***« 



Vil 



CUVILLIER-FLEURY 



5 janvier 1879. 

Je connais peu de personnalités — (pardon, Académie 
française!) plus intéressantes, plus piquantes, plus cu- 
rieuses, — je ne dis pas plus paradoxales, que celle 
de M. Cuvillier-Fleury. Il était du très petit nombre 
des heureux à qui il est permis de s'enfermer à triple 
clef dans une opinion, dans un sentiment, dans un 
souvenir, sans que l'on puisse ni s'en étonner, ni s'en 
plaindre. Le bonapartiste .le plus ardent, le légitimiste 
le plus convaincu, le républicain le plus vif, ne pou- 
vaient que s'incliner devant cette fidélité spirituelle 
et touchante, marquée d'une estampille royale, qui n'a- 
vait pas même besoin de raisonner pour persister, où se 

1. Posthumes et Revenants. 



CUVILLIER-FLEURY 149 

confondaient l'autorité du maître et le dévouement de 
l'ami, et qui gardait le droit de préférer ses illusions aux 
réalités les plus absolues. D'ailleurs, la littérature qu'il 
aime et qui le lui rend bien, se trouvait là tout à point 
pour le dispenser de la politique. Et puis, c'est si bon 
de faire halte, de se reposer, de ne plus entreprendre hne 
nouvelle étape, lorsque l'on n'est plus jeune, lorsque l'on 
a subi, comme nous tous, d'impitoyables mécomptes, 
lorsqu'on est d'un temps si désordonné, si violent, si mo- 
bile, si turbulent, si incohérent, si enclin aux volte-fa- 
ces, aux équipées, aux soudainetés, aux vagabondages, 
que l'on se fatigue rien qu'à le voir courir! 

L'éminent académicien en a jugé autrement. Afin d'a- 
voir pour lui tous les Charmes (Gabriel et France . il 
lui a plu de ne pas rester stationnaire, de s'acclimater à 
des zones plus orageuses, d'avancer résolument vers l'in- 
connu et l'imprévu, de se faire le Mentor de bien indoci- 
les Télémaques, de fortifier de son adhésion, de ses sym- 
pathies, de ses conseils, de son optimisme, une République 
qui devrait bien profiter de cette bonne fortune pour tâ- 
cher d'avoir un peu de sagesse, de style, d'atticisme et 
d'esprit. Je ne le juge pas, je le raconte. Si tous les répu- 
blicains lui ressemblaient, s'il dépendait de lui d«' 
une République à son image, c'est-à-dire athénienne, 
platonicienne, lettrée, ingénions', aimable, » i t, dans le 
meilleur sens du mot, aristocratique, nous serions moins 
récalcitrants. D'autre part, si au lieu de vivre dans 



120 « NOUVEAUX SAMEDIS 

monde, modéré, gracieux, élégant, spirituel et poli, dans 
un groupe où la distinction des manières et du langage 

atténue la témérité des idées, il prenait un moment notre 
place, s'il assistait, lui le type du délicatet du raffiné de 
l'intelligence, aux effroyables progrès de la démagogie 
provinciale et villageoise, s'il avait à subir, sur tous les 
points, le triomphe de cette grossièreté pressentie par 
Sainte-Beuve, s'il avait vu, par exemple, le jour de Noël, 
à la messe de minuit, de mauvais drôles entrer, le cigare 
à la bouche, dans mon humble et rustique église, et s'il 
les avait entendus répondre à une remontrance bien ti- 
mide du garde champêtre : « Oh! maintenant, nous n'a- 
vons plus peur! Le procureur de la République serait 
pour nous! » — peut-être M. Cuvillier-Fleury se montre- 
rait-il moins accommodant! 

Fort heureusement, son livre — Posthumes et Reve- 
nants — n'a rien à démêler avec ces questions, ces 
hypothèses, ces contrastes, ces dissidences ou ces pro- 
blèmes. S'il ne me répugnait de chercher une paillette 
dans ce titre un peu funèbre, je dirais que la plupart 
de ces attrayants chapitres, comparés aux polémiques 
d'aujourd'hui, ressemblent à l'œuvre posthume d'un re- 
venant, plus jeune, Dieu merci! et plus vivant que nous 
tous. On y retrouve tout le bon sens, toute la mesure, toute 
la sûreté de jugement, de tact et de goût, toute la grâce sé- 
rieuse ou souriante, qui manquent à ses nouveaux amis et 
qu'il rapporte, dirait-on, d'un monde meilleur. Je ferai pour- 



CUVILLIER-FLETRY I2i 

tant deux parts de ce livre, non pas pour distribuer la 
louante à droite, la critique à gauche — il n'y a pas de 
gauche — mais par une raison dont M. Cuvillier-Fleury 
et le public ne se doutent probablement pas, et qui me 
ferait craindre de tomber dans les redites; c'est que j'ai 
traité plus de la moitié des sujets qui l'ont si bien inspiré. 
Oui, si vous ne redoutez pas l'ombre et la fraîcheur des 
catacombes, vous découvrirez dans la collection trop vo- 
lumineuse des Samedis madame d'Agoult et ses SoizremV.y; 
madame Geoffrin et son jeune roi de Pologne: M. Odilon 
Barrot et ses Mémoires; Prosper Mérimée et ses deux 
Inconnues — qui l'ont trop fait connaître: — Ximénès 
Doudan et sa résurrection éla^anle: Victor de Laprade, 
ses Tribuns et ses Courtisans; Lamartine et sa Corres- 
pondance, etc., etc. — Eh bien! même en élaguant ces 
chapitres, en négligeant d'ouvrir ces greniers à sel, il 
reste encore à M. Cuvillier-Fleury, à ses Revenants et à 
ses Posthumes de quoi me rendre intéressant. C'est qu'il 
y a en lui, dans ce volume surtout, plus et mieux qu'un 
critique: il y a un moraliste, et de la plus fine trempe. 
Or, avec un critique, le terrain est borné. Quand on a 
discuté avec lui ou contre lui le mérite d'un ouvrage ou 
d'un écrivain, tout est dit, et les lecteurs ont le droit de 
se demander si le besoin d'un article sur des arti 
faisait particulièrement sentir. Avec le moraliste, rien 
de pareil. Le champ est vaste, l'horizon est immense, et, 
à mesure qu'on avance, il grandit encore; si bien que, 



122 NOUVEAUX SAMEDIS 

avec une pensée délicate, ingénieuse, subtile ou pro- 
fonde, je me chargerais d'écrire un volume. C'est toujours 
la différence entre l'esprit et le cœur. Si vif que soit l'es- 
prit, il s'épuise vite. Le cœur est inépuisable. Quand on 
croit en avoir touché le fond, il se trouve qu'au-dessous 
de ce fond il en existait un autre, et que celui-ci ouvre 
sur des abîmes pleins d'obscurités, de contradictions, de 
mensonges, de pièges et de mystères. 

Tenez! je relis les pages vraiment exquises sur -Jean- 
Jacques Ampère et sa singulière passion pour madame Ré- 
camier. Quoi de mieux pensé, de mieux senti, de mieux 
vécu et de mieux dit que le passage suivant : « ... Aussi 
est-il de règle, je dirai presque de morale, qu'une lettre 
privée, si privée qu'elle soit, a deux maîtres; celui qui la 
reçoit, celui qui l'a écrite. Il y a là une sorte de propriété in. 
divise avec un double privilège d'inviolabilité. Héritier 
d'une correspondance intime, vous l'êtes avec le même 
droit que le possesseur lui-même, mais aussi avec le 
même devoir. Il faut partager. Une lettre n'est jamais tout 
entière à celui qui la tient; elle reste attachée, quoi qu'on 
fasse, à la main qui l'a signée; on ne la détache pas sans 
l'arracher. Le temps seul y peut quelque chose. Un long 
temps, parce qu'après un silence prolongé de ce grand 
maître de l'insensibilité et de l'oubli dans les choses hu- 
maines, les susceptibilités de famille se calment, les 
feux s'éteignent, les haines, les jalousies, les vanités 
sont mortes ou amorties... » 



CUVIL LIER-FLEUR Y 123 

N'est-ce pas que, avec ces dix lignes, nous écririons, 
vous et moi, un roman en dix volumes ? — Et le por- 
trait delacoquette, d'après madame Récamier ! Rover-Col- 
lard disait d'un homme politique de son temps : « Ce 
n'est pas un sot, c'est l e sot. » Madame Récamier n'était 
pas une coquette, mais la coquette; une Célimène énig- 
matique, affectueuse, un peu banale peut-être, qui ne di- 
sait de mal de personne, pas même de ses adorateurs et 
de ses amis... Je me ravise, et je laisse la parole à M. Cu- 
villier-Fleury : « Madame Récamier a été un moment in. 
compréhensible, dans ce nuage d'encens et sous ces flots 
de mousseline où s'enveloppaient sa beauté sans se dé- 
guiser, et son âme sans se laisser voir... Elle n'a été 
authentiquement coquette qu'en vieillissant... Elle est 
aujourd'hui complète, et aucune illusion n'est plus per- 
mise. Oui, sans doute, La Rochefoucauld aurait dit : 
« Madame Récamier est une coquette très habile. » — Il 
faut dire plus peut-être : elle est la coquette. Insatiable 
d'hommages et incapable d'amour, ne se donnant à per- 
sonne avec un air de se réserver pour tous, reine dans sa 
cellule au milieu d'une cour où les rangs se pressent, où les 
coudes se touchent et où quelques dévots attitrés de sa grâce 
immuable donnent le ton aux néophytes; — langue dorée, 
physionomie engageante, douce et bonne nature, égoïste 
au fond et ne comprenant l'humanité que comme une in- 
vention de Dieu faite au profit de son prestige, pour payer 
un tribut éternel et faire un assidu cortège à sa beauté... » 



124 NOUVEAUX SAMEDIS 

Il faudrait tout citer! on lésait, la vertu, l'insensibilité, 
a virginité quand même de la belle Juliette, ont donné 
lieu à des explications d'une nature fort délicate, et c'est 
grand dommage quand la physiologie profane de ses bru- 
tales mains un mystère psychologique. M. Cuvillier- 
Fleury, loin d'appuyer, comme aurait fait peut-être ce 
diable de Sainte-Beuve, a glissé si légèrement sur cette 
mince couche de glace, qu'elle demeure intacte comme 
l'onde pure et froide qu'elle cache et qu'elle protège. Il 
ajoute excellemment : « Elle a voulu être adorée et ad- 
mirée partout et toujours, sans trop de choix même, mal- 
gré son goût naturel pour ce qui était distingué. » « Du 
» jour où j'ai vu que les petits Savoyards dans la rue ne 
» se retournaient plus pour me regarder, j'ai compris, di- 
» sait-elle, que tout était fini... » — Elle disait cela et ne 
le croyait pas : « Une coquette, nous dit La Bruyère, ne 
» se croit jamais vieille et ne se rend jamais sur la passion 
» de plaire et sur l'opinion qu'elle a de sa beauté. » — C'est 
bien pour elle qu'un jardinier, un manœuvre, sont des 
hommes, non pas seulement devant Dieu au sens de l'é- 
galité chrétienne, mais comme sujets de son prestige. 
Tout homme, on l'eût dit, devait hommage à la reine de 
l'Abbaye. Ne pas être ému en la voyant, ne pas perdre la 
tête en lui parlant, ne pas divaguer comme Ampère en 
lui écrivant, c'était presque manquer de politesse à son 
égard. Ne pas tomber amoureux d'elle à la première ren- 
contre, c'est comme si on fût entré dans son salon le cha- 



CUVILLIER-FLEURY 125 

peau sur la tète ou un sac de nuit à la main. L'uniforme 
de l'Abbaye, pour les hommes, c'était l'adoration ; on 
n'y restait qu'à ce prix. Qui ne ressentait ni le trouble 
de sa présence, ni cette fièvre de l'admiration continue, 
devait en jouer le rôle, bien ou mal. » — Il me semble 
que je l'aurais bien mal joué. 

Ici, je cède, comme toujours, à l'attrait d'un souvenir 
personnel — hélas ! et bien lointain. Je n'ai eu qu'une 
fois Thonneur de voir madame Récamier, le 28 mai 1846. 
Je lui fus présenté vaguement, dans une sorte de pèk j - 
mêle d'artistes et de journalistes, réunis pour entendre 
les fragments d'un opéra dont la musique était d'un de ses 
neveux, et dont le sujet, naturellement, avait été em- 
prunté au poème des Martyrs. La musique était médiocre : 
le public fut froid: M. de Chateaubriand plus affaissé et 
plus morose que jamais. Sa Béatrix avait alors soixante- 
neuf ans. Elle portait une robe de soie feuille-morte et un 
abat-jour de taffetas vert. Un lynx et un sphinx, en se co- 
tisant, n'auraient pu trouver sur ce visage aminci, mortifié, 
ratatiné, la moindre trace de la célèbre beauté. En rentrant, 
fidèle à mes habitudes, j'écrivis cette page, que je re- 
trouve dans un coin de mon tiroir et de mes Mémoires : 

« ... Je viens de prendre une bonne leçon, un millième 
renseignement sur le vanitas vanitatvm ; Chateaubriand, 
dans une niche, morne, muet, ennuyé, à peine visible à tra- 
vers un nuage d'encens opiacé. J'ignore ce que le temps fera 
de ses œuvres et de sa gloire. Mais je sais, hélas! ce qu'il a 



126 NOUVEAUX SAMEDIS 

fait de la beauté de cette enchanteresse qui a vécu cin- 
quante anspour plaire, pas une heure pour aimer. Madame 
Récarnier a été, en somme, un charmant modèle, qui a 
fait et fera sans doute encore de bien mauvaises copies. 
J'aurais voulu qu'il y eût ce soir un congrès de coquettes 
à l'Abbaye-au-Bois. — « Voyez, leur aurais-je dit, ce que 
vous serez dimanche! Voyez ce que devient la meilleure, 
la plus douce, la plus avenante, la plus sage, la plus 
pure, la plus sympathique, la plus balsamique, la plus 
virginale des Célimènes! Que sera-ce des autres? La Cé- 
limène vulgaire a pour les hommages un appétit de boa. 
C'est pour elle que Benjamin Constant semble avoir écrit 
sa brochure : De l'esprit d'usurpation et de conquête. 
Elle ne donne pas môme à l'homme distingué ou supé- 
rieur la sensation d'une préférence qui cesse d'être flat- 
teuse à force d'être prodiguée et ressemble a un billet de 
Banque monnayé en gros sous. Tout lui est bon, pourvu 
qu'elle ajoute chaque jour un nouveau nom à sa liste; 
le passant, qui se retourne pour la regarder, le joueur 
de vielle qui lève les yeux vers sa fenêtre, le cordonnier 
pour dames qui la complimente sur son pied, le chef de 
rayon qui lui fait les honneurs de son étalage. Il ne lui 
déplaît pas qu'on se batte un peu pour elle, et qu'on 
meure d'amour sous prétexte de fluxion de poitrine. Un 
petit suicide, de temps à autre, met le comble à son con- 
tentement. Mais patience! Si tous les jours lui amènent 
de nouvelle victimes, tous les jours aussi le? vengent. 



CUVILLIER-FLEURY I ■>: 

Avani-hier, Célimène était toute jeune; hier, elle était 
jeune. Aujourd'hui, elle est jeune encore; demain, elle 
sera bien conservée pour son cage. Un imperceptible fil 
d'argent se dissimule dans ses tresses d'or: une ride lé- 
gère court, va, revient et se fixe près de sa tempe. Ses 
paupières se gonflent; un soupçon de couperose altère 
la fraîcheur de ses joues ou les perfections de son nez. 
Ces tristes symptômes l'avertissent, sans la convertir. 
Elle ne s'en aperçoit pas ou ne veut pas s'en aperce- 
voir. Elle vous dira que ses charmes et ses rigueurs 
vont conduire Alceste à la Trappe; que Géante en 
perd la tête, que Clitandre l'inquiète par sa passion in- 
sensée, que Dorante la compromet en passant toutes 
ses .nuits sous son balcon, que Cléobnle va se ma- 
rier pour en finir avec son amoureux désespoir: qu'elle 
.est aux abois, qu'elle craint un malheur, qu'elle ne sait 
plus que faire pour ramener à la raison tous ces ensor- 
celés. Seulement, Célimène a changé de nom; elle s'ap- 
pelle Bélise. » (28 mai 1846. | 

Mais voici que le sortilège posthume de cette adorable 
madame Récamier m'a fait choir dans les buissons, hors de 
ma route. Elle était pourtant bien facile et bien agréable 
avec M. Cuvillier-Fleury pour guide. J'aurais dû, comme 
Bélier, mon ami, dans le conte de Hamilton, commencer 
par le commencement :Za Correspondance de la comtesse 
de Sabr an et du cher. aller de Boufflers. Le hasard m'y 
offrait une occasion de faire valoir ce chapitre par un 



128 NOUVEAUX SAMEDIS 

contraste, de rapprocher sous vos yeux les deux extrê- 
mes de la langue française, en y ajoutant la preuve que 
la police de cette langue est mal faite. Il y a quelque 
temps, un de nos plus habiles imprimeurs-éditeurs, 
M. Quantin, publiait dans sa jolie série des Petits conteurs 
du xvm e siècle, les contes de ce même chevalier de Bouf-r 
tiers, avec une notice sur sa vie et ses œuvres, par 
M. Uzanne. J'ouvre cette notice sans songer à mal, et je lis : 
« Le conte d'Aline restera son diamant, son joyau: il a 
tout le prisme, toute la fraîcheur de l'adolescence dont il 
émane... » Soit! mais, continuons : « C'est l'enfant de 
l'amour, qui est venu dru, gaillard, éveillé, rose, blond 
et bien taillé, dans sa délicatesse, pour défier la postérité. » 
— Attention! — « On sent dans Aline toute la fioriture 
d'un talent frivolisle qui s'épanche galiardement (sic!) 
et qui ne s'est pas encore académifié. Les autres contes, 
conçus et écrits au commencement de ce siècle, ont 
quelque chose de moins coquet, de moins actilisé; ils 
sont dans la tonalité grise des œuvres de môme prove- 
nance et de même milieu... Le, gracile a tué le gracieux. 
Le style ne se délicate plus: dans sa simplesse, il n'est 
plus dupeur d'oreille, diamanté, expressionné, dorloteur. 
Il devient inquiet, il raisonne, se douloie et se traîne. C'est 
un vilain moment de transition: Voltaire vient de se 
coucher, Byron se lève. » 

J'ignore si Voltaire vient de se coucher; mais il se se- 
rait certainement relevé pour lancer son bonnet à la tôle 



CIYILLIER-FLEURY 129 

de l'auteur d'un pareil galimatias. Eh bien! n'ayant pas 
à rendre compte de cette publication, d'ailleurs charmante 
et d'une rare perfection typographique, j'ai cherché dans 

tous les journaux, a propos de cette prose ruisselante d-i- 
nouïsme, un cri de stupeur ou un éclat de rire. Rien! 
rien! rien ! c'est ainsi que, à l'occasion des livres d'étren- 
nes, je vois des écrivains fort recommandables placer sur 
la môme ligne et dans des conditions d'égalité parfaite, 
la Noire-Dame de Lourdes, de Henri Lasserre, ouvrage ra- 
vissant, entraînant, vivant, persuasif, irrésistible, même 
pour les incrédules, et le Christophe Colomb, de cet ex- 
cellent comte Roselly de Lorgues, un des livres les plus 
grotesques qui me soient jamais tombés sous la main. 
Prenez garde! c'est avec ces distractions, ces concessions 
et ces à peu près, que l'on accrédite l'essai sur l'indiffé- 
rence en manière de littérature. 

Nous parlions de coquetterie tout à l'heure. Si l'esprit 
a sa coquetterie comme la beauté, M. Cuviilier-Fleury 
ne peut pas m'en vouloir de cette nouvelle digression qui 
montre comment on écrit mal pour mieux prouver com- 
ment on écrit bien. Néanmoins, quel que soit le mérite 
de son étude sur la comtesse de Sabran et le chevalier 
de Bouffi ers, je lui préfère encore son Art émise au 
xvm c siècle. Cette Artémise, c'est la maréchale de Beau- 
vau, et l'on dirait que, en racontant cette touchante his- 
toire, M. Cuviilier-Fleury n'a pu se défendre d'une émo- 
tion intime, personnelle, particulière, comme si l'amour 



130 NOUVEAUX SAMEDIS 

dans le mariage, si bien décrit déjà par M. Guizot, le 
trouvait d'avance plein de son sujet. Il y a mieux que de 
la justesse, mieux que de la vérité, il y a une vibration 
de cœur dans ce passage : « Les femmes ne savent pas 
assez que ce qui les flétrit le plus vite, c'est le désordre 
et le vice. C'est aussi par l'oubli et le mépris de leur 
vraie destinée... qu'elles sont vieilles avant l'âge, tandis 
qu'il y a comme une éternelle fraîcheur de beauté dans 
le calme de l'âme, la simplicité et la vertu. » — Puis, 
après une page admirable sur les réhabilitations par- 
tielles— -Camille Rousset, Loménie, Geffroy, etc., — qui 
pourraient bien finir par déplacer ou atténuer la propor- 
tion entre les bons et les mauvais ménages au xvm e 
siècle (un scandale ne fait-il pas plus de bruit que des 
milliers de vertus ? ) nous touchons, avec rémi- 
nent écrivain, à un point plus délicat que tout le 
reste. 

La princesse de Beauvau ne croyait pas même a l'im- 
mortalité de l'àme, et son mari, j'allais dire son Mausole, 
— était libre penseur comme elle. — « Elle croit, nous 
dit M. Cuvillier-Fleury, à la tombe où tout Unit; elle a 
la religion du sépulcre. L'union dans la mort des restes 
mortels de ceux qui se sont aimés, c'est la seule consola- 
tion qu'elle accorde à sa tendresse et qu'elle permette a 
sa raison. » Et, un peu plus loin : « Quon aimerait à voir 
par instants, dans ces pages assombries par une si per- 
sévérante angoisse, et par-dessus ce champ des morts où 



CUVILLIER-FLEURY [Si 

l'infortunée ne regarde que la terre, quelque coin d'azur 
du côté du ciel! » 

— vous, dirai-je à mon tour, vous qui donnez l'exem- 
ple de toutes les vertus, vous, vaillantes mères, épou- 
ses irréprochables, qui croyez pouvoir vous passer de 
Dieu et de L'immortalité de l'âme, j'admets qu'il vous 
suffise, pour rester debout sur ces ruines, de l'honnêteté 
de votre nature, de vos pudeurs d'hermine, de votre di- 
gnité morale, de vos sentiments d'honneur; est-ce donc 
assez pour le jour où le deuil et la mort entreraient dans 
votre maison, pour le jour où vous auriez à tendre de 
noir ce lit nuptial ou ce berceau? Ce jour-là, que trou- 
verions-nous à vous dire, nous qui vous aimons, nous 
tourmentés de ce contresens d'une belle âme qui ne 
consent pas à être immortelle? Ayez un peu de foi, pour 
que rien ne puisse vous ravir l'espérance ! Soyez chré- 
tiennes, pour que, aux heures d'affliction et d'épreuve, 
vos amis aient un moyen de vous consoler ! 

Un autre bijou, c'est le Moraliste à Toulouse. Ce mo- 
raliste toulousain, dont j'ai honte d'entendre parler pour 
la première fois, s'appelait Sauvage, et bien des gens 
civilisés ou apprivoisés seraient heureux de lui ressem- 
bler. Il est évident que, malgré son nom, il avait observé 
les femmes d'assez près pour les bien connaître, et, de 
cette étude, combinée avec un esprit mi-parti de bien- 
veillance et de malice, est résulté un recueil de Pensées 
morales et littéraires, véritable friandise après nos repas 



132 NOUVEAUX SAMEDIS 

de table d'hôte. En recherchant la société des femmes, 
M Sauvage avait interverti les rôles; an lien de leur of- 
frir un collier de perles, il le leur avait pris. En voici 
quelques-unes: 

— Une femme a besoin de beaucoup d'esprit pour ne 
pas éprouver l'embarras d'une grande beauté ou d'une 
excessive laideur. 

— Il ne faut pas trop regarder une femme laide, ni 
une jolie femme, de peur que notre attention ne blesse 
la première, et notre prétention la seconde. 

— On dit que les langues anciennes sont mortes ; ce 
qui revient à dire qu'elles sont immortelles. 

— Il y a des pertes qui consolent de tout, tant elles 
sont inconsolables. 

— C'est n'être pas fin que de passer pour tel. 

— Quand nous sommes en proie à une violente pas- 
sion, nous éprouvons moins peut-être le besoin de la 
satisfaire que de l'exprimer. Qui ne se sent apaisé quand 
il a trouvé le mot de sa colère ?... 

Je m'arrête; les perles sont chères et nous ne sommes 
pas dans la saison des paniers de cerise. Tel a été l'art ou 
plutôt le don naturel de M. Guvillier-Fleury, que, en 
nous parlant de ce charmant recueil de Tensèes morales, 
il se l'assimile. Il a l'air d'avoir pensé ce que M. Sauvage 
a écrit, et il entremêle de tant de mots fins, d'aperçus 
ingénieux, de nuances délicates, l'esprit de son moraliste 
toulousain, qu'on est tenté de croire qu'il l'a inventé. Que 



CIVILLIER-FLEURY 133 

ne puis-je insister sur son Lord Palmerston, d'après 
le livre si remarquable de M. Auguste Laugel, sur 
les réponses aux discours de réception à l'Académie 

française, sur les Lettres posthumes d'un habitant des 
Landes'. (Frédéric Bastiat.) Mais j'ai [hâte de remercier 
l'éminent écrivain d'avoir élevé son rôle de moraliste 
jusqu'aux fonctions de justicier, à propos de M. Prosper 
Mérimée et de ses lettres aux deux Inconnues. Ces lettres 
ne m'avaient rien appris, parce que, de longue date, je 
connaissais l'homme. Dans ces révélations posthumes, 
sorte de contumace au profit ou aux dépens d'un mort 
qui se condamne lui-même, je retrouvais ce cynique à 
froid sous des semblants de gentleman; ce causeur, qui 
passait brusquement de la roideur britannique au voca- 
bulaire de l'obscénité la plus hideuse: ce sceptique, qui 
n'avait pas même le courage de son athéisme ; cet égoïste 
pour qui rien n'existait en dehors de ses jouissances et 
de son bien-être: cet ingrat, qui devait toute sa renom- 
mée à quelques récits, et qui, rougissant de sa qualité 
d'homme de lettres, aurait volontiers renié romans, nou- 
velles et littérature comme indignes d'un savant, d'un 
historien, d'un homme du monde et d'un grand person- 
nage tel que lui; ce misanthrope, qui faisait du dédain 
son programme, croyait se grandir en méprisant ses 
semblables, boutonnait son habit pour mieux cacher la 
place ou l'absence du cœur, et savourait un bon diner 
en se moquant tout bas de l'amphitryon; ce sournois, 
X**** *** 8 



134 NOUVEAUX SAMEDIS 

qui reçoit à Avignon l'hospitalité la plus cordiale, qui 
devient le commensal d'un botaniste de premier ordre et 
le panégyriste de son admirable cuisinière, qui s'écrie à 
tous propos : « Qu'on est bien ici ! » qui me fait deman- 
der sous main un article sur son insipide Guerre sociale, 
qui joue le bonhomme, le bon apôtre, qui use et abuse 
des témoignages d'une naïve sympathie, qui se laisse ad- 
mirer, encenser, cajoler, ouater, dorloter, et qui écrit à 
son inconnue: « Avignon. Le pays que je parcours est 
admirable: mais les gens y sont bêtes à outrance : j'ai 
encore deux mois à mener cette vie avant de revoir des 
êtres humains... Je ne compte point les provinciaux 
pour quoi que ce soit; chaque année je trouve la province 
plus sotte et plus insupportable.» Merci! Et, comme 
pour ennoblir encore et embellir cette correspondance et 
cette mémoire, il se trouve que ce malin est un valétu- 
dinaire, que ce hautain est un asthmatique, que ce dia- 
bolique alterne entre Méphistuphélès et M. Purgon M 

La magnifique étude de M. Cuvillier-Fleury venge, 
non seulement Avignon, la province, les dupes du faux 
Mérimée, la morale, la vérité, la justice, mais tous ceux 
qui, au premier moment, protestèrent contre ce succès 
posthume, et que de belles dames, fort honnêtes et même 
très pieuses, accusèrent d'iniquité. N'aurais-je pas quel- 

1. On rit de ce grotesque dédain, quand on songe que 
Mérimée, à Cannes, s'était réduit à la société de deux vieilles 
Anglaises, images vivantes de l'ennui. 



CUV1LLIER-FLEURY 135 

ques chicanes à adresser à ce piquant, sérieux et char- 
mant volume? Si petites qu'elles soient, je n'ai plus de 
place. Il me semblait qu'un homme aussi haut placé que 
M. Cuvillier-Fleury dans la littérature, à l'Académie et 
dans le monde, ne devrait pas citer M. Sarcey; qu'il ne 
devrait pas dire : « Le mot est de M. Monselet, » — 
comme qui dirait: « Le mot est de Rivarol, du prince de 
Talleyrand, du prince de Ligne ou de Royer-Collard. » 
Je le trouve aussi un peu injuste pour le Lamartine de 
1840 à 1842, du ministère de M. Thiers à la mort tra- 
gique du duc d'Orléans. Mais ici, pas un mot de plus! Je 
ne puis, en conscience, plaider contre M. Cuvillier- 
Fleury une thèse qui prouverait que, si Lamartine, ora- 
teur-prophète, admirablement fidèle à M. Mole, hostile à 
la-fatale coalition, montant à la tribune pour protester 
contre le retour des cendres de Napoléon el pour deman- 
der la Régence de madame la duchesse d'Orléans, avait 
été, vers cette époque, nommé président de la Chambre 
des députés, ambassadeur à Londres ou ministre des 
affaires étrangères, le neveu du duc d'Aumale serait 
aujourd'hui sur le trône. 



VIII 



E. CARO ' 



1 2 janvier 1 S 7 9. 

S'il ne s'agissait pas d'un ouvrage tel que celui-là, 
d'un écrivain, d'un penseur tel que M. Caro, quelle au- 
baine qu'an pareil litre ? — Le Pessimisme au xix e siè- 
cle ! le pessimisme en janvier 1879! — Me voilà! j'en 
suis, et je m'en fais gloire. Le pessimime est ma religion, 
ma philosophie, ma politique, et je ne m'en crois ni moins 
chrétien, ni moins philosophe, ni moins citoyen. Pour 
vous, pour moi, pour tous les honnêtes gens, il n'y a plus 
d'autre refuge, d'autre devoir, d'autre revanche, que d'être 
pessimiste, de broyer du noir, de se faire prophète dans 
son pays, de hausser les épaules et d'attendre, au mo- 
ment où le rhétoricien le plus riche en métaphores épui- 

1. L° Pessimisme au xix e siècle. 



E. CARO 137 

serait toutes les images de la barrière qui tombe, du 
navire qui sombre, du radeau qui se brise, du naufragé 
qui se noie, de l'édifice qui s'écroule, de la digue qui 
crève, du fauve lâché sur sa proie, du poltron qui s'age- 
nouille, du Gaudissart dont le boniment devient notre loi 
suprême, avant d'avoir énuméré tous les périls, toutes 
les folies, tous les abaissements, toutes les humiliations, 
tous les malheurs de notre pauvre France. Mais, encore 
une fois, M. Caro nous convie à un spectacle trop sérieux, 
trop étrange, trop effrayant et trop consolant tout ensem- 
ble, pour qu'il nous soit permis de chercher, à propos 
du titre de son livre, des allusions, des à peu près et des 
épigrammes de journaliste. Ce pessimisme qu'il analyse 
en maître et qu'il lui suffit d'analyser pour le confondre, 
n'a rien ou presque rien de commun avec cette dis- 
position d'esprit ou ce trait de caractère qui se plaît sans 
cesse à généraliser le mal, à chicaner le bien, à regarder 
les médailles par le revers, à gâter les moments heureux 
par des prévisions sinistres, à ne voir que le mauvais 
côté des événements et des hommes; pessimisme que jus- 
tifient trop souvent les péripéties et les dénouements de 
la tragi-comédie humaine. Ce ne sont là que des senti- 
ment individuels, passagers, fugitifs, qui parfois s'expli- 
quent par un état nerveux, qui n'attendent, pour se 
rétracter ou s'adoucir, qu'un rayon de soleil ou un sou- 
rire de la Fortune, et qui, dans tous les cas, n'ont jamais 

prétendu conquérir, dominer ou remplacer la société, le 
X****"** 8. 



138 NOUVEAUX SAMEDIS 

gouvernement, — que dis-je ? l'humanité et le monde. 
C'est un autre pessimisme qui nous apparaît dans le 
livre de M. Caro, que personnifient un poète italien et 
deux philosophes allemands, — Léopardi, Schopenhauer 
et Hartmann, — et qui, dès l'abord, nous offre ce ras- 
surant phénomène, que, plus on réussira à le rendre 
intelligible, plus il nous semblera extravagant, odieux 
et ridicule. C'est toute une philosophie qui s'installe sur 
les ruines des philosophies, tout un dogme nouveau qui 
profite, pour s'introduire, du vide et du néant que la 
science et la critique croient avoir faits parmi les dogmes 
et les traditions antiques. C'est le dernier mot des intelli- 
gences prises de vertige sur le rocher à pic où les ont 
poussées la négation et le doute : amoureuses de la mort, 
déclarant la guerre, non plus à la foi, mais à la vie, 
organisant le complot de l'anéantissement universel et 
refusant de s'apercevoir, ces hautaines ennemies de 
l'Évangile, qu'elles demandent à la raison, à la nature, 
à l'esprit, aux sens, des sacrifices plus absolus, plus 
cruels, plus impossibles que l'ascétisme dans ses austé- 
rités et la révélation dans ses mystères. 

On connaît le beau talent de M. Caro, aussi clair lorsqu'il 
expose un système philosophique qu'éloquent lorsqu'il le 
réfute. Il lui a fallu une merveilleuse force de réflexion, 
une lucidité aussi communicative que celle du flam- 
beau dans la nuit, et en môme temps une certaine dose 
de courage pour s'aventurer dans ces ténèbres germant- 



E. CARO 139 

ques, marcher d'un pas sûr dans ce dédale, aborder, 
étudier, clarifier et finalement ramener à des propor" 
tions françaises ces effroyables arcanes de Y Inconscient, 
de YUn-Tout, du sur-conscient, du. processus, dusubjec- 
tivement et de Y objectivement réel, de Yobjcctivation, du 
Nirvana, du Bouddha, de Kapila, de Çakya, de Su- 
nyatâ, de suicide cosmique, etc., etc. Car c'est là encore 
un détail remarquable que cette infiltration des doctrines 
de l'extrême Orient dans la métaphysique allemande, ou, 
en d'autres termes, cette application du vieux proverbe, 
que « les extrêmes se touchent. ». L'activité des races 
d'Occident, fatiguée d'avoir remué trop d'idées, et le 
génie asiatique, assoupi dans son immobilité séculaire, 
ont également trouvé au bout de leurs rêves l'aspiration 
a la mort et au néant ; la lassitude a produit le mémo 
résultat que l'inertie. 

Si lumineux que soit le talent de M. Caro, quelque 
clarté qu'il ait su répandre à travers les épaisseurs de 
ces forêts d'Erminsul et de ces jungles de Brahma, quels 
que soient ses heureux efforts pour rapprocher de nous 
cette ullima Thulé de l'intelligence moderne, il existe 
pourtant des conditions différentes, suivant le cadre 
que l'on choisit et le public auquel on s'adresse. Vou- 
lant nous faire toucher au doigt tous les ressorts du 
pessimisme contemporain, nous initier a. ses secrets 
et à ses progrès, nous expliquer le succès et la célébrité 
de ses chefs d'école, M. Caro ne pouvait procédor autre- 



HO NOUVEAUX SAMEDIS 

ment, et nous devons lui savoir gré d'avoir entremêlé de 
tant d'éloquentes pages, de tant de protestations pathé- 
tiques, ses savantes analyses. Ma tâche, sans se séparer 
de la sienne, n'est pas tout à fait la même. Avec de la 
bière berlinoise, il a fait de l'excellent vin du Rhin: il 
faut que je mette dans ce vin un peu d'eau de ma fontaine, 
c'est-à-dire, hélas ! de mon ignorance. Je l'ai bien lu, je 
crois l'avoir bien compris: à présent, je vais essayer de 
le côtoyer plutôt que de le traduire. Si je m'égare, si je 
perds sa trace, j'ai un moyen sûr de me faire pardonner 
mes bévues. Je le citerai, et sa prose effacera la mienne. 
Le pessimisme, à l'état de système, de doctrine ou de 
tendance philosophique, ne date pas d'hier. M. Caro le 
retrouve, sous des formes diverses, dans la mythologie, 
dans la poésie antique et même dans la Bible. Les Titans, 
Prométhée, Ajax, furent des pessimistes révoltés contre 
les dieux. Généralement, quiconque ne croit pas à l'im- 
mortalité de l'âme, aux célestes indemnités d'une vie 
future, doit logiquement se rallier au pessimisme : la 
somme des misères et des souffrances dépassant de beau- 
coup celle des biens de ce monde, le témoin ou la victime 
de ces disproportions accablantes ne peut que maudire 
ou accuser, tantôt les divinités malfaisantes, tantôt la 
fatalité implacable, tantôt les forces aveugles de la nature, 
qui font de l'homme leur jouet et distribuent d'une façon 
tellement inégale leurs faveurs et leurs cruautés. Chez 
les poètes, chez Platon, le plus poétique des philosophes, 



E. CARO 141 

le sentiment pessimiste, précurseur de la mélancolie 
moderne, s'exhale par bouffées. L'idée dominante est que, 
pour toute créature humaine, il vaudrait hien mieux 
n'être pas née, que la mort est préférable à la vie, que 
l'homme doitaspirer à l'anéantissement comme à la plus 
enviable des délivrances. Dans la Bible, sous le regard 
vigilant du Dieu d'Israël, on rencontre des symptômes 
analogues ; mais déjà, quelle différence ! Si Job sur son 
fumier se plaint d'être venu au monde, si son gémis- 
sement ressemble presque à un reproche, le Dieu qui Fa 
foudroyé est aussi celui qui le sauve du désespoir, et 
change aussitôt sa plainte en un cri de résignation su- 
blime. Si un immense ennui s'empare de Salomon blasé 
sur tous les plaisirs et toutes les gloires de la terre, cet 
ennui s'absorbe dans le contraste des vanités humaines 
avec la grandeur de nos origines et de nos destinées. 

Il serait difficile de parler du pessimisme sans rappeler 
Lucrèce et son poème. En vers ou en prose, toute né- 
gation de la divinité doit aboutir à un anathème contre 
la vie, et c'est une consolation pour le spiritualiste chré- 
tien, de constater que le pessimisme, tel que l'ont pro- 
fessé et pratiqué Hartmann et Schopenhauer, est l'inévita- 
ble conséquence de l'athéisme. Pour ne pas trop agrandir 
notre cadre, ne remontons pas au delà du commencement 
de ce siècle. On pourrait le diviser en deux parts, et ce 
serait un premier moyen de s'expliquer bien des nuances. 
Au début du siècle, les grandes imaginations, secouéespar 



142 NOUVEAUX SAMEDIS 

la tempête, assombries par des calamités qui n'avaient 
épargné personne, jetées hors des routes battues et des tra- 
ditions par des spectacles, des révolutions, des crimes, des 
malheurs, des guerres, des conquêtes, des victoires et des re- 
vers où rien n'était ordinaire, inaugurèrent une littérature 
qui, dans bon nombre de ses pages, pourrait s'appeler pes- 
simiste, mais qu'il faut bien se garder de confondre avec 
le sujet qui nous occupe. L'orgueil ne sera jamais un 
pessimiste de bonne foi; l'homme supérieur, qui se com- 
plaît en lui-même, qui s'applaudit de souffrir ce que nul 
n'a souffert, et qui fait de cette souffrance exceptionnelle 
une condition de son génie, peut être un mélancolique, 
un élégiaque, un désespéré, un rebelle ; il peut même se 
poser en accusateur de l'être inexplicable, énigmatique, 
qui a fait de lui un privilégié de la douleur; mais il 
tient trop à ce privilège, il se concentre trop assidûment 
dans la contemplation de son moi, pour consentir à géné- 
raliser ses misères, à croire que son mal soit universel, 
et, par conséquent, à y chercher un grief contre la vie, 
un argument en faveur du néant. Il serait plutôt enclin 
à dire — sauf à ne pas le penser, — que le commun 
des hommes est bien heureux d'échapper à cette destinée 
de grandeur et de malheur, et que, pour l'honnête 
moyenne du genre humain, les biens et les maux se 
balancent sans trop de désavantage. Relisez René, Man- 
fred, TJgo Foscolo, les maîtres et les disciples . Partout 
vous découvrirez, non pas ce mouvement d'expansion 



E. CAKu . 143 

qui jette une grande âme hors d'elle-même et l'associe 
à l'éternelle lamentation de l'humanité, mais un penchant 
à ramener à soi, d'un geste douloureux, théâtral et su- 
perbe, le monopole des détresses sans précédent et sans 
nom. 

Avec Léopardi, nous entrons dans le domaine de 
M. Garo et de sa magnifique étude. Peut-être ne connais- 
sez-vous Léopardi que par la pièce d'Alfred de Musset : 
Après une Lecture. 

Ton livre est ferme et franc, brave homme, il fait aimer. 

Le vers serait faux, mais le sens plus exact, si le poète 
avait écrit : « Il te fait aimer, i ou, mieux encore, « il te 
fait plaindre: » — car Léopardi, précurseur du pessi- 
misme de Schopenhauer et de Hartmann, fait plutôt haïr 
tout ce que l'on est convenu de trouver aimable, à com- 
mencer par les femmes. Dans ses strophes d'ailleurs fort 
belles, mais, comme toujours, un peu décousues, Musset 
exécute des variations brillantes autour du nom et de 
l'œuvre du poète italien, sans paraître se douter de ce que 
cette œuvre et ce talent ont d'individuel et de particulier. 
Avant de finir, il se souvient de ce qu'a été, de ce qu'a 
chanté Léopardi: « Sombre amant delà mort ! » s'écrie- 
C— il, et le vers final, 

Et tu goûtes enfin le charme de la mort! 

traduit fidèlement la doctrine de Yinfelicità, de la gentil* 
lezza del moHr, qui fut, avec les malheurs et l'abaisse- 



144 NOUVEAUX SAMEDIS 

ment de sa patrie, la principale inspiration de l'auteur 
des Canzoni. N'allez pas croire pourtant que Léopardi 
n'ait pas aimé : il a trop aimé peut-être, et peut-être les 
déceptions de son cœur, explicables, hélas ! par des dis- 
grâces physiques, ont-elles servi de point de départ à ce 
scepticisme misanthropique, puis à ce pessimisme où se 
sont absorbés peu à peu le patriotisme, l'héroïsme, la 
gloire, la science, l'art, l'amour, tout ce qui peut attacher 
à la vie. Quant aux croyances religieuses et à Dieu, il 
n'en est plus question. Néant! — « Jusqu'à l'âge de dix- 
huit ans, son adolescence rêveuse, nous dit M. Caro, ne 
franchit que par échappées les limites de lafoi religieuse; 
il emploie même les ressources déjà variées de son éru- 
dition à composer une sorte d'apologie de la religion chré- 
tienne. » — Mais, après cette phase trop courte, — « au 
moment même où il jetait d'une main fiévreuse sur son 
papier mouillé de pleurs des fragments d'hymne et de 
prière, il s'aperçut que l'abri de ses croyances s'était 
écroulé autour de lui. qu'il n'en restait rien; il demeurait 
seul au milieu de tant de ruines, devant un monde 
vide et sous un ciel d'airain. Son parti fut pris sans 
hésitation et sans retour: il passa d'une foi ardente à une 
sorte de scepticisme farouche et définitif, qui n'admet 
jamais ni incertitudes, ni combats, ni aucune de ces 
aspirations vers Yau delà, où se réfugie avec une volupté 
inquiètele lyrisme des grandspoètes, nos contemporains... 
Il reste inébranlable dans la solitude qu'il s'est faite... 



CARO 145 

Nulle part, il n'est plus question de Dieu, rnèrne pour le 
nier. Le nom môme est évité. Quand il est contraint, 
comme poète, de faire intervenir un être qui en joue le 
personnage, c'est Jupiter. » — En effet, nous ne con- 
naissons pas de meilleur pseudonyme au service des 
athées. 

Ce n'est pas sans dessein que j'ai cité presque en en- 
tier cette triste et éloquente page. Les ignorants sont tou- 
jours enclins à simplifier ce qu'ils ne sont pas sûrs de 
bien comprendre. En dehors du pessimisme systémati- 
que, scientifique, que personnifia ou pressentit Léopardi 
avant les philosophes allemands, ne serait-il pas possible 
de substituer à ces trois stades d'illusions qui forment 
comme les stations de son profane martyre, l'histoire 
d'une âme, grande, poétique, tendre, généreuse, patrio- 
tique, avide de gloire et de bonheur, telle qu'ont dû la 
meurtrir, la grangrener, l'égarer, l'enfiévrer, l'enveni- 
mer, et finalement la dépeupler des circonstances spé- 
ciales et des épisodes personnels? Léopardi vient au 
monde, gauche, maladif et contrefait, avec du génie, une 
imagination ardente et un cœur aimant. Tant qu'il ne 
dépasse pas le seuil de l'adolescence, tant qu'il ne souffre 
pas de ce contraste entre ses facultés puissantes et ses 
infériorités physiques, il rêve, il croit, il prie, il se tient 
prêt à aimer, et rien encore n'annonce le sinistre sectaire 
du malheur de vivre et du charme de la mort ; il ne 
songe pas a régler ses comptes avec la Providence et la 



•*...,... 



U6 NOUVEAUX SAMEDIS 

nature. Tout à coup, sa foi religieuse s'écroule, par la 
raison qu'elle ne tenait à rien, qu'elle n'existait pas, 
qu'il l'avait imaginée au lieu de la réfléchir; elle tombe, 
comme tomberait un gigantesque château de cartes que 
l'on aurait pris de loin, dans la brume, pour une église 
ou un temple. Le voilà néophyte de l'athéisme, c'est-à-dire 
désarmé contre les épreuves que lui prépare la vie. La 
lutte commence. — «Il aime. » — « On sait, écrit M. Garo, 
l'histoire des infortunes amoureuses du poète, pour 
qui aimer ne fut qu'une occasion de souffrir. Deux 
fois surtout, son cœur fut pris et deux fois brisé; aux 
deux extrémités de sa courte vie, le fantôme passa près 
de lui, fit briller la joie à ses yeux, un éclair de joie 
bien fugitif, et, après que le fantôme eut passé, le poète, 
qui avait cru le saisir et l'étreindre, resta plus seul et 
plus triste. » 

Ainsi tout lui manquait ; son cœur perdait ses points 
d'appui comme son âme, et son étal maladif, sa dif- 
formité, ne lui expliquaient que trop les rigueurs ou 
lesperfidies des femmes qu'il avait aimées. En môme temps, 
il assistait au douloureux spectacle de ce que les poètes 
et les grands libéraux de cette époque appelaient l'abais- 
sement ou la servitude de l'Italie: et, comme rien ne 
vibrait plus en lui de ce qui pouvait lui révéler Rome 
catholique, indemnité sublime accordée à Rome en rui- 
nes, ne croyant plus, il devait hair. Dès lors, le pessi- 
misme pratique l'enveloppait tout entier, avant qu'il en 



E. CARO 147 

fît une doctrine. Dieu, l'amour, la patrie, le double con- 
traste des inspirations de son génie avec ses advei - 
sentimentales et de l'antique gloire de l'Italie avec sa 
situation présente... Que lui restait-il pour le préserver 
de sa passion suprême et fatale, la passion de l'anéantis- 
sement? L'art : la science, la célébrité poétique ou litté- 
raire, les éléments de perfectibilité humaine, d'un bien- 
être mieux distribué, d'une amélioration pi 
dans la destinée du plus grand nombre? C'est ici que 
Léo pardi cesse d'être personnel pour se rattacher d'a- 
vance à l'école de Schopenhaùer et de Hartmann. Que 
peuvent être pour un désespéré ces consolations vagues, 
abstraites ou lointaines ? Il en est du désespoir comme 
du bonheur; celui-ci, rayonnant du foyer intérieur, 
répand sa douce lumière, même sur les objets qui lui 
sont le plus étrangers: celui-là, une fois en pleine pos- 
session d'une àme, ferme toutes les issues de manière à 
intercepter même ce mince reflet qui se glisse sous 
la porte des cellules, pendant que le guichetier parcourt 
les corridors de la prison, sa lanterne sourde à la main. 

Donc, le génie, la gloire, l'art, la science, le pi 
l'espoir d'éclairer et d'améliorer les générations futures, 
l'idée de ce devenir dont Hegel a fait le fond et le but de sa 
philosophie, illusions ! mensonges ! chimères ! intarissables 
sources d'angoisses, de mécomptes et de douleurs! c'est 
ainsi que le pessimisme de Léopardi ouvre la voie a 
celui de Hartmann et de Schopenhaùer. L'infinita va- 



148 NOUVEAUX SAMEDIS 

nitàdel tutto, — l'infelicità qui ne doit et ne peut finir 
que lorsque tout finira, la Religion du néant poussée à 
bout, amplifiée, aggravée, décuplée, mise en demeure 
de donner tout ce qu'elle contient: car l'athée, le libre 
penseur, tout en s'efforçant de se complaire dans son 
incrédulité désolante, peut encore ne pas répudier la 
vie, la fortune, l'avenir de ses enfants le travail et ses 
récompenses, la renommée, fart, L'intérêt et la grandeur 
de son pays... A ce navrant tableau que pouvons-nous 
opposer ? une page, — j'allais dire une halte de M. Caro. 
Sans réfuter, au fur et à mesure, les sombres paradoxes 
du pessimisme, les déductions impitoyables de Schopen- 
haùeret de Hartmann, sans prostestations, sans phrases, 
par le seul effet d'une démonstration lumineuse, d'une 
exposition magistrale, il nous fait deviner ce qu'il faut 
penser et ce qu'il pense de ces sophismes, de ces audaces 
et de ces folies. Puis, de temps à autre, il s'arrête comme 
un explorateur intrépide, fatigué de traverser, sous un 
ciel bas, un pays morne, aride, mal famé, coupé de 
marécages et de fondrières, hérissé de végétations veni- 
meuses, peuplé de bêtes malfaisantes ou apocalyptiques. 
Il s'essuie le front, il lève les yeux vers ce ciel que les 
nuages germaniques essaient de lui rendre invisible, et 
il écrit ces lignes vraiment humaines, que ses amis ne 
peuvent lire sans une émotion profonde : car l'énergique 
résignation du travailleur, du chrétien, du philosophe 
éminent y déguise à peine l'incurable blessure : 



E. CARO H9 

"—Sans méconnaître la rigueur des lois sous lesquelles 
se déploie la vie humaine, et l'âpreté des milieux dans 
lesquels elle est comme encadrée, ne pourrait-on pas 
opposer à cette psychologie trop fantaisiste un tableau 
qui en serait la contre-partie, celui où l'on représenterait 
les joies pures d'un grand effort, longtemps soutenu à 
travers les obstacles et à la fin victorieux, d'une énergie 
d'abord maîtresse d'elle-même et devenue maîtn 
la vie, soit en domptant la mauvaise volonté des hom- 
mes, soit en triomphant des difficultés de la science et 
des résistances de l'art, du travail enfin, le véritable 
ami, le vrai consolateur, celui qui relève l'homme de 
toutes ses défaillances, qui le purifie et l'ennoblit, qui le 
sauve des tentations vulgaires, qui l'aide le plus effica- 
cement à porter son fardeau à travers les longues heures 
et les jours tristes (oh oui ! oh oui ! ), — celui à qui cèdent 
pour quelques moments les plis inconsolables dou- 
leurs ? En réalité, le travail, quand il a vaincu les 
premiers dégoûts, est par lui-même, et, sans en esti- 
mer les résultats, un plaisir et des plus vif>. C'esl en 
méconnaître le charme et les douceurs, c'est calomnier 
étrangement ce maître de la vie humaine qui n'est dur 
qu'en apparence, que de le traiter, comme le traitent les 
pessimistes, en ennemi. Voir sous sa main ou dans sa 
croître son oeuvre, s'identifier avec elle, comme 
disait Aristote, que ce soit la moisson du laboureur, ou 
la maison de l'architecte, ou la statue du sculpteur, ou 



150 NOUVEAUX SAMEDIS 

un poème ou an livre, qu'importe? Créer en dehors de 
soi une œuvre que l'on dirige, dans laquelle on a mis son 
effort avec son empreinte, et qui le représente d'une 
manière sensible, cette joie ne rachète-t-elle pas toutes 
les peines qu'elle a coûtées; les sueurs versées sur le 
sillon, les angoisses de l'artiste soucieux de la per- 
fection, les découragements du poète, les méditations 
parfois si pénibles du penseur? Le travail a été le plus 
fort, l'œuvre a vécu, elle vit, elle a tout racheté d'un seul 
coup, et, de môme que l'effort contre l'obstacle extérieur 
a été la première joie de la vie qui s'éveille, qui se sent 
elle-même en réagissant contre ses limites, ainsi le tra- 
vail, qui est l'effort concentré et dirigé, parvenu à la 
pleine possession de lui-môme, est le plus intense de nos 
plaisirs, parce qu'il développe en nous le sentiment de 
notre personnalité en lutte avec l'obstacle, et qu'il con- 
sacre notre triomphe au moins partiel et momentané 
sur la nature. Voilà l'effort, voilà le travail dans sa 
réalité. » 

Cette admirable apologie du travail, de ce consolateur 
que Ton peut appeler de droit divin, puisqu'il figure à la 
fois le châtiment originel, le compagnon de route et la 
récompense promise, — est la plus éloquente réplique 
qu'il soit possible d'opposer à ces théories désespérantes, 
qui n'aboutissent à rien moins qu'à faire de l'homme une 
créature déclassée, une matière inerte, condamnée à se 
pétrifier dans un immobilisme funèbre , partagée entre 



E. CARO loi 

le suicide immédiat et l'envie de s'anéantir dans sa pos- 
térité et dans sa race : théories inspirées par ce génie de 
la destruction, que je me représente sous la forme d'un 
immense oiseau de nuit planant, pour s'emparer de sa 
proie, sur le vaste champ des erreurs, des négations et 
des impiétés humaines. Je me suis attardé avecLéopardi 
et avec M. Caro, et je n'ai plus de place pour Scho- 
penhaiier et pour Hartmann. C'est que Léopardi, poète, 
enfant des races latines, ayant eu ses heures de foi naïve 
et d'amour sincère, explicable par ses souffrances per- 
sonnelles avant de les ériger en système et en philo- 
sophie, m'était plus accessible que les philosophes 
allemands. Il m'était plus facile de me reconnaître en lui 
ou du moins de conserver ça et là quelques points de 
contact, quelques termes de comparaison, ne fût-ce que 
dans ses douleurs d'amoureux et de citoyen. Quant à 
M. Caro, cette belle intelligence, servie par un grand 
style, m'a constamment soutenu et rasséréné. Si l'image 
n'était pas si vieille, je la comparerais à une étoile gui- 
dant à travers la nuit des voyageurs égarés et les aidanl 
à consulter le ciel pour retrouver leur chemin. Au sur- 
plus, dans les doctrines de Schopenhaûer et de Hart- 
mann, si inflexibles, si radicales, si cruelles, si meur- 
trières, si outrancières , il y a un détail qui me rassure 
et un détail qui me console. Se reculant, on le sait, 
devant aucune conséquence de leur formidable système, 
ils concluent de la dictature universelle du Mal à la né- 



152 NOUVEAUX SAMEDIS 

cessité ou à l'opportunité, pour toutes les victimes de ce 
Mal, c'est-à-dire pour tous les hommes, de renoncer 
absolument à... tout ce qui pourrait retarder d'une heure 
la fin d'un monde qui a trop vécu. En d'autres termes, 
l'extrême athéisme renouvellerait les effets de l'extrême 
ascétisme. Le sujet est un peu gaulois, et les objections ris- 
queraient d'être tout aussi gauloises. Mais si, par une belle 
soirée de juin, Hartmann et Schopenhaiier se sont quelque- 
fois promenés à travers champs, le long des haies d'aubé- 
pines, sous le dôme des tilleuls et des chênes, aux environs 
d'un village en fête, s'ils ont entendu les ramiers roucouler 
dans l'épaisseur des grands arbres, s'ils ont vu les pin- 
sons et les fauvettes se poursuivre dans les massifs de 
fleurs et de verdure, s'ils ont rencontré de jeunes cou- 
ples se parlant tout bas et se promenant les mains 
enlacées, ils ont dû comprendre que leur idéal d'anéan- 
tissement par l'abstention avait encore quelques siècles 
à attendre. Le détail qui me console, le voici : comme 
doctrine, d'une application directe et prochaine, le pessi- 
misme de Schopenhaiier et de Hartmann n'est pas bien à 
craindre ; car il a contre lui tout ce qu'il combat ; la vie, 
l'humanité, l'activité moderne, la curiosité, la vanité, 
l'art, l'éternel penchant des .deux sexes à ne pas laisser 
finir le monde. Comme symptôme, il méritait d'être pris 
fort au sérieux, et M. Caro vient de rendre un grand 
service à l'histoire philosophique de son temps. Le pessi- 
misme et le socialisme peuvent être d'une date différente. 



E. CARO 153 

mais ils sont frères; car vous comprenez bien que, pour 
les esprits plus vulgaires ou moins subtils que Hartmann 
et Schopenhaiier, l'idée du mal et de son règne absolu 
aboutit, non pas à l'anéantissement, mais au bouleverse- 
ment universel. Or, M. Caro — et nous sommes de son 
avis, — voit, dans la marche parallèle de ces deux ter- 
ribles vengeurs, une crise de philosophie rentrée, le 
dérivatif ou les représailles de la métaphysique alle- 
mande, qui, après avoir fait trop bonne chère pendant 
la première moitié de ce siècle, s'est vue tout à coup 
réduite au pain de munition par le militarisme, et s'est 
enfermée dans la caserne après s'être absorbée dans la 
victoire. A ce point de vue, nous aurions le droit de nous 
en réjouir, si, nous ne nous préparions bien mal à en 
profiter. — « L'esprit humain, dit en finissant M. Caro, 
faisant effort pour se retourner vers la lumière, reviendra 
de lui-même à l'ancien idéal trahi et délaissé pour d'illu- 
soires promesses, à celui que le positivisme a détruit 
sans pouvoir le remplacer et qui renaîtra de ses ruines 
d'un jour, plus fort, plus vivant, plus libre que jamais, 
dans la conscience de l'homme. » — Oui, ce sera la re- 
vanche de Dieu. Il en aura d'auU 



IX 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 



HENRY D E L A M A D E L E N E i 

19 janvier 1 87 9. 

Pardon! J'allais oublier le plus essentiel. Avant de ris- 
quer un éloge ou un blâme, je dois d'abord éclaircir 
un point bien autrement important que les qualités ou 
les défauts des romans que je viens délire. Combien s'en 
est-il vendu d'exemplaires ? A quel chiffre d'éditions 
pourrons-nous arriver ? Tout est là, et non pas du tout 
dans la question de savoir si les auteurs ont réussi à 
inventer des situations originales et des caractères inté- 
ressants, si leur style est de bonne race, si leur dialogue 

1. la Fin du Marquisat d'Aurel. 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 155 

a de l'éclat et de la vie, s'ils excellent à parler le langage 
delà passion, si je suis intrigué, diverti, charmé, ennuyé, 
ému, effarouché, offusqué, ravi, empoigné... Vieux jeu 
que tout cela! Le sentiment, l'esprit, l'enjouement, le 
goût, le style, l'émotion, radotages! Nous n'en sommes 
plus à la littérature, mais à l'arithmétique. La toute- 
puissance du nombre, exactement comme pour le suf- 
frage universel ! Permettez-moi donc de suspendre 
mon jugement jusqu'à renseignements à prendre chez 
MM. Calmann Lévy, Hachette, Pion, Charpentier et 
Dentu. Désormais, le dernier mot de la critique se 
trouve sur les registres de l'éditeur; on ne la motive 
plus, on la cote: on ne la développe plus, on la taxe: on 
ne la discute plus, on la chiffre. Barème a le pas sur 
Horace, Yaugelas, Villemain et Sainte-Beuve. Au lieu 
du commerce des Muses, nous posséderons les Mu 
commerce: il y aura, à la Bourse, entre le Crédit fon- 
cier et le Crédit agricole, un cours spécial pour les pro- 
ductions, — non, pour les produits de l'imagination 
contemporaine. On ne parlera plus du mérite ou du 
succès d'un livre, mais de sa hausse. A la seconde édi- 
tion, estime: à la cinquième, respect; à la dixième, 
admiration: à la vingtième, enthousiasme; à la cinquan- 
tième, délire. 

Sérieusement, est-ce possible ? Sommes-nous donc 
tombés si bas?Ce c'était pas assez de nos humiliations 
politiques: il fallait encore cette humiliation littéraire; 



156 NOUVEAUX SAMEDIS 

la bibliothèque s'effondrant dans la boutique! Princesse 
de Glèves! Virginie! Manon Lescaut! Amélie! Corinne! 
Eugénie Grandet! Lavinia! Geneviève! Marianna! Sy~ 
bille! Colomba! Diane! Voilez vos chastes ou amoureuses 
figures, vos romanesques ou tragiques visages; c'est le 
commissaire-priseur qui passe ! Se peut-il que l'orgueil 
enivre à ce point? Qu'on se grise du nombre de ses édi- 
tions, comme la grive des grappes de raisin oubliées par 
les vendangeurs? Le grand pontife du naturalisme, — 
mot qu'il serait bien embarrassé de définir, M. Emile 
Zola, ne sait donc pas un mot de notre histoire littéraire? 
Il ne sait donc pas que, de tous les genres de littérature, 
le roman est le plus mobile, le plus fugitif, le plus in- 
constant, le plus sujet aux engouements insensés, aux 
oublis impitoyables, aux lamentables abandons, aux 
expiations inflexibles, aux changements du goût, aux 
caprices de la mode, aux variations de l'atmosphère, aux 
vicissitudes sociales? Il ne sait donc pas que, même 
dans ce genre, il y a deux catégories, celle des ouvra- 
ges d'une véritable valeur, dont le succès est d'abord 
peu bruyant, mais qui font leur chemin, se classent, 
s'installent, sont adoptés par le public d'élite, et finalement 
prennent rang parmi les œuvres qui comptent dans la 
littérature de leur temps et de leur pays —et celle des ro- 
mans à sensation, àlamode d'une saison, d'un mois, d'une 
semaine ,qui, pour les lettrés et les délicats, ont tout juste 
la valeur de Y Eau des fées ou des valses de Klein. Baiser 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 157 

de feu, Feuille de rose, Parfum de sultane, etc., etc.? 
Leur vogue extravagante, tapageuse, effrénée, inouïe, n'a 

d'égale que l'incroyable vitesse avec laquelle ils retom- 
bent dans l'ombre et le néant. On dirait qu'ils veulent se 
faire pardonner les excès de leur fortune par la rapidité 
de leur chute. C'est une trombe, un torrent, une épidémie, 
une crise, un accès de fièvre chaude. Revenez demain: 
il n'y paraît plus ; le torrent est sur les quais: mais ce 
n'est pas quïl déborde: au contraire ! 

Cette vogue absurde, immédiatement traduite en 
chiffres d'éditions, s'explique par une foule de causes 
aussi peu littéraires les unes que les autres; une 
circonstance fortuite, un scandale, un procès, un évé- 
nement, la réclamation de quelques abonnés vertueux 
qui fait suspendre un feuilleton, l'habileté de l'auteur qui 
excelle à mener de front le boniment et la clientèle: 
passé maître dans l'art de se faire du même coup éreinter 
et acheter, de charger de poudre d'or le pistolet qu'il tire 
par-dessus la tête des passants, de changer en diamants 
chaque éclat des vitres qu'il casse, d'amasser, en un mot, 
sur son œuvre et sur son nom la plus énorme somme de 
curiosité que puissent lui fournir les innombrables ber- 
geries peuplées des moutons de Panurge: — la curiosité, 
cette fausse monnaie du goût, la curiosité, souveraine 
absolue sur ce terrain mouvant, fait de sable, de boue et 
de gravier: souveraine de mélodrame, toujours dis 
;i traiter ses favoris de la veille comme Marguerite 



158 NOUVEAUX SAMEDIS 

de Bourgogne traite Philippe d'Aulnay et Buridan ! 
Tenez! quoiqu'on me reproche de parler trop souvent 
de mon âge, je dois avouer que je ne suis pas tout à 
fait centenaire; combien, pourtant, n'en ai-je pas vu 
naître, grandir, passer et mourir, de ces éphémères du 
roman, chauffés aux feux de paille de la curiosité ou de 
la mode, et prompts à disparaître au dernier jet de cette 
flamme tour à tour allumée et éteinte par le vent! Que 
d'exemples de grandeur et de décadence! Que de justes 
retours des choses et des éditions d'ici-bas ! Puisque c'est 
d'après le chiffre de ces fameuses éditions que se mesure 
le succès, M. Zola et ses Assommoirs n'en auront jamais 
autant que n'en eurent, en 1820, M. d'Arlincourt et son 
Solitaire; quinze éditions en six semaines, pendant que 
Lamartine, la même année, à la même heure, empruntait 
un billet de 1,000 francs pour publier ses Méditations 
poétiques! Sans compter douze pièces de théâtre inspirées 
par les romanesques infortunes d'Élodieel. la résurrection 
de Charles le Téméraire; si bien que le noble vicomte 
triomphait sur toute la ligne, depuis le boulevard du 
Temple jusqu'à UOpéra-Gomique! Vingt ans après... Ah! 
mon bon et modeste monsieur Zola, j'en suis bien fâché; 
mais multipliez Goupeau par Lanlier, Mes-Bottes par 
Bibi-la-Grillade, et Gervaise par Nana; vous n'arriverez 
pas à la cheville du Chourineur, du prince Rodolphe, 
du notaire Ferrand, de Gabrion, de Pipelet, de la Goua- 
leuse, de Rigolette, de la Chouette, héros et héroïnes de 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 159 

ces Mystères de Paris qui, pendant dix-huit mois, bou- 
leversèrent la ville et la cour, détrônèrent la politique, 
firent échec à l'emprunt Pritchard et à la reine Pomaré, 
portèrent au cerveau d'une nation tout entière, avec 
embranchement sur les capitales de l'Europe, troublèrent 
notre sommeil, hantèrent nos insomnies, embellirent de 
leur argot la langue populaire el la causerie des salons! 
Les Mystères de Paris! Sainte-Beuve et Jules Janin, -- 
pour ne mentionner que ceux-là, — ont constaté avec 
ironie cet étourdissement, ce vertige, cette furie, cette 
danse de Saint-Guy autour du char triomphal d'Eugène 
Sue; ces lecteurs palpitants, ces lectrices ensorcelées, ces 
possédés du feuilleton, ces journaux arrachés de main 
en main jusqu'à ce que le dernier lambeau tombât de 
lassitude dans la hotte du chiffonnier : cette prestigieuse 
alliance du grand duc et du forçat, de la patricienne et 
de la fille de trottoir, du dandy et de l'escroc, du palais 
et du tapis-franc; du boudoir et du bouge, de Y arlequin 
et de la vanille, de l'absinthe et du patchouly, de la dis- 
section et du madrigal, du blasphème et de la prière, du 
huit-ressorts et de la brouette, de la virginité et de l'adul- 
tère, de la soie et du haillon, de l'oripean et du velours, 
de l'échafaud et de la Courtille: le tout dans un pêle- 
mêle incroyable où un Martinn aviné dessine avec le 
crayon de Daumier, où saint Vincent de Paul donne la 
réplique àVidocq, où Gessner coudoie Casanova de Sein- 
galt, où la grande dame et la courtisan mblenl 



160 NOUVEAUX SAMEDIS 

comme deux sœurs, où Mandrin porte les dentelles de 
Létorières ; bal travesti, bal de mi-carême, qui commence 
à la Chaussée-d'Antin et finit à la barrière: sjmiphonie 
formidable, conduite par un Méphistophélès de pacotille 
en petit manteau bleu; épopée funambulesque où don 
Juan raconte ses bonnes fortunes sur le comptoir du 
marchand de vins : gigantesque fouillis où s'enche- 
vêtrent la verveine, l'euphorbe, la rose-thé, la tubéreuse, 
le jasmin, l'aconit, l'idylle, la complainte, le mélodrame, 
l'homélie, la féerie, la parodie, la pornographie et la 
chanson: — le tout pour s'engloutir, peu de temps 
après, au plus profond du fleuve Léthé: pour renouveler 
l'effet nocturne du poème des Djinns: « On doute... la 
nuit... j'écoute... tout fuit .. Tout passe... L'espace... 
efface... le bruit! » 

Encore vingt ans!... Nous voici sous les fenêtres où 
Fanny fait endurer à son amant le supplice de Tantale. 
Fannyl Vingt-neuf éditions en deux mois! Je puis en 
parler sciemment. J'étais à Cauteretz, en juillet 1858. La 
saison était fort brillante: cocodès, cocodettes, gandins, 
gomme lix, artistes, hommes du monde, Parisiens, pro- 
vinciaux, Russes, Anglais, gens d'esprit, badauds, bai- 
gneurs et baigneuses, ne s'abordaient qu'en disant : » 
« Avez-vous \nFanny ? «Je hasarde une excursion dans 
les Pyrénées. Partout, à Luz, à Saint-Sauveur, à Barè- 
ges, à Pierrefiue, à Argelès, à Gêdre, au cirque de Ga- 
varnie, au lac de Gaube, les échos des monts de Pvrène, 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 164 

comme disait M. Viennet, me renvoient le nom de Fanny ; 
je crois l'entendre, je l'entends dans le frémissement de 
la brise à travers les pins, dans le tintement des cloches, 
dans la sonnette des troupeaux, dans le mugissement des 
vaches, dans le refrain du guide, dans la chanson du 
pâtre, dans le piano des hôtels, dans les cris de l'hôtelier, 
dans le grincement de la pierre qui se détache sous mes 
pas et roule au fond du précipice. Je passe par Bordeaux. 
Les libraires s'y arrachaient les cheveux. Tout Bordeaux 
leur demandait Fanny, et Fanny manquait! Les clients 
étaient si pressés de jouir qu'ils refusaient le ballot du 
lendemain, et les derniers exemplaires se vendaient à la 
surenchère. Bref, une traînée de poudre fulminante, une 
vogue à tout casser, un tourbillon de feu, de poussière 
et de fumée, qui emportait jeunes et vieux, militaires et 
bourgeois, ignorants et lettrés, élite et multitude, critiques 
et chroniqueurs, honnêtes femmes et femmes galantes, 
gynécée et bicherie... —Et de tout ce bruit rien ne reste, 
que l'article de Sainte-Beuve, qu'il eût mieux fait de 
ne pas écrire, et qu'il n'écrirait certainement plus! 

Voilà donc, dans un espace de trente-huit ans. les 
trois grands succès d'éditions, le Solitaire, les Mystères 
de Paris, Fanny. Pour être conséquent, M. Zola doit en 
conclure que ce sont là les trois meilleurs romans qui 
a ; ent paru de 1820 à 1858. Est-ce son avis? 

Maintenant, suivez une ligne parallèle: opposez 
privilégiés de la mode et de l'oubli les romans qui ont 



162 NOUVEAUX SAMEDIS 

été publiés pendant cette phase, et qui, moins bruyants, 
moins fêtés au début, ont mérité de vivre. Je ne prétends 
pas les nommer tous. Quelques titres, quelques dates 
suffiront : Adolphe, écrit en 1815, n'a commencé à faire 
parler de lui qu'en 1831 ; la seconde édition est de cette 
époque. Cinq-Mars, la Chronique du temps de Charles IX 
(1826-1829), ont attendu longtemps leur seconde édi- 
tion. L'immense succès de Notre-Dame de Paris ne s'est 
affirmé que lentement. George Sand et Balzac, de 1832 à 
1848, se tenaient pour bien heureux, lorsque leurs pre- 
mières éditions s'écoulaient avant la fin de la première 
année. Dickens, clans un de ses voyages en France, 
alla faire visite à Jules Sandeau, et, quand le romancier 
français lui dit où en étaient Marianna et le Docteur 
Herbeau, Dickens refusa de croire à si peu d'éditions et 
à de si maigres bénéfices. Voici un synchronisme plus 
significatif: Je rappelais tout à l'heure la vogue insen- 
sée de Fanny. La môme année, presque en même temps, 
une autre librairie publiait le Boman d'un jeune homme 
pauvre, d'Octave Feuillet, et la Maison de Pejiarvan, de 
Jules Sandeau. L'amour-propre des éditeurs s'en mêla. 
Il y eut pendant trois mois, un vrai stecple-chase d'édi- 
tions. Les mauvaises langues prétendaient que, pour 
ne pas être battus d'une longueur, les concurrents en 
arrivaient à faire des tirages de cent cinquante exem- 
plaires, et que parfois même la quinzième édition parut 
avant la quatorzième. En définitive, le Roman d'un 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 163 

jeune homme pauvre, après avoir bravement couru, ar- 
riva bon second; la Maison dePenarvan, d'allure plus 
sage, fut à peu près distancée. Eh bien, au bout de dix 
ai. s, c'est l'inverse qu'il aurait fallu prendre pour réta- 
blir les proportions entre ces trois récits. Fanny n'existe 
plus, et le Roman d'un jeune homme pauvre, qui 
délicieux, me semble pourtant un peu inférieur à la 
Maison de Penarvan, qui est un chef-d'œuvre. 

Je pourrais multiplier à l'infini ces contrastes, ces 
dates et ces exemples. A quoi bon ? Pourquoi évo- 
quer le pissé, quand j'ai là sous ma main une pièce 
qui peut n'être pas étrangère au procès, et qui, 

« à une heureuse coïncidence, m'est fournie 
l'éditeur même de M. Zola, par l'un des deux béné- 
ficiaires de ces colossales charretées d'éditions ? Je ne 
conteste pas les gros succès de M. Zola, fi j'ignore, dans 
ma solitude, à quel chiffre en est aujourd'hui la Fin du 
Marquisat d'Aurel, de Henry d^ la Madelène. 
que je n'ignore pas, c'est que je donnerais en tas tous 
Ventres de Paris, toutes les Thérèse Raquin. toute la 
dynastie des Rougo?i-31acquard, toutes les Fautes de 
Vabbé Mouret, tous les Assommoirs, voire même tous les 
Boutons de rose, pour une pi s rolame qui fait du 

bien, qui ne fait pas de bruit, qui ne s'imp une : 

la Fin du Marquisat d'Aurel ! Charpentier.; 
Oh! que c'est charmant, une pareille surpi 
chez soi, prisonnier de neige; on tisonne mélancolique- 



164 NOUVEAUX SAMEDIS 

ment, en se demandant si c'est bien vrai, si le soleil de 
Provence doit désormais compter parmi les invalidés de 
la République, s'il a été, avec l'héroïque maréchal 
Canrobert, victime des élections sénatoriales, si nous ne 
le connaîtrons plus que par tradition et par ouï-dire ; 
si nous ne rapporterons plus de nos promenades cet 
agreste parfum de romarin, de lavande, de menthe sau- 
vage, qui s'attachait à nos mains, à nos chaussures, à 
nos vêlements, et que George Sand a comparé au sou- 
venir ou à l'adieu de l'amitié, dont nous conservons 
encore l'empreinte embaumée, lorsque l'ami est déjà loin. 
Quoi! plus de ces sourires du ciel, qui consolaient des 
folies et des méchancetés de la terre ! Plus de ces courses 
dans la montagne, où un souftle attiédi courait avec 
nous à la rencontre du printemps, où il était si doux 
de rêver à travers les touffes de genévriers et de lentis- 
ques, dans l'intimité des rouges-gorges et des merles, 
devant des horizons teintés d'opale, de pourpre et d'or! 
Plus de ces nuits étoilées dont nous pouvions dire ce 
que Chateaubriand écrivait des nuits de l'Attique, — 
qu'elles n'étaient que « l'absence du jour! » Est-ce donc 
pour la punir de s'être faite radicale, que le ciel change 
notre Provence en Sibérie ? 

J'ouvre ce bienheureux volume — la Fin du Mar- 
quisat d'Aurel — sans trop savoir ce que je vais y 
trouver. — et, à l'instant, il me semble qu'une bouffée 
d'air vivifiant et pur glisse sur mon front: que j'aspire 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 165 

la senteur salubre des plantes aromatiques et des es- 
sences résineuses: que les images regrettées se réveillent 

en foule, et que je n'ai plus qu'à boucler mes guêtres de 
cuir, k charger mon fusil et à siffler mon vieux chien 
pour parcourir cette Suisse comtadine, ces beaux paysa- 
ges si peu connus, et que Henry de la Madelène con-. 
naît si bien. Il y a, dans ce livre charmant, mieux qu'une 
fortuite coïncidence d'éditeur : j'y rencontre une occasion 
toute naturelle de discuter naturellement ce fameux 
naturalisme dont on parle tant, et qu'il faudrait éclair- 
cir avant de le repousser ou de l'admettre. Je ne sup- 
pose pas que le chef retentissant de cette école et ses 
rares disciples prétendent condamner le roman à n'être 
plus qu'une lecture de naturalistes: manuel du botaniste, 
du géologue, duminéralogisle, du conchyliologiste, etc.: 
dictionnaire de l'herboriste, ce serait trop simple. Non! 
ce qu'ils veulent, c'est ramènera la nature les sentiments, 
les passions, le dialogue, les situations, les caractères, 
les personnages, les descriptions, le monde extérieur et 
le monde intérieur; c'est interdire à l'art tout procédé 
d'idéalisation, sous prétexte que l'idéal et le faux sont 
trop proches voisins: c'est prendre le fait brutal, l'objet 
matériel, la parole grossière, l'homme et la chose, et 
nous les présenter tels quels, sans intermédiaire, sans 
préparation, sans atténuation, sans ménagemenl d'aucune 
sorte, comme si le hasard me tes faisait voir ou enten- 
dr : dans la campagne ou dans la rue. En d'autres 1er:, 



166 NOUVEAUX SAMEDIS 

c'est le naturel, — le naturel, c'est-à-dire la plus 
précieuse, mais aussi la plus irréfléchie, la plus spon- 
tanée des qualités de l'esprit ! — passée au crible, systé- 
matisée, voulue, cherchée, endoctrinée, classée, étiquetée 
comme une collection de scarabées ou de médailles. — 
Il suffirait d'un peu de malice pour ajouter: « et cessant 
par cela même d'être naturel. » Mais restons sérieux; la 
critique doit accepter tous les points de vue, sauf à con- 
tester ceux qui lui déplaisent. Eh bien, quel que soit le 
sens que l'on attribue au mot naturalisme, j'affirme 
qu'il y en a plus, et de meilleur aloi, dans le livre de ce 
pauvre malade dont la sérénité silencieuse a quelque 
chose de pathétique, qui ne pose pas, qui ne chiffre pas 
ses éditions, qui n'égorgille pas l'élite de ses confrères, 
qui ne remplit pas la France et l'Europe des éclats de 
son orgueil, que dans l'œuvre tout entière de M. Emile 
Zola. 

Qu'est-ce donc que la Fin du Marquisat d'Aurel? 
C'est la Révolution française résumée dans un épisode: 
vue, ressentie, saluée, subie, déchaînée, apaisée, légalisée, 
au sommet de notre mont Ventoux. Quel contraste, une 
si haute cime pour un tel nivellement ! Le marquis 
Palamède d'Aurel, comte de Ventouret, seigneur de 
Saint-Trinit et autres lieux, est le dernier descendant 
d'une race appauvrie, mais illustre, qui pourrait marcher 
de pair avec.les plus grands noms du royaume. Tout 
d'abord, rien de plus vrai et de plus appétissa?it que la 



LE ROMAN CONTEMPORAIN HiT 

peinture de ce castel délabré, mais qui garde encore une 
Gère mine sous son économique manteau de mousse, de 
lichens et de lierre, et dont le propriétaire s'accorde 
admirablement avec cet ensemble de robuste et pitto- 
resque pauvreté. Médiocrement cultivé, d'aspect un peu 
sauvage, beau d'une beauté qui veut pour cadre une 
forêt plutôt qu'un salon, fort comme les hêtres et les 
chênes de cette montagne que la cognée révolutionnaire 
n'a pas encore déshabillée, chasseur infatigable en un 
temps où les chasseurs du Midi tiraient le loup et le 
sanglier comme nous tirons les alouettes, le marquis 
Palamede d'Aurel nous est montré, dès le début, dans 
toute la vérité, tout le naturel de sa physionomie : le 
contraire d'un héros de roman dans le sens ordinaire, 
et c'est ici que Henry de la Madelène a fait preuve d'un 
tact, d'une justesse, d'un sentiment d'artiste bien remar- 
quable. En un sujet où il était si facile de tourner au 
romanesque, au chevaleresque, il est resté fidèle a la 
nature, et c'est une des meilleures original i 
récit. La vieille servante, Barbe Terrasson, Jean Claude 
Lopis, le fermier, respectueux, sournois et madré, sa fille, 
la petite Chrétienne, tout est parfait, vivant, pris sur le 
fait, dessiné ou croqué de main de maître, et. si je me 
répète en redisant à satiété les mots naturel et vra . 
que le sujet l'exige. Mais ce que je ne saurais rendre en 
quelques lignes, c'est {'impression ; (encore une de leurs 
visées!) c'est cette atmosphère qui sent bon, ba;. 



168 NOUVEAUX SAMEDIS 

saturée, embaumée de toutes les saines odeurs de la mon- 
tagne, de la prairie et de retable : elle vous enveloppe, 
elle vous pénètre, elle vous donne la sensation complète 
de ce que l'auteur excelle à décrire: et, pour ma part, 
sans quitter le coin de mon feu, je me croyais, je me 
voyais transporté en plein mont Ventoux, près de cette 
route de Sault que viennent d*obstruer les neiges, sui- 
vant de loin la trace de ce hardi chasseur que n'effraient 
ni les fondrières ni les ravins, écoutant le rappel des 
perdrix et des cailles, effeuillant dans mes doigts le thym 
et le serpolet, contemplant les grandes ombres qui re- 
montent peu à peu de la plaine vers les cimes, buvant 
une gorgée d'eau fraîche aux sources vives qui côtoient 
les sentiers en fleurs, regardant d'un œil d'envie les vols 
de pluviers dorés et de palombes, et, par-dessus tout, 
admirant, aimant, remerciant ce conteur sans prétention 
qui fait pour son pays natal — vous le voulez absolu- 
ment? — eh bien! qui fait pour le très pittoresque, très 
poétique, très paysagiste et très charmant arrondissement 
de Gar-pen-tras ce que l'auteur de Rob-Roy a fait pour 
l'Ecosse, ce que l'auteur &eColo?nba a fait pour la Corse. 
Voici la Révolution ; ouvrons-lui car elle forcerait la 
porte. Henry de la Madelène a peint en quelques traits ce 
mouvement irrésistible, ce grand courant d'air révolu- 
tionnaire, cette électricité qui se communique de ville 
en ville, court les champs et finit par atteindre ces som- 
mets où l'on croirait qu'il ne peut y avoir d'autre révolte 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 169 

que celle des éperviers contre les aigles. La situation 
du marquis d'Anrel devient d'autant plus fâcheuse 
qu'il n'y comprend presque rien. On tue ses pigeons, 
assez de pigeons pour en faire des ailes à tous [es émi- 
grés. On dévaste ses bois; Jean-Claude, son fermier, 
dissimule à peine sous ses formes obséquieuses des ar- 
rière-pensées inquiétantes. Tous ces détails sont d'une 
telle intensité de vie réelle et de couleur locale, qu'on 
les voit en les lisant. Benoni, un mauvais drôle, qu'il a 
vertement fustigé, s'embusque avec sa bande, et Pala- 
mèden'est sauvé que par la petite Chrétienne qui l'avertit 
du péril et le fait rentrer au château par un sentier de 
traverse. La nuit suivante, des gentilshommes du voisi- 
nage, molestés, traqués et menacés comme lui, viennent 
lui demander une hospitalité de quelques heures et fina- 
lement l'emmènent avec eux. Un romancier v 
aurait eu ici une belle occasion de transformer le mar- 
quis d'Aurel en paladin, d'entourer son mâle 
d'une auréole artificielle, de le poser en Vendéen, ''il 
Jacobite, répandant avec enthousiasme son sang pour 
la cause de ses rois. Cet héroïsme chevaleresque n'est 
pas le fait de Palamède, qui reste vrai et naturel jusqu'à 
la dernière page. Sa position, à Aurel, n'était plus te- 
nable. Le seigneur n'était plus même propriétaire. 
Il est parti, il est brave, il se bat bien, il est dan- 
gereusement blessé à Huningue, et recueilli parmi 
tier de la Forêt-Noire; rien de plus! un premier séjour à 



170 NOUVEAUX SAMEDIS 

Versailles, avant la Révolution, hérissé de désenchante- 
ments et de mécomptes, l'avait dégoûté de la cour et 
singulièrement refroidi sur le chapitre des dévouements 
monarchiques et des rapports de la Royauté d'ancien 
régime avec la noblesse de province. Ses illusions, — 
car il en a eu comme tous ses compagnons d'exil, — se 
rattachaient toutes à l'idée de son prochain retour, 
de sa rentrée au logis, de la reprise de posses- 
sion de ses prérogatives seigneuriales. Maintenant, dix 
années se sont écoulées ; le voilà revenu, a pied, sac au 
dos, mourant de soif et de faim, dans un état pitoyable. 
Il ne songe pins qu'au repos, au bien-être matériel, à 
ses belles chasses d'autrefois. Ses dernières velléités 
d'idéal royaliste et nobiliaire, il les a laissées sur le 
champ de bataille et dans la chaumière du pauvre 
schlitteur allemand. 

Cependant Chrétienne et son père Jean-Claude n'ont 
pas perdu leur temps. L'une est devenue belle, l'autre 
riche. Trop circonspect pour acheter du bien de noble, 
il a acheté du bien de moine. Il possède le prieuré des 
bénédictins de Saint-Pierre: il s'est arrondi avec cette 
àpreté, cette sagacité, cette ténacité de paysan qu'il faut 
avoir vu à l'œuvre pour comprendre la prodigieuse 
vérité de ces épisodes. Aujourd'hui, le plus pauvre des 
deux, malgré les miracles de la fidèle Barbe, c'est le 
marquis. Celui-ci est jeune encore: -il n'a plus de pré- 
jugés; les héritières sont rares sur le mont Venteux: la 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 171 

printanière beauté de Chrétienne parle aux sens de 
Palainède, lequel, enfant de la nature plus encore que 
de ses parchemins, n'a jamais eu ni beaucoup d'imagi- 
nation, ni peut-être beaucoup de cœur. Chrétienne 
l'aime, il l'épouse. Ce mariage est un chef-d'œuvre ; pas 
une fausse note dans le personnage de cette brave et rus- 
tique jeune fille, qui pouvait si aisément tourner à 
l'héroïne d'opéra-comique ou de romance. Elle aime son 
noble époux en inférieure, avec une soumission de ser- 
vante, une obéissance decaniche; mais elle reste toujours 
paysanne: elle sait à peine lire et écrire; elle ne peut 
pas s'habituer à son rôle d'oisive et de grande dame. 
Quoique le marquis ne soit pas aussi raffiné que 
les courtisans de l'OEil-de-Bœuf, il souffre de ces dis- 
parates: son amour, qui n'était qu'un attrait sensuel, ne 
tarde pas à s'éteindre, et un nouveau mécompte vient s'a- 
jouter à ses déceptions conjugales. Chrétienne commence 
par lui donner une fille, et puis rien, c'est fini : la Fin 
du Marquisat iïA urel ! 

Et pourtant nous n'y sommes pas tout cà fait encore. La 
chute de Napoléon ramène les Bourbons sur le trône; 
que la fille unique du marquis d'Aurel, que la noble 
Olympe Claudine se marie conformément à son rang; une 
signature royale suffira à faire passer sur la tête du 
gendre le nom et les titres, le blason et le marquisat. 
Comment cette dernière espérance est-elle encore dé- 
jouée? Comment Olympe, aussi agreste que sa ri; 



172 NOUVEAUX SAMEDIS 

donne-t-elle son cœur à un jeune paysan, son camarade 
d'enfance? Comment son énergie, secondée par la légalité 
moderne, brise- t-elle la volonté paternelle ? Je ne vous 
en dirai pas davantage ; tout ce que je puis dire, c'est que 
cet incomparable accent de vérité se soutient jusqu'à la 
fin. Alors même que, par habitude, on voudrait plus 
d'arrangement, plus de ménagements, plus de conces- 
sions au romanesque, on est forcé d'avouer que ces der- 
niers chapitres, qui parfois vous brusquent et vous ru- 
doient, n'en sont que plus naturels et plus vrais. Si 
le naturalisme n'est pas là, où est-il ? Dans le livre de 
Henry de la Madelène, il me charme, et c'est peut-être 
son tort aux yeux de gens qui exigent qu'il soit grossier, 
violent, populacier, ignoble, écœurant, ordurier, immonde, 
affreux, pour le déclarer authentique. 



II 



JULES CLARETIE 1 



2 6 janvier 18 79. 

C'est un vrai plaisir pour le critique sédentaire de faire 
en quelques heures — plus de chemin que n'en ferait un 

1. Le Troisième dessous. 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 173 

train rapide ou. une paire de bottes de sept lieues. Entre 
le roman de Henry de la Madelène dont je vous parlais 
l'autre jour, et le Troisième dessous, de Jules Claretie, 
quelle distance ! Quel voyage ! Ce sont les deux pôles. 
Lcà, le mont Ventoax, ce gigantesque mur mitoyen qui 
sépare le Dauphiné de la Provence ; l'air vivifiant de la 
montagne, imprégné du vague parfum des plantes aroma- 
tiques et des essences résineuses: les horizons immenses, 
la vie à travers champs, la nature dominant de ses ma- 
gnificences les petitesses et les méchancetés humaines: 
les poumons renouvelés et retrempés dans cette salubre 
atmosphère ; les personnages, en dépit de leurs passions, 
de leurs chagrins et de leurs misères, participant aux 
lumineuses beautés de ce cadre, aux mystérieux bien- 
faits du contact direct avec les splendeurs de la création. 
Ici, comme l'indique le titre, quelque chose qui n'est 
plus même l'asphalte ou le pavé de Paris, la rampe ou le 
décor du théâtre, la coulisse ou le foyer des acteurs, la 
chaude température du boulevard, le salon de la grande 
dame, le boudoir de la pécheresse, l'atelier de l'artiste, 
le bal de l'Opéra, le cabinet particulier du restaurateur 
à la mode: mais qui vit, grouille, s'agite, souffre, pleure, 
aime, lutte, succombe, meurt au-dessous de ces bril- 
lantes et bruyantes surfaces : tout un monde auquel il faut 
être initié pour le bien comprendre, que ne connaissent 
ni le bourgeois parisien, ni le provincial le plus attentif 
aux curiosités de la grande ville. En intitulant son livre 



174 NOUVEAUX SAMEDIS 

le Troisième dessous, l'auteur nous avertit qu'il va nous 
montrer l'envers de ces belles étoffes que nous admirons 
au bois de Boulogne dans un huit-ressorts, ou au spectacle 
dans une avant-scène; le revers de ces médailles écla- 
tantes et enviées ; ovations du comédien célèbre, étoile 
rayonnant en plein midi sur les colonnes Morris, prix 
de Rome, succès dramatiques, couronnes du Conserva- 
toire, joies fiévreuses de la vie d'artiste, faciles et fu- 
gitives amours prodiguées à l'idole de la foule sans que 
l'héroïne de ces romans apocryphes sache si elle se pas- 
sionne pour l'homme ou pour le rôle ; bizarre et triste 
mélange de réalités et de mensonges, d'illusions et de 
mécomptes, d'enchantements et de leçons, de triomphes 
et de déchéances, de séductions et de dégoûts; loterie 
redoutable sans cesse ballottée entre le million et la 
saisie, le Grand-Seize et la faim, l'hôtel et le garni, la 
vente et le clou, la gloire et le néant, la vogue et l'oubli, 
le prince russe et l'huissier, le lit de parade et le grabat 
d'hôpital, l'apothéose et le suicide. 

On a voulu recommencer pour le Troisième dessous 
ce qui s'était fait pour le Nabab ; chercher une clef, 
appliquer des noms réels à telle ou telle figure, ajouter 
la curiosité personnelle à l'intérêt romanesque. Je ne 
crois pas que Jules Claretie ait sérieusement songé à ce 
contestable moyen de succès. Virant de plain-pied avec 
tout un groupe de sculpteurs et de peintres, rapproché 
du personnel des théâtres par son feuilleton du lundi, 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 175 

lancé de bonne heure dans la vie littéraire qu'il aime 
et qui le lui rend bien, il a pu voir, regarder, observer, 
faire sa récolte, emprunter à ce visage un trait, à cette 
physionomie un détail, à cette existence un épisode, 
s*inspirer çà et là de ce qui se chuchotait à son oreille 
ou s'étalait devant lui: rien de plus. C'est le procédé de 
Balzac, etc'estle meilleur. Avec beaucoup d'imagination, 
on est libre de se iigurer que Jacques Roquevert est 
Bocage, — ou Frederick Lemaître : — que Saint-Yves 
est Berton — ou Bressant, — que Glotilde Verrier est 
Sarah Bernhardt, que Baloche est Manet : il est possible 
que l'on découvre, dans les bas-fonds de l'art à table 
d'hôte, des Monnerol, des Foubertaille, tout un 
ou un guêpier de naufragés, de fruil 
enfin l'école ou le club des impressionnistes, des trivia- 
lisles, n'est pas de pure invention, et Jules Claretie ;i 
trouvé là une occasion excellente de cribler de ses fines 
ironies les doctrines nouvelles dont le dernier mol 
remplacer Rodrigue et Chimène, Andromaqueet Phèdre, 
Alcesteet Figaro, Hamlet et Ophélie, Roméo et Juliette, 
Hernaniet Antony, Marion et Dona Sol, par les hoquets, 
les convulsions et l'agonie d'un ivrogne, atteint de deli- 
rium tremens ou de combuslion spontanée ; le tout copié 
d'après nature, — pour plus de naturalisme, — à Sainte- 
Anne, à la Salpètrière, afin que pas un trait ne manque 
à cette hideuse photographie des effets de l'alcoolisme, 
du poisson d'esprit de vin et du poivre ù.'assom?noir. 



176 NOUVEAUX SAMEDIS 

Mais, encore une fois, je ne vois et ne puis voir, dans le 
Troisième dessous, que des allusions collectives sans une 
seule personnalité. A propos de la plupart des acteurs 
de ce poignant récit, on pourrait dire : « Nomen Mi 
legio ; » étant donnés ce milieu, ces mœurs, ces cadres, 
cette malaria, c'est bien ainsi que les caractères doivent 
se dessiner, les événements s'accomplir, les dénouements 
se préparer. Le tableau est-il vrai ? Oui. Eh bien, n'en 
demandez pas davantage. 

Jacques Roquevert, grand artiste retiré du théâtre, 
sexagénaire et malade, ne veut pas que Henri, son fils 
unique, se fasse acteur, et il a raison. Henri, en atten- 
dant, étudie la peinture dans l'atelier de Philippe Marsy, 
retour de Rome, médaillé, déjà célèbre, en passe de deve- 
nir illustre. Philippe a pour Henri une amitié de frère 
aîné, et il n'a pas affaire à un ingrat. Par malheur, 
Philippe est marié, et tout d'abord vous devinez que, 
malgré son cher petit André, un charmant enfant de 
cinq ans, les points noirs sont de ce côté-là. C'est que 
Sabine, sa femme, en croyant l'aimer et en lui donnant sa 
main, s'était fait un tout autre idéal du type et de la vie 
d'artiste. Elle s'attendait à de l'imprévu, à une série de 
sensations, d'émotions, d'aventures et de surprises, et on 
ne lui demande que d'être la gracieuse ménagère, la 
bonne fée d'un foyer paisible, de personnifier le repos 
après le travail, le sourire après le succès, la récom- 
pense après la lutte. Elle s'ennuie, et l'on sait trop tout 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 177 

ce que peut faire ou rêver en pareil cas, pour se désen- 
nuyer, une femme décidée à ne consulter que son orgueil, 
sa fantaisie, son imagination et son caprice. Elle possède 
ce don de séduction, de fascination, qui fait de certaines 
filles d'Eve les héritières du tentateur de leur mère, et 
les rend également capables de déshonorer un homme 
d'honneur et de ridiculiser un homme d'esprit. Natu- 
rellement, comme son mari traite Henri Roquevert en 
frère et le comble de témoignages d'affection et de con- 
fiance, c'est Henri qui devient le point de mire de ses 
coquetteries les plus dangereuses. Regardez de près. 
Peut-être ce danger n'est-il pas le seul qui menace le 
fils du grand acteur. Geneviève, la mère de Henri, la 
femme du vieux Jacques, a des allures particulières qui 
nous donnent à penser. Elle est dévote, et cette dévotion, 
quelque peu dépaysée dans le ménage d'un comédien, 
est trop austère, trop excessive, trop ascétique, trop 
sombre, pour ne pas ressembler à une expiation. Ainsi, 
tout en acceptant la poétique nouvelle qui date de Ma- 
dame Bovary, et qui veut que le conteur fasse souvent 
des haltes pour peindre au lieu de raconter, Jules Claretie 
s'arrange habilement pour que le drame serve de cicé- 
rone au tableau. Certes, nous connaissons, dans le réper- 
toire actuel, peu de mises en scène aussi pittoresques, 
aussi exactes, aussi gourmandes, aussi complètes, aussi 
vigoureusement fouillées et rendues que les concours du 
Conservatoire, la fruiterie du père Anto ne ou la table 



178 NOUVEAUX SAMEDIS 

d'hôte de madame Pulchérie. Mais ce régal d'artiste, de 
réaliste ou de naturaliste (à votre choix), n'ôte rien à 
l'intérêt du récit. L'auteur colore son roman sans le 
ralentir. Il s'est proposé de nous promener avec lui dans 
ces catacombes de l'art et du théâtre parisiens, dont quel- 
ques vagues échos arrivaient à peine jusqu'à nous. Il 
nous en fait tout voir et tout entendre, les visages et 
les masques les silhouettes tragiques et les caricatures, 
les joies éphémères et les désespoirs, les ambitions et les 
haines, les heures de fièvre, les jours de lassitude, les 
soirs d'étourdissement et de vertige, le luxe, les folies, 
le fard, les privations, les débauches, la soie, la dentelle, 
l'oripeau, les éclairs, les ombres, les étouffements, les 
échappées, l'enfer avec sa collection de démons, le paradis 
avec le groupe de ses anges : mais ces temps d'arrêt 
ne nuisent pas à l'action. Dès les premières pages, le 
lecteur se demande si Henri Roquevert aura la faiblesse 
ou le malheur de céder aux séductions de Sabine, si la 
faute ensevelie sous le triple voile de dévotion où se 
cache et se mortifie la pâle figure de Geneviève, n'écla- 
tera pas au grand jour pour frapper les innocents et 
foudroyer le repentir. 

Avant d'arriver à ces péripéties dramatiques, nous 
avons à faire connaissance avec une honnête et char- 
mante jeune fille, Hélène Gervais laquelle n'a, Dieu 
merci ! rien de commun avec cette nauséabonde Gervaise, 
de cet écœurant Assommoir. Hélène, que possède la 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 179 

passion du théâtre, et (jui a le droit d'espérer un pre- 
mier prix de tragédie au concours du Conservatoire, a 
consenti à venir poser dans l'atelier de Philippe M 
avec le petit André dans ses bras, pour une ligure de la 
Charité, où Philippe s'est surpassé. L'impression qu'elle 
produit sur Henri, plus voisine de l'amitié que de l'amour, 
et de la tendresse que de l'amitié, est très finement 
analysée, et contraste fort heureusement avec le trouble 
dont il ne peut se défendre chaque fois qu'il se retrouve 
en présence de Sabine. Qui de nous ne les a éprouvés, 
pendant les années de jeunesse où l'avenir est encore 
intact, ces deux sentiments parallèles, dont l'antago- 
nisme peut expliquer toute une vie? Ils représentent 
ce que nous avons de meilleur, — hélas ! et ce que nous 
avons de pire. Ils ont l'air de se combattre, et souvent 
ils s'entr'aident. Car, si l'un ne suffit pas toujours à 
notre imagination, k nos sens, à notre vanité, à ce fond 
de corruption originelle que contient, à son insu peut- 
être, toute créature humaine, nous sentons bien que 
l'autre laisse un vide immense dans notre âme et dans 
notre cœur. Il existe entre ces deux amours la môme 
différence qu'entre l'orage d'un jour d'été et la sereine 
douceur d'une matinée de printemps. Celui-ci a le secret 
de ces fascinations étranges, fatales, ardentes, qui mar- 
quent les zones torrides de la p manesque, que 
la Fable antique a figurées dans léchant des sirènes 
ou les incantations de Circé et le moyen âge dans toutes 



180 NOUVEAUX SAMEDIS 

les variétés de la possession, du sortilège et de la magie: 
celui-là a des blancheurs de voie lactée, un souffle tiède 
et pur qui glisse sur notre front comme une caresse fra- 
ternelle, de suaves parfums qui s'évaporent avant de 
monter au cerveau, des sourires qui ne montrent pas 
les dents, des attendrissements soudains qui nous dis- 
posent à tout ce qu'il y a de bon, d'honnête et de brave, 
un charme pénétrant,indéfinissable, si délicieux, si bal- 
samique, si bienfaisant et si paisible, que, en parlant à 
l'objet de ces innocentes tendresses, nous sommes tentés 
de lui dire: « Ma sœur ! » 

Cependant Henri résiste. Sabine a d*autres attentifs, 
notamment le peintre impressionniste Cordier, riche, élé- 
gant, joli garçon, spirituel, paradoxal, gouailleur, amu- 
sant : tout juste ce qu'il lui faut pour distraire son ennui, 
. flatter ses mauvais instincts, contenter sa coquetterie et 
lui donner les semblants d'une émotion ou d"une in- 
trigue. 

Nous entrons ici en plein drame. Jacques Roquevert, 
le vieux grand acteur, à la suite d'une dernière soirée au 
théâtre Montmartre, où il a retrouvé son inspiration, 
ses triomphes et ses ivresses d'autrefois (lisez peut-être : 
c Bocage ; théâtre de Belle ville ; la Tour de Nesle, 22 
juillet 1860), est brisé de fatigue, dangereusement ma- 
lade. La moindre secousse le tuerait. En ce moment, 
nous voyons reparaître, un mauvais drôle, le sieur Mon- 
nerol, bien digne d'être un héros du Troisième dessous , 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 181 

nous l'avions aperçu au premier chapitre : bellâtre, 
acteur sans talent, ayant traîné sa médiocrité sur bien 
des planches françaises et exotiques, arrogant, beau 
diseur, don Juan d'estaminet, de coalisées et de comptoir, 
mais, pour l'instant, usé jusqu'à la corde, vieux, poussif, 
fané, ridé, râpé, abîmé par l'inconduite et les liqueurs 
fortes, mi-parti de Ghodruc-Duclos et de Robert-Macaire, 
avec des gestes et des poses de Buridan de province. 
La malheureuse Geneviève se trouve placée entre deux 
augoisses, entre deux périls. D'une part, cet atfreux et 
redoutable Monnerol sonne à sa porte, se fait ouvrir, 
pénètre jusqu'à elle, parle en maître, l'effraie de ses me- 
naces, lui fait subir une première crise de chantage et la 
laisse glacée d'épouvante en disant : ■ Au revoir ! » — de 
l'autre, elle a tout lieu de soupçonner que Henri, son 
cher Henri, est embarqué dans quelque dangereuse et 
coupable aventure. Ce soupçon amène des scènes ter- 
ribles. Henri a, en effet, suivi Sabine, de gare en gare, 
jusqu'à Melun et Fontainebleau: mais ce n'est pas pour 
son propre compte, et l'on pourrait dire, en langage de 
police, qu'il Yb. filée. — Il a voulu s'assurer, — et il n'y 
réussit que trop bien, — que Sabine, décidée à tout, 
excepté à rester honnête femme, avait donné un ren- 
dez-vous à cet enjôleur de Cordier. Les incidents se 
combinent de façon à laisser croire que Henri est bien 
réellement le héros de l'épisode ; c'est Geneviève elle- 
même, c'est la pauvre mère, qui, ne se doutant pas du 
x*— ♦** 11 



NOUVEAUX SAMEDIS 

nom de l'héroïne et confiant à Philippe Marsy le soin de 
surveiller et de morigéner son fils, met l'infortuné mari 
sur la voie de ce mystère de honte, et l'induit à croire 
qu'il est trahi tout à la fois par sa femme et par son 
meilleur ami. Philippe, affolé de douleur et de colère, 
est de première force à l'escrime. L'honneur défend à 
Henri de se disculper en dénonçant le vrai coupable. 
Un duel à mort est imminent : qu'on juge des angoisses 
et du désespoir de Geneviève! 

Heureusement, — bonheur bien relatif, — Sabine, 
écrasée, outrée, poussée à bout, par un reste de loyauté 
peut-être, par orgueil probablement, se refuse à ce sur- 
croît de mensonge, se redresse sous les reproches de son 
mari outragé, et lui nomme Cordier, qui y gagne 
un bon coup d'épée. N'importe ! Voilà l'avenir de 
Philippe à jamais perdu: d'autant plus que les im- 
pressionnistes, Baloche en tôle, ont monté contre lui 
une scie d'atelier et de petit journalisme, qui s'acharne 
à dénigrer sa peinture, à se moquer de son tableau de 
la Charité, et à le représenter comme un membre de la 
famille académique qui commence à Cabanel et finit à 
Galimard, avec le nez de Bouginier. Henri, quoique 
réhabilité dans son amitié, est aussi bien triste. Son père 
se meurt. Monnerol l'inquiète. Aura-t-il, du moins, pour 
se consoler, les succès d'Hélène Gervais, victime d'une 
injustice aux concours du Conservatoire, mais engagée à 
un nouveau théâtre, où elle a débuté avec éclat *? Hélas! 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 
non. Ce théâtre fait faillite, et jamais ce titre: « le Troi- 
sième dessous, i ne fut mieux justifié. Encore deux 
excellentes ligures, l'entrepreneur Brécheux et son fils 
Alexis, que l'on pourrait surnommer: « omI Erreur d'un 
bon père», comme dans je ne sais quel opéra-comique 
de l'ancien temps: Brécheux, risquant son million pour 
avoir un théâtre à lui et y faire jouer les pièces de son 
fils: Alexis ruinant son père à l'aide de drames où 
surabondent de3 phrases telles que celles-ci : « Une femme 
n'a pas peur d'entrer dans la tombe lorsqu'elle ne 
craint pas de sortir de la vie. » — « Si tous les hommes 
étaient frères, l'humanité serait une grande famille.» — 
« Le crime n'a rien de commun avec la vertu, pas même le 
nom! » EtMonnerol ? Ah! le misérable ! Par son aplomb, 
sa belle figure, ses poses théâtrales et ses airs de mata- 
more, il avait séduit Geneviève, lorsqu'elle n'était encore 
que la nièce d'un cafetier, demoiselle de comptoir. De 
cette faute était née une fille, odieusement dérobée à la 
jeune mère, et abandonnée par le séducteur: —et cette 
fille est Hélène Gervais! La tendresse quasi-fraternelle 
de Henri était un pressentiment. Mais quels rav; 
n'exercera pas ce douloureux secret dans toutes ces exis- 
tences, si Monnerol en profite pour rançonner ses vic- 
times? Vingt-cinq ans de repentir, d'austérité, de piété, 
de prières, perdus pour Geneviève: uni .Se venin 

ou la marque d'un fer rouge exacerbant l'agonie de 
Jacques Roquevert, qui ne sait rien : la terreur d'Henri, 



184 NOUVEAUX SAMEDIS 

qui sait tout, en face de cette éventualité effroyable; le 
supplice et l'humiliation d'Hélène, voyant son avenirrivé 
à cette ignominie, sa Hère innocence souillée au contact 
de ce cynisme et de ce vice, forcée d'en subir le contre- 
coup, de respecter ou de secourir ce sinistre gredin qui 
est son père, et de partager avec lui le morceau de pain 
qu'elle va demander aux théâtres de province ! Qui se 
chargera de couper ce nœud de vipère, de les délivrer 
de cet horrible cauchemar, de les arracher à cet engre- 
nage, de les faire sortir de cette impasse pavée de boue? 
Qui? Monnerol lui-même. Dans ce chapitre, l'auteur du 
Troisième dessous touche de près au Zolisme, — un 
mot que nous sommes condamnés à inventer pour nous 
punir de notre badauderie et de notre faiblesse. Tombé 
peu à peu dans un état d'ivresse chronique, Monnerol 
est tellement alcoolisé, qu'il lui suffit d'allumer sa pipe 
et de laisser tomber du feu sur sa manche pour flamber 
et brûler tout vif. Décidément l'alcool devient le deus ex 
machina du roman et du drame. Eh bien, je ne suis pas 
suspect ; n'en déplaise à M. Edmond About, je me flatte 
d'être aussi peu païen que possible ; mais, en vérité ou 
en fable, j'aimais mieux Xeptune ou Apollon : c'était 
plus propre, plus aéré, plus olympien, mieux assorti 
à un rayon de soleil ou à un coup de tonnerre. Si du 
moins Bacchus nous restait ! Mais Bacchus en personne 
est ici forcé de se soumettre et de se démettre. Ce jeune 
dieu, d'une beauté idéale, couronné de pampres, le thyrse 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 185 

en main, le sourire aux lèvres, apparaissant dans un jet 
de lumière orientale, parcourant les poétiques coteaux 
de l'Attique et de la Thessalie, semant sur ses pas, avec 
des grappes de raisin, l'allégresse, la santé et la vie, 
suivi d'un joyeux cortège de nymphes et de dryades, 
assis sur un char magnifique que traînent des lions ou 
des tigres, amoureux, aimé, brillant, éclatant, étince- 
lant, superbe, est un aristocrate qu'il sied de c 
dier avec les autres vieilleries d'ancien régime, après 
l'avoir mis au pain et à l'eau. Il grisait sans abrutir: il 
égayait sans hébéter ; il portait au cerveau sans ravager 
le corps: il réchauffait le sang, il ne le brûlait pas. Il 
n'a plus rien à faire ni à voir dans cette ébriété morne, 
lugubre, mortuaire, funèbre, qui sent le renfermé, qui 
ronfle sur le comptoir d'étain, qui se roule dans le ruis- 
seau ou se couche sur le trottoir, qui s'échelonne sur la 
route de l'hôpital 'et du cimetière, qui se traîne en hail- 
lons du seuil de l'atelier ;i la porto du mastroquet, qui 
assomme, qui tue, qui tenaille le cerveau, qui déchire les 
entrailles, qui incendie les veines, qui fait d'un homme, 
d'une créature de Dieu, un paquet d'allumettes ou un 
bidon de pétrole ! 

Du moins, dans le roman de Jules Claretie, ce chapitre 
alcoolique n'est qu'épisodique ; il n'occupe que trois ou 
quatre pages: il était peut-être nécessaire, et le lec- 
teur a une telle envie d'être débarrassé de ce hideux 
Monnerol, que le soulagement tempère l'horreur. Jacques 



186 NOUVEAUX SAMEDIS 

Roquevert meurt tranquille, dans sa loyale ignorance, 
bénissant sa femme et son fils, qui lui promet de ne pas 
se faire acteur et de rester fidèle à la peinture. Le con- 
teur nous avait montré sous un aspect si sympathique 
l'abbé Poparel, le bon curé de la paroisse, que nous au- 
rions aimé à le revoir au chevet du vieux comédien. Le 
récit, émouvant et pathétique jusqu'à la dernière page, 
s'achève dans une gamme de tristesse que le sujet et le 
titre rendaient inévitable. Songez donc ! Le Troisième 
dessous, c'est-à-dire le contraire de ces dehors qui nous 
invitent à prendre notre part de l'immense et incessante 
fête parisienne, le contraire de ces soirées où chaque 
loge se change en rivière de diamants, de ces falla- 
cieux miroirs qui ont pour alouettes tous les débutants, 
tous les aspirants, tous les néophytes, tous les surnu- 
méraires de la poésie, du théâtre et de l'art ! Hélène 
Gervais meurt à Lyon dans une auberge : Philippe 
Marsy. ne peut survivre à la trahison de Sabine: il 
meurt, et sa mort, ainsi qu'on devait s'y attendre, sert 
de signal à une réaction en l'honneur de son talent. 
Saint-Yves, le charmant jeune premier qu'Hélène a 
chastement aimé et qui l'aurait épousée s'il n'avait été 
tenu en laisse par une endiablée coquette de théâtre, 
Saint-Yves devient fou. Le sculpteur François Gharrière, 
l'ami intime, le camarade de Philippe Marsy, nature 
énergique, franche, fruste, originale, en quête d'une 
perfection de beauté plastique, se laisse éblouir, fasci- 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 187 

ner, subjuguer, magnétiser et finalement crêtiniser par 
la beauté toute sensuelle d'une certaine Luey Vaughan, 
taillée tout exprès pour jouer les princesses Negroni. 
Vous le voyez, le Troisième dessous n'est pas gai, et le 
lecteur, en fermant ce livre saisissant, navrant et vrai, 
reste en proie à une émotion pénible. Il le fallait ! peut 
dire, comme le héros des Saltimbanques, le jeune et 
vaillant écrivain, qui n'avait jamais montré plus de verve, 
plus de vigueur, plus de puissance, plus de style, une 
observation plus intense, une palette plus riche, et qui, 
très certainement, va extraire de son volume un drame 
assuré du succès. Oui, il le fallait ! Mais, maintenant que 
le Troisième dessous nous a rappelé deux choses que nous 
savions déjà; que Jules Claretie est plein de talent, et 
que tout n'est pas rose dans ce monde à part, surmené, 
surchauffé, monté de ton, parisien, boulevardier, théâ- 
tral, outrancier, maquillé, artiste, artificiel, exubérant, 
affamé, splendide, déguenillé, regorgeant de superflu 
et dénué du nécessaire, je lui demanderai une histoire 
plus douce, plus tendre, plus souriante, plus ensoleillée, 
plus calmante, plus consolante, dût-elle finir par la 
phrase traditionnelle : « Ils furent heureux, et ils eurent 
beaucoup d'enfants. » 



188 NOUVEAUX SAMEDIS 



III 



M. CHARLES XARRF.yi — M. SIMOX BOUBKE 8 



« — Ils furent heureux et ils eurent beaucoup d'en- 
fants. » — En terminant, mon précédent article par cette 
phrase originale, je ne m'attendais pas à en retrouver le 
fidèle écho à la dernière page du joli volume de M. Charles 
Narrey : « Ce que peut V amour ! » Quel titre ! Et qu'il 
est à la fois inquiétant et séduisant dans son élasticité 
charmante, dans ses horizons sans bornes, dans ses voya- 
ges aux antipodes! Il n'en est pas de l'amour comme des 
autres passions, dont le principe est à peu près le même, 
dont les effets se ressemblent presque toujours: l'ava- 
rice, par exemple, que je vous défie d'ennoblir et de 
rendre aimable; ou l'ambition qui, en bien et en mal, ne 
diffère que du plus au moins. Certes, je n'ai garde de 
confondre la généreuse ambition d'un grand cœur, d'une 
haute intelligence, qui a conscience de sa force et aspire 

i. Ce que peut l'amour. 
2. Le Pierrot de cire. 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 189 

à s'élever pour mieux servir son pays, avec ces ambi- 
tions misérables qui nous donnent en ce moment le 
spectacle dune hideuse curée, et dont les héros se ren- 
dent justice à eux-mêmes : car ils savent, avec M. de la 
Palisse, que, s'ils ne se hâtaient pas d'être quelque chose, 
ils seraient au-dessous de rien. Mais enfin ce nesont que 
des nuances: avec l'amour, ce sont des contrastes. 

Ce que peut l'amour ! Il peut tout, pour purifier ou 
pour salir, pour convertir ou pour dépraver, pour assai- 
nir ou pour corrompre, pour exalter ou pour avilir, pour 
désespérer ou pour consoler, pour fortifier ou pour 
amollir, pour faire à son gré des géants, des pygm 
des saints, des martyrs, des paladins, élé- 

rats, des sages, des fous, des grotesques. Si nous man- 
quions du vieux proverbe: « Du sublime au ridicule, il 
n'y a qu'un pas! » — il l'aurait inventé. Il imagine, à 
lui seul, plus de tragédies, plus de drames, plus de comé- 
dies, plus de romans, plus de vaudevilles que n'en ont 
écrit les auteurs les plus féconds depuis le commence- 
ment du monde; et il a sur eux cet avantage, que son 
répertoire inconnu est souvent plus tragique, plus émou- 
vant, plus terrible, plus romanesque, plus pathétique, 
plus étrange, plus comique, plus invraisemblable et 
plus vrai que leurs œuvres les mieux réussies. Il reclame 
sa part dans bon nombre de causes célèbres et d'histoires 
: ; ies. Usurpateur on conquérant, propriétaire ou lo- 
cataire, légitime ou apocryphe, sédentaire ou aventurier, 
x ** 11. 



190 NOUVEAUX SAMEDIS 

assiégeant ou assiégé, tour à tour prodigue de bienfaits et 
de maléfices, appliqué aux naufrages et aux sauvetages, 
parfois comme madame de Staël, noyant sa clientèle pour 
le plaisir de la repêcher à la ligne, il possède le mot de 
bien des énigmes, la clef de bien des tiroirs, le dessous 
de bien des cartes, le revers de bien des mé- 
dailles, la fêlure de bien des consciences, le mas- 
que de bien des visages, le secret de bien des larmes, 
la grimace de bien des sourires, le fil de labyrinthes plus 
compliqués et plus obscurs que ceux de l'Egypte ou de 
la Crète. II a des métamorphoses plus variées que celles 
d'Ovide, des subterfuges qu'a ignorés le vieux Protée, 
des supercheries qui en remontreraient au procureur le 
plus retors, des ruses qui déjoueraient le détective le plus 
habile, des subtilités qui effraieraient les imaginations 
orientales, des sophismes tels que n'en rêva jamais la 
philosophie allemande, des déguisements comme on n'en 
trouve pas aux bals de l'Opéra, des allures de bon apôtre 
à triompher de toutes les méfiances, des airs domina- 
teurs à subjuguer les plus rebelles. Tous les instruments 
lui sont familiers, depuis la pochette du maître de danse 
jusqu'à la clarinette de l'aveugle. Il n'est jamais plus 
menteur que lorsqu'il parle d'amitié, jamais plus malin 
que quand il simule le bon enfant, jamais plus redouta- 
ble que lorsqu'il rassure, jamais plus exigeant que quand 
il ne demande rien. Suivant qu'il s'adresse à une belle 
âme ou à une nature vicieuse, je le vois forçant une 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 101 

porte ou tressant une couronne de fleurs d'oranger, s'age- 
nouillant à l'autel ou soudoyant une camérisle, allumant 
le réchaud du suicide ou montant à l'assaut sous l'uni- 
forme de zouave; dans la cellule d'une prison ou dans 
la cellule d'un cloître. 

« C'est pourquoi, connaissant le talent souple, ingénieux, 
élégant, lin, de M. Charles Narrey, sachant tout ce qu'il 
sait mettiv d'agrément, d'observation, d'esprit, de délica- 
tesse et de grâce dans de petits cadres, je m'étais d'abord 
figuré, d'après le titre, que son volume était un recueil 
de courts récits où j'allais trouver, sous les formes les 
plus diverses, de nouvelles preuves de l'omnipotence de 
l'amour. Je me représentais d'avance, racontées au lieu 
d'être dramatisées, d'aimables comédies dans le genre de 
l'ancien Gymnase, qui n'était pas le plus mauvais, et 
où excelle M. Narrey. Je me trompais; c'est mieux, et 
surtout plus que cela: un seul récit, tout d'une haleine, 
que l'auteur aurait pu appeler, lui aussi, le Roman d'un 
Peintre, si M. Ferdinand Fabre ne s'était approprié ce 
titre. Quel peintre, et quel roman! Quentin Metsys, un 
des fondateurs de l'École flamande: d'autant pins illustre 
qu'il était parti de plus bas, et que, avant de signer des 
toiles immortelles, il avait été le plus pauvre des ouvriers 
forgerons d'Anvers: si pauvre, qu'on ne s'apercevait 
pas qu'il était beau ! L'amour opéra ce miracle. Ce tou- 
chant épisode,que les chroniques locales ont naturellement 
entouré de détails légendaires, — feuilles d'acanthe et 



192 NOUVEAUX SAMEDIS 

de laurier, calices de tulipes et d'anémones, enroulés 
autour d'un cadre d'or, — M. Charles Narrey s'en est 
emparé avec un rare bonheur. Je crois bien que, dans 
l'histoire vraie, les choses se passèrent plus simplement. 
L'humble ouvrier osa élever ses regards jusqu'à la belle 
et fière Emmeline, fille de maître Heyens, bourgmestre, 
gros personnage, un peu ridicule, mais peintre remar- 
quable. Heyens, en guise de défi et de raillerie, déclara 
à Quentin qu'il n'accepterait pour gendre qu'un peintre 
plus habile que lui. Il comptait sans les prodiges que 
l'amour peut accomplir, surtout quand on y joint beau- 
coup de génie. En cinq ou six ans, Quentin Metsys devint 
le grand artiste que vous savez, et maître Heyens aurait 
eu d'autant plus mauvaise grâce à se dédire, que le cœur 
d'Emmeline s'était fait complice de ce merveilleux ap- 
prentissage. 

Il n'y avait pas là de quoi défrayer tout un roman. 
M. Charles Narrey a très bien réussi à corser son intrigue, 
sauf quelques légères réminiscences de Ruy-Blas, que 
nous n'avons pas à lui signaler. A la superbe Emmeline, 
laquelle, en finissant par s'attendrir et par aimer, prouve 
aussi, à sa manière, « ce que peut l'amour, » —il a opposé 
la douce et angélique figure d'Adelhilde, cousine pres- 
que fiancée de Quentin. Celle-ci personnifie le dévoue- 
ment dans tout son virginal abandon, l'abnégation pas- 
sbnT^ri'un coeur qui se donne tout entier, qui s'immole 
avor délices, qui, ne pouvant vivre de son amour, se 



LE ROMAN CONTEMPORAIN -193 

hâte d'en mourir pour que l'objet de son culte soit 
libre d'aimer une autre femme. Elle est si charmante et 
si touchante, cette naïve Adelhilde, qu'on est tente de la 
préférer à Emmeline, et de s'étonner que Quentin Met- 
sys n'ait pas partagé cette préférence. Et pourtant rien 
de plus naturel et de mieux observé. Pour cette âme 
ardente, où le génie couvait sous une cendre enflammée, 
la jolie cousine représentait le bonheur trop facile, celui 
que l'on a sous la main, qui ne coûte aucun effort, qui 
laisse sans emploi cette soif d'idéal, d'inconnu, de souf- 
france, cet esprit de lutte et de conquête, si cher aux 
natures privilégiées. "Emmeline, c'était l'impossible, et, 
par conséquent, l'unique vocation de l'homme sûr de 
sa force, décidé à n'être heureux que le jour où il aurait 
fait de cet impossible la récompense suprême de son 
travail, de son talent et de son courage. 

J'ai parlé de certaines réminiscences de Ruy-Blas; 
elles nous apparaissent sous les traits de deux person- 
nages fort peu aimables: Marc-Antoine de Bos, peintre 
de fleurs, et le tabellion Reyger. Tous deux ont aspiré a 
la main d'Emmeline. Refusés, éconduits, mortifiés, 
bafoués, victimes d'une mystification humiliante, ils 
jurent de se venger; c'est 1' inamoraio Quentin Metsys 
qui incarnera leur vengeance. Lui aussi, il a été cruel- 
lement humilié par Emmeline et par sa mère-, lai— 
tière dame Gudule, beauté sur le retour, maîtres 
logis, qui m ! fail l'effel d'à ; la philosophie 



d94 NOUVEAUX SAMEDIS 

conj ugale de l'artiste-bourgmestre. Quentin a la faiblesse 
de se prêter à un travestissement, ou, comme on dirait 
au Palais, à une supposition d'état, qui le métamorphose 
en duc de Lancastre, et qui amène, avec quelques in- 
vraisemblances, des scènes variées, imprévues, tour à 
tour amusantes et émouvantes, comiques et pathétiques. 
Je ne vous les raconterai pas; le livre vous les dira 
mieux que moi. Le complot des deux fourbes tourne 
contre eux, puisque, grâce à leurs combinaisons diabo- 
liques, Quentin Metsys se trouve, en définitive, l'époux 
légitime d'Emmeline et qu'il parvient à obtenir son par- 
don. Voilà, je crois, la différence entre le roman et 
l'histoire. Ce n'est plus pour mériter la main d'Emmeline 
que Quentin s'exile, voyage et revient capable de faire 
des chefs-d'œuvre: cette belle main s'est posée dans la 
sienne, mais par méprise, et il faut que cette méprise se 
change en un libre et joyeux consentement. Le résultat 
est le même; du bonheur et beaucoup d'enfants ! Vous 
me saurez gré de vous recommander cette intéressante 
lecture, qui n'a pas la prétention de révolutionner le ro- 
man, la langue, la société, le théâtre, la littérature et le 
monde, mais qui rappelle avec charme une heureuse 
alliance des deux enchanteurs, des deux consolateurs de 
nos souvenirs et de nos rêves, et nous redit, en face d'un 
tableau de Quentin Metsys, tout ce que l'amour a pu faire 
pour l'art, tout ce que l'art a fait pour l'amour. 
Quelle que soit la différence d'âge, il y a toujours une 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 195 

sorte de pédantisme désobligeant à dire à un jeun" con- 
frère : « Bravo ! De votre premier à votre second ou 
le progrès est évident! » — D'ailleurs, si le Pierrot de 
cire, de Simon Boubée, me semble supérieur à son Vio- 
lon-fantôme, ce n'est pas, Dieu merci! qu'il manquât 
une corde à ce violon; il en avait trop, et toutes vibraient 
avec cette exubérance de sonorité qui sied bien a la 
jeunesse, mais où l'oreille finit par trouver l'embarras et 
l'inconvénient des richesses. Le genre fantastique, pour 
lequel Simon Boubée me parait avoir un peu de penchant 
et beaucoup d'aptitude, offre une contradiction singulière. 
Il suppose une surexcitation, — j'allais dire une ébriélé 
d'imagination, une vapeur transparente s'infiltrant dans 
le cerveau et se communiquant au récit: et, en même 
temps, il exige que le conteur soit sobre et ne dise qne le 
nécessaire, pour qu'on le suive d'un trait jusqu'au bout, 
et qu'on ne s'attarde pas à raisonner avant de le croire. 
Sa perfection est de m'étonner, et toutf surprise s'é- 
mousse en se prolongeant. Son mérite est de me trans- 
porter dans le pays des songes, et de fondre ce songe 
avec le réveil, de telle façon que celui-ci ne soit pas bien 
sûr d'être plus réveillé que celui-là. Or, le meilleur 
moyen, pour l'effet et pour le succès du récit, de profiter 
de la confusion de ces deux états différent-.. 
L'abréger. Les chefs-d'œuvre du genre, le Don Juanei le 
Majorât d'Hoffmann, la Vénus d'ille de Mérimée, n'ont 
pas plus de soixante pages. 



196 NOUVEAUX SAMEDIS 

Quoi qu'il en soit, il est terrible et charmant, ce Pier- 
rot de cire, et, si vous lui faites remarquer qu'il se dé- 
robe à l'analyse, il est de force à vous répondre: « A qui 
le dites-vous? C'est bien ainsi que je l'entends!... » — 
Tout, dès la première page, me dispose au merveilleux, 
à l'inattendu, au surprenant, à l'apparition des revenants 
et des fantômes; Venise, où il semble que l'idée comme 
le pied, ne puisse se poser suruu terrain solide; Venise, 
le plus admirable décor d'un thécàtre fantastique; Venise, 
dont les rues sont des lagunes, dont les voitures sont des 
gondoles, dont le passé est un cauchemar, dont les fêtes 
sont des visions, qui a vécu et régné par le mystère, que 
l'on pourrait appeler la noctambule de l'histoire, que 
Ton dirait endormie sur les bords de l'Adriatique, et, 
pendant ce sommeil magique, allant chercher en Orient 
un rêve des Mille et une Nuits. Rien ne paraît trop 
extraordinaire pour un tel cadre; je trouve tout simple 
que les soubrettes s'y nomment Colombine. C'est leur 
spécialité, comme celle des patriciennes et des princesses 
est de nous émouvoir, de nous effrayer de leurs tragiques 
amours. Vous comprenez bien que la belle princesse 
Térésina Cormioni n'est pas femme à s'entourer de 
précautions bourgeoises et à ménager les apparences. Le 
scandale môme ne lui fait pas plus de peur qu'un mélo- 
drame bien joué. Elle vient à Paris, elle est libre, riche, 
élégante, prompte à étaler un luxe insolent, et bientôt 
ses aventures, réelles ou exagérées, la rangent parmi 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 107 

ces grandes dames déclassées, qui, à force d'occuper 
d'elles le monde entier, finissent par appartenir au demi- 
monde. Le Pierrot de cire, c'est un bouffon shakspearien, 
nommé Gavardy, doué du double talent de contrefaire, 
à s'y méprendre, les acteurs célèbres et de donner le 
frisson, comme Gil-Naza, clans des rôles de Gil-Pérez. 
Quel beau sujet pour un conte fantastique ! Je ne veux 
pas vous en gâter la surprise. La passion insensée de 
Gavardy pour Térésina, l'amour de d'inconstante prin- 
cesse pour le marquis Raoul de Chandreuil, Raoul tué 
par Gavardy, dans une pantomime par trop expressive, 
sous le costume du Pierrot dont le duel a été un des 
grands succès de Gérome, la scène fantasmagorique, or- 
ganisée par le fameux Macalusi, le plus étonnant des 
prestidigitateurs-spirites, Gavardy profitant de son pro- 
digieux génie d'imagination pour apparaître, en Pierrot 
de cire, sous les traits de Raoul, aux yeux de Térésina, 
celle-ci devinant la supercherie et poignardant le faux 
Raoul, au moment où il lai dit : « Je t'aime! je t'aime! » 
— tout cet ensemble est peut-être un peu fou, mais 
d'une folie beaucoup plus émouvante que la raison, d'une 
fantaisie pittoresque et hardie dont les audaces ne déplai- 
sent pas, et que sauve d'ailleurs la parfaite harmonie de 
tous les détails. La scène principale est si bien am. 
si bien encadrée, que. si l'on y rencontrait des person- 
nages et des épisodes vraisemblables, ils sembleraient im- 
possibles. 



i98 NOUVEAUX SAMEDIS 

Pourtant, la vraie perle de ce volume c'est, selon moi, 
Charmagaria. Ne vous alarmez pas de ce nom bizarre 
Nous sommes en pays basque, au pied des Pyrénées, 
dans le voisinage de cette énigmatique Vénus d'Ille, que 
Charmagaria ne nous fait pas regretter; un pays que 
Simon Boubée connaît à merveille, et qu'il décrit en ar- 
tiste. Tout d'abord on devine qu'il est là dans son élé- 
ment, chez lui, sûr de sa couleur locale, et prêt à répon- 
dre dans leur langue aux colporteurs, aux aubergistes 
et aux jolies filles de l'endroit. Pauvre Charmagaria! Une 
simple servante de l'unique auberge de Saint-Pastours, 
orpheline, belle comme les anges, sauf un détail que les 
anges lui envieraient peut-être, quand ils nous regar- 
dent. Elle est aveugle. — « Figurez-vous deux yeux en 
amande, bien fendus, un peu relevés à la chinoise, mais 
absolument dénués de prunelles. Ils étaient d'un blanc 
vif, nacré, qui ressortait sur le fond bruni de son vi- 
sage. » 

Elle aime, cette pauvre enfant! Elle aime avec un 
double aveuglement; car elle s'imagine, parce que le 
beau colporteur Joseph Irigoyen l'a embrassée un soir, 
qu'il est, non seulement son amoureux, mais son fiancé; 
sa douce illusion a pour complices les propos des mau- 
vais plaisants qui prennent un méchant plaisir à lui 
répéter ce qu'elle est si heureuse de croire, et son infir- 
mité même, qui l'entretient dans son erreur en égalisant 
pour elle les réalités et les chimères. L'aveugle de nais- 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 199 

sance et un conte fantastique en chair et en os, un 
halluciné qui a le droit d'ignorer en quoi le mensonge 
diffère de la vérité, puisqu'il ignore en quoi le jour 
diffère de la nuit. La cécité est comparable à une berceuse 
qui nous ferait vivre de fictions, et essaierait de nous 
rendre dans le monde invisible ce qui nous serait refusé 
dans le monde extérieur. Hélas! Joseph Irigoyen, enri- 
chi dans son commerce nomade, est bien revenu à Saint- 
Pastours pour se marier, mais avec Mathilde Casteretz, 
la fille du plus riche marchand de la ville. C'est lui- 
même qui en fait part à Gharmagaria. Je ne vous ai pas 
dit qu'elle passait dans le pays pour être un peu pou- 
souëro, à demi visionnaire, à demi sorcière; rameur 
populaire dont le conteur tire un excellent parti, et qui 
lui permet de faire marcher cote à cote le fantastique, 
l'attendrissement et l'émotion. Ce n'est pas pour rieu 
qu'on lui parle et qu'il nous parle de la Gourgue, des i [- 
sites nocturnes de Gharmagaria à cette fosse mystérieuse, 
ou plutôt à ce puits « tellement profond que, lorsque 
vous y jetez une pierre, vous restez un temps infini 
avant de l'entendre clapoter dans l'eau, » — sans compter 
que la margelle de ce puits est hantée par la Vicarde, 
une vieille et hideuse mendiante qui a le mauvais œil. 
Ainsi, le drame est admirablement préparé, et, s*il 
vous semble, à la rigueur, explicable, soyez sur que les 
habitants de Saint-Pastours, même l'hôtelier, M. Delju- 
glar, et M. Lamazou, le notaire, ne seront pas de votre 



200 NOUVEAUX SAMEDIS 

avis. Joseph Irigoyen épouse Mathilde; noce brillante, 
plantureuse, appétissante, poétique, pittoresque, digne 
de faire venir le vin de Collioure à la bouche, le madri- 
gal aux lèvres et les chansons au dessert; relevée par 
le contraste de la jolie mariée, blonde, mignonne, déli- 
cate, aux grands yeux tour à tour mélancoliques et 
malins, aux pieds de marquise andalouse, aux mains 
d'enfant, avec le rôti pantagruélique, « composé d'un 
izard entier, d'une douzaine de chapons, de quatre 
dindes truffées et d'une incommensurable quantité de 
grives, d'alouettes et d'ortolans à la brochette. » Mais 
voici que Gargantua va perdre l'appétit envoyant tout 
à coup surgir un personnage d'Hoffmann, une sorcière 
de Macbeth; cette jettaiura vivante et mendiante, cette 
effroyable Vicarde. L'apparition est d'un grand effet, et 
les suites en sont poignantes. Frappée d'horreur, la ma- 
riée s'écrie à la vue de ces larges yeux verts aux pau- 
pières ulcérées: « Dieu! les vilains yeux!... les vi- 
lains yeux!... » — « Il y en a de plus vilains, répond la 
vieille: souviens-t'en, Joseph!... souviens-t'en, Ma- 
thilde!... Les vrais vilains yeux sont ceux qui n'ont pas 
de prunelles... pas de prunelles... pas de prunelles!... » 
Je ne saurais dire l'impression que produit cette excla- 
nlation cabalistique et prophétique , lancée à tra- 
vers ce joyeux festin. C'est comme l'écho d'un gémis- 
sement de Charmagaria, ou d'une pierre noire roulant 
le long des parois de la Gourgue; quel sera ce maléfice? 



LE ROMAN CONTEMPORAIN -j.m 

Vous l'avez déjà deviné. Le conteur j met un ton si 
juste que le possible ne s'absorbe jamais dans le fantas- 
tique; assez de l'un pour une dose suffisante l< 

saillements, d'étonnements, de terreur: assez de l'autre, 
pour que le lecteur, plus ou moins esprit fort, se llatte 
d'expliquer cet inexplicable. Le soir même de la noce, 
Charmagaria se dirige vers la Gourpue et se jette dans 
cet horrible abîme « qui ne rend jamais ce qu'on lui 
donne. » Le bonheur est égoïste, et les jeunes mariés 
réussiraient à oublier le suicide de la malheureuse 
aveugle; mais bientôt Mathilde, au début d'une gros- 
sesse, est saisie d'étranges pressentiments. Joseph ne 
néglige rien pour la distraire. Il la dépayse, il la con- 
duit à Paris; il la promène au spectacle, au bois de 
Boulogne, chez les restaurateurs cà la mode. Mathilde se 
distrait, s'étourdit, s'amuse, oublie, ou croit oublier... 
Mais non! La jettatura ne lâche pas prise. Une nuit, 
en rentrant d'un théâtre de féerie, elle aperçoit dans son 
miroir — aut videt, aut vidisse pulat, — au lieu de son 
gracieux visage, la pâle figure de Charmagaria a\ 
grands yeux blancs sans prunelles!... Quelques mois 
après, elle accouche d'une petite fille délicieusement jo- 
lie, mais aveugle: le mauvais œil de la Vicarde, les \eux 
de Charmagaria ! 

C'est Joseph Irigoyen qui, au bout do quelques an- 
nées, raconte cette triste histoire à notre ami. Joseph a 
eu sa part dans ce douloureux sortilège, dans ces mys- 



202 NOUVEAUX SAMEDIS 

térieuses représailles de la mort contre la vie, de l'a- 
mour trahi contre l'amour heureux. Une nuit, reve- 
nant à Saint-Pastours par un temps d'orage, il a voulu, 
pour arriver plus vite, prendre un chemin de traverse 
qui avoisine la Gourgue. Il approche du gouffre: son 
cheval refuse d'avancer, et, à la lueur d'un éclair extra- 
ordinaire, il voit distinctement, sur le rebord du puits, 
Gharmagaria, droite, menaçante. — « Ses cheveux noirs 
couronnés d'un mouchoir de soie jaune, son jupon 
rouge et ses veux blancs!... ses yeux sans prunelles!... 
Le cheval s'emporte, le tilbury se brise, Joseph s'éva- 
nouit. Jusqu'à la fin, jusqu'à la dernière évocation de la 
morte que le pauvre Irigoyen revoit encore une fois et 
qu'il fléchit en lui promettant de faire dire des messes 
pour le repos de son âme, le récit se soutient, effrayant, 
empoignant, frissonnant, dans la note juste, avec ce ca- 
ractère d'anxiété dubitative, qui, tout en laissant une 
issue à des explications plausibles, maintient intacte la 
vision du surnaturel. Je viens de relire Ckarmagaria 
après un intervalle de quelques semaines; c'est la per- 
fection dans un genre où il est bien difficile de ne pas 
verser à droite ou à gauche. Il y a toujours quelque in- 
convénient à écrire le mot de chef-d'œuvre à propos de 
l'ouvrage d'un collaborateur; mais, franchement, j'en 
ai bien envie. Que ne puis-je insister sur les courts ré- 
cits qui complètent ce charmant volume: le Portrait de 
Rosette, d'une physionomie si avenante, si honnête et 



LE ROMAN CONTEMPORAIN 
si délicate; les Joujoux de Peregrinus, d'une philoso- 
phie si piquante: le Député malgré lui, si finement et si 
spirituellement satirique? Je m'arrête, et je me ravise. 
Qui sait? si je disais du Pierrot de cire tout le bien que 
j'en pense, Simon Boubée serait tenté peut-être de ne 
plus écrire que des livres, et les lecteurs de la Gazette 
de France auraient trop de peine à me pardonner! 



SAINT-RENÉ TAILLANDIER 



Février 18 79. 

Il faudrait l'ampleur d'une Revue pour rendre compte 
d'un livre millionnaire où des matériaux épars, incom- 
plets, incohérents, fournis par le docteur baron de 
Stockmar, se sont transformés, sous la plume — j'allais 
dire sous la baguette magique de M. Saint-René Taillan- 
dier, en une galerie vivante animée, pittoresque, poétique, 
historique, romanesque, politique, où figurent tour à 
tour, comme pour faire cortège au roi Léopold et à la 
reine Victoria, tous ou presque tous les personnages célè- 
bres d'un demi-siècle pour lequel nous sommes la postérité 
du lendemain. Stockmar, presque inconnu en France, 

1. Le roi Léopold et la reine Victoria. 



SAINT-RENÉ TAILLANDIER 
médecin, conseiller, confident, ami, joua sans brait un 
- rôles d'autant plus considérables qu'ils n'ont aucun 
caractère officiel, que l'autorité morale, la sécurité el 
] 'intimité des relations, un perpétuel échange de respec- 
tueux dévouement et de confiance cordiale, y remplacent 
les titres d'apparat et les distinctions honorifiques. Chez 
les princes dignes de ce nom, plus effrayés que 
du sentiment de leur grandeur, le cœur a, iui ans 
ministres sans portefeuille, qu'il consulte tout bas, a qui 
il donne les clefs de ses petits appartements, qui ajoutent 
pour lui le plaisir d'être aimé à la certitude d'être 
et qui mêlent la douceur d'une affection vraie à la magni- 
fique sécheresse des hommages traditionnels et des 
enthousiasmes de cour. Telle fut « la destinée souterraine, 
l'influence anonyme » du baron de Stockmar, et la sin- 
cérité de ses sentiments, la sagesse de ses conseils, ne 
sont pas de trop pour que nous lui pardonnions son ini- 
mitié contre la France. 

— Ce que le fils de Stockmar appelle les Mémoires 
de son père, n'est, en réalité, nous dit M. Saint-René 
Taillandier, qu'une série de notes qui présentent 
là un vif intérêt, à la condition de les féconder par des 
recherches plus étendues. Parfois une ligne, un fragment 
de correspondance viennent éveiller des souvenirs et pro- 
voquer des rappiotii nnent 
qui nous est communiqué, un épisode qui n 
découvert, quoique : par d'énormes lacn: 



206 NOUVEAUX SAMEDIS 

vrai dire, le livre qu'on cherche n'existe pas. » — Par- 
don, mon cher maître, dirons-nous à notre tour. Le livre 
existe, on ne le cherche plus; il est fait, et c'est vous 
qui nous le mettez entre les mains. On sait avec quel art 
ou plutôt avec quel naturel réminent écrivain s'empare 
de ces Mémento improvisés au jour le jour par les 
acteurs ou les témoins, les auteurs ou les spectateurs 
des comédies ou des drames de l'histoire : comment il 
excelle à faire un édifice avec un moellon, un tableau 
avec un croquis, un jardin avec un herbier. Mais nous 
est-il possible de nous arrêter avec lui devant toutes les 
fleurs de ce jardin, toutes les figures de ce tableau, 
toutes les beautés de cet édifice ? Non, et vous en con- 
viendrez si je vous dis qu'il nous faudrait parcourir 
tout l'espace, — quatre fois le grande morlalis œvi 
spatium, — qui va du premier mariage de Léopold à sa 
mort, de 1816 à 1865 ; que nous aurions à passer en revue 
tous les événements de quelque importance qui agitèrent, 
pendant cette longue phase, l'Angleterre, la France, la 
Belgique et l'Europe, a évoquer la princesse Charlotte 
d'Angleterre, l'énigmatique Caroline de Brunswick, 
ces rois Georges qui ont besoin d'être fous pour ne pas 
être odieux, le parlement et ses hommes d'État, lord 
Byron, la Grèce de 1825 et sa seconde édition de héros, 
le procès de la reine Caroline, lord Brougham, le comte 
Capodistrias, la révolution de Juillet, Louis-Philippe et 
les premiers collaborateurs de sa fragile monarchie, la 



SAINT-RENE TAILLANDIER 207 

fondation du royaume de Belgique, ses origines et ses 
vicissitudes, l'avènement du roi Léopold et son mariage 
avec la jeune princesse Louise d'Orléans, les trois visites 
royales à Windsor, la reine Victoria et le prince Albert, 
les mariages espagnols, les révolutions de 18i8, le jubilé 
du roi des Belges et une foule d'autres épisodes dont un 
seul, sérieusement étudié, suffirait à remplir douze 
colonnes. Forcé de me borner et de faire ma cueillette 
dans cette riche moisson, je cède à mon penchant, et je 
choisis ce qui, dans ces beaux récits, touche de près an 
roman. J'ai, pour m'arrèter à ce choix, bon nombre de 
vives raisons ; d'abord, mon goût particulier, ou, si vous 
le voulez, ma manie, partagée sans doute par mes bien- 
veillantes lectrices ; puis, ce fait, cette rareté, ce phéno- 
mène, le roman royal, princier, disant en toute sincérité, 
non plus une chaumière, mais un palais et son cœur. En 
outre, si curieux et si neufs que soient les documents 
ajoutés par le baron de Stockmar à l'histoire des grands 
événements de cette époque, nous nous retrouverions 
sans cesse en présence de renseignements antérieurs, et 
nous risquerions parfois d'avoir l'air de découvrir ce qui 
a été déjà dit. Enfin, — et ce motif vaut bien tous les 
autres, —je suis admirablement soutenu, dans ces pré- 
dilections romanesques, par M. Saint-René Taillandier 
lui-même. Je me souviens d'un joli mot de madame 
Emile de Girardin dans le Chapeau d'un horloger. La 
soubrette expliquait la féroce jalousie de son maître en 



208 NOUVEAUX SAMEDIS 

disant : « Il a été Espagnol. » M. Saint-René Taillan- 
dier n'a pas été Espagnol, et je connais peu de meil- 
leurs Français que lui ; mais il a été poète, et vous pou- 
vez être sûr qu'il l'est encore, alors même, — ce que 
j'ignore, — que l'auteur de Béatrice n'écrirait plus de 
vers. Il l'est encore ; je n'en voudrais pour preuve que 
le charme sympathique, l'émotion communicative dont il 
ne peut se défendre chaque fois qu'il sent vibrer les cordes 
de chaste amour et de tendresse, chaque fois que, dans 
ces maisons souveraines, il se dérobe à la salle du trône 
et aux appartements de réception pour nous indiquer 
d'une main discrète le seuil de la chambre nuptiale. 

Oui, c'est bien un roman, le mariage de Léopold avec 
la princesse Charlotte : il est original, piquant, engageant 
et vrai, avec une légère teinte d'imprévu, et, s'il a peu 
duré, il n'en est, hélas! que plus fidèle à la spécialité 
désaffections humaines. Déplus, il a pour nous le mérite 
d'être inédit, confidentiel, inconnu; tant de catastrophes 
se sont accumulées depuis lors, et c'est si vite oublié, une 
jeune femme de vingt ans, qui aime, qui est aimée, 
qui devient épouse et mère, et qui meurt ! C'est ici que 
les Souvenirs du baron de Stockmar sont vraiment pré- 
cieux. Ils servent à recomposer la physionomie de cette 
princesse qui n'a fait que paraître et disparaître, et pas 
n'est besoin de vous dire quel merveilleux parti M. Saint- 
René Taillandier a su tirer de ces confidences ! Née dans 
l'orage, unique enfant du prince de Galles et de Caroline 



SAINT-RENÉ TAILLANDIER 209 

de Brunswick, elle eut, dans sa première adolescence, 
cette poignante douleur de ne pouvoir respecter ni son 
père, ni sa mère. Son berceau fut tout d'abord ballotté 
entre les effroyables désordres de l'un et les bruyants 
scandales de l'autre. Dans les abominables folies du futur 
Georges IV, dans les fautes plus ou moins problématiques 
de Caroline, il y eut surtout la haine fougueuse, inces- 
samment envenimée, qu'ils trouvèrent, dans leur cor- 
beille de mariage; ils se surexcitaient et s'exacerbaient 
dans le mal, pour élargir chaque jour l'abîme qui les sépa- 
rait : celui-ci pour salir celle-là des éclaboussures de ses 
vices; celle-là pour braver et déshonorer celui-ci du con- 
trecoup de ses aventures. Caroline, on le sait, eut des 
défenseurs éloquents, et son déshonneur fit la gloire du 
plus éloquent de tous, lord Brougham. M. Saint-René 
Taillandier hésite à la condamner, et la traite même 
avec une certaine indulgence. L'horreur et le dégoût 
qu'inspire son mari plaident pour elle les circonstances 
atténuantes. Pourtant, lorsqu'une femme défie et méprise 
l'opinion, elle n'a que ce qu'elle mérite si l'opinion se 
venge en la flétrissant. Du moment qu'elle s'arrange pour 
qu'on puisse lui attribuer ce qu'elle n'a pas commis, elle 
es! presque aussi coupable que si elle commettait ce 
qu'on lui attribue. Celte hypocrisie et cet orgueil en sens 
inverse sont pires que la pas-ion ou la faibles- 
cherche le mystère et l'ombre. Cette révoltée a mauvaise 
grâce à se plaindre delà calomnie et de l'injustic 

X 4 *' '2. 



210 NOUVEAUX SAMEDIS 

ne la calomnie pas, on la prend au mot. Elle arme contre 

elle les apparences ; ce sont les apparences qui la 

jugent. 

Quoi qu'il en soit, la fille d'un tel père et d'une telle 
mère, élevée un peu à la diable, attentive aux échos de 
ces rumeurs et de ces colères, obligée d'observer avant 
de voir, et de réfléchir avant de vivre, aurait pu aisément 
mal tourner. Elle ne fut que vive, primesautière, origi- 
nale, et, comme nous disons en Provence, faite à sa 
fantaisie. Sa fantaisie — la meilleure — fut d'aimer celui 
qu'elle épouserait, et, sans compter d'autres raisons 
moins personnelles et moins intimes, c'est ainsi que j'ex- 
plique les bizarres alternatives de ses quasi-fiançailles 
avec le prince d'Orange. Il ne lui avait pas déplu ; il 
était gai, brave, bon enfant, et c'est à la longue qu'on 
s'apercevait de sa légèreté, de sa pauvre cervelle, de son 
manque de dignité, d'instruction et de tenue. La ques- 
tion de résidence, longuement débattue, donna à la 
jeune princesse le temps de s'apercevoir qu'elle n'aimait 
pas. Les enfants issus d'un mauvais ménage ont plus de 
sagacité que les autres. Ce qu'ils savent des querelles de 
leurs parents supprime pour eux les années d'ignorance 
et d'innocence. On dirait qu'ils essaient une première vie 
en la personne de ce père et de cette mère dont les 
discordes ou les désordres font partie de leur éducation. 
Charlotte était volontaire et obstinée ; elle finit par avoir 
gain de cause, et le prince d'Orange, deux ans plus tard, 



SAINT-RENÉ TAILLANDIER 211 

alla se consoler en Russie en épousant la grande-duchesse 

Anna-Paulovna. Quant 'a la princesse Charlotte, si son 
heure n'a pas sonné, elle n'est pas loin, et elle pourrait 
la deviner déjà aux battements de son cœur. Voici, en 
effet, le Prince Charmant. C'est le prince Léopold de 
Saxe-Cobourg. Il a vingt-quatre ans ; les bonnes fées 
l'ont bien doué, et la méchante n'est pas venue a son 
baptême. Il unit à la noblesse du visage et de la taille 
celle du caractère et de l'âme. Il est à la fois sensible 
(style du temps ), et fin, en langage de tous les temps. 
Il a le tact, la discrétion, la mesure, l'à-propos, le discer- 
nement, toutes les qualités qui, après bien des années, 
faisaient dire devant moi, par M. Thiers, — que, « si le 
roi Louis-Philippe avait ressemblé à son gendre, sa 
dynastie serait encore sur le trône. » — Il est beau: je ne 
l'ai vu qu'une fois, en 1864, à Vichy, buvant son verre 
d'eau comme un simple mortel, et bien près, en effet, 
de sa mort. Je n'ai pas oublié l'impression que produisit 
sur moi l'aspect de ce grand vieillard, de cette douce et 
majestueuse figure, empreinte de mélancolie, comme si 
toutes les ombres du passé se fussent réunies sur son 
front pour lui rappeler ce qu'il y a de vide dans les 
existences les pins pleines, — surtout quand elles vont 
finir. 

Charlotte le vit, avec curiosité d'abord, puis avec in- 
térêt, puis avec sympathie. Ils s'aimèrent; il y *eut de 
graves difficultés, de sérieux obstacles, des propos calom- 



2 12 NOUVEAUX SAMEDIS 

nieux, d'inévitables retards. A la fin, l'amour triompha; 
ils furent unis. D'après les renseignements véridiques, 
mais probablement un peu secs, du baron de Stockmar, 
M. Saint-René Taillandier a décrit avec un charme ex- 
quis ce bonheur sans lendemains, d'autant plus délicieux 
peut-être qu'il fut trop court pour être troublé. La vie 
est si incertaine, l'homme si misérable, le cœur humain 
si fragile, que ses sentiments offrent des contradictions 
singulières. Il leur déplairait de ne pas se croire immor- 
tels, et cependant ils ne sont jamais plus sûrs d'eux- 
mêmes que sous forme de regrets, lorsqu'ils ont été bri- 
sés dans leur fleur par un coup .de foudre. En cherchant 
bien, je rencontrerais une preuve de cette inconséquence 
jusque dans la vie du roi Léopold, dans les Mémoires de 
Stockmar et dans le livre de M. Saint-René Tail- 
landier *. Certes, ni le baron, ni l'écrivain français ne 
marchandent leurs hommages h la reine des Belges, à 
cette angélique Louise d'Orléans, qu'il suffisait de nom- 
mer, au temps de nos rancunes et de nos violences, pour 
apaiser les passions les plus hostiles. Sa mort fut un 
deuil universel. En ces moments de crise et de malen- 
tendus où nos haines frappaient souvent à côté, où 

1. Je signale à M. Saint-René Taillandier, pour la prochaine 
édition, une Jégère erreur. Xée en 1812, ce n'est pas à trente- 
deux ans que la reine Louise est morte, mais à trente huit l . 

i. Hélas ! quand j'écrivais ces tr)is ligues, Saint-René Taillandier n'avait plus 
que quelques jours à vivre !... 



SAINT-RENÉ TAILLANDIER 213 

les mauvaises langues prétendaient que le beau- 
n'était pas toujours d'accord avec son cendre, 
elle personnifiait le charme, la pitié sereine, la vertu 
aimable, la tendresse, la réconciliation et la paix. Sœur 
aînée de deux princesses dignes d'elle, Française, dans 
une parfaite mesure, sur le trône de Belgique, on la 
voyait de loin compléter cette admirable famille qui eût 
mérité de corriger les irrégularités de l'origine et de 
conjurer les perfidies de la fortune. Un légitimiste spiri- 
tuel disait d'elle : « J'ai connu des pères qui légitimaient 
leurs enfants; la reine Louise possède assez de vertus et 
de grâces pour légitimer son père. » — De vraies larmes 
coulèrent de tous les yeux, à ces éloquen tes paroles tom- 
bant du haut de la chaire catholique : « Dieu a voulu la 
voir mourir à l'extrémité du royaume, afin que, portée à 
travers nos provinces comme sur les bras des popula- 
tions jusqu'au tombeau qu'elle avait choisi, elle impri- 
mât en passant dans le cœur de tous l'empreinte de sa 
sainte vie et de sa sainte mort. » Stockmar, protestant. 
peu enthousiaste, perdant peu d'occasions d'exprimer 
son antipathie contre Louis-Philippe et contre la France, 
ajoute son témoignage à tous ces signes de regrets, de 
vénération, d'admiration et de deuil. 

Tout cela est incontestable, authentique; et pourtant 
on ne dit pas, on ne croit pas que Léopold ait aimé 
conde femme comme la première. Sans doute, il faut faire 
la part de l'âge, des soucis du gouvernement, de la diffé- 



214 NOUVEAUX SAMEDIS 

rence entre les rêves d'avenir que représentait pour lui la 
princesse Charlotte — car il avait chance d'être un jour en 
Angleterre, si elle avait vécu, ce que fat, vingt-quatre ans 
plus tard, son neveu le prince Albert, — et la placidité 
positive d'une situation acquise. A quarante-deux ans, on 
peut encore aimer et être aimé ; mais ce n'est plus du ro- 
man, c'est de l'histoire. J'ai hâte d'ailleurs de l'avouer, à 
travers mes lointains souvenirs ; l'esprit public était dès 
lors tellement falsifié par l'esprit de parti, les journaux et 
les causeries de salon accréditaient de telles sornettes, 
qu'il est possible que je me trompe , que je prenne 
des commérages pour des réalités. En supposant que je ne 
me trompe pas, que la pieuse reine ait quelquefois 
pleuré, il faudrait en conclure que, pour la tendresse et 
la foi conjugales, le meilleur moyen de ne pas se dé- 
mentir, se refroidir ou faiblir, c'est de n'en avoir pas le 
temps. Pauvre Charlotte! son bonheur dura dix-huit 
mois. Stockmarest ici un témoin précieux, et les habiles 
retouches de M. Saint-René Taillandier n'ont pas de 
peine à rendre très intéressant le texte primitif. 

Léopold ne * fut pas seulement le mari sérieusement 
épris de sa femme. Il fut son instituteur et son guide. 
Elle trouva auprès de lui, dans un irrésistible mélange 
d'affection et de sagesse, d'autorité et d'enjouement, ce 
supplément d'éducation morale qui avait manqué à sa 
première jeunesse. Rien de plus doux que cet enseigne- 
ment où le cœur se fait complice de l'intelligence et de 



S A I N T- R E N E TA I L L A A" D 1 E R 2 1 5 

la raison, où chaque leçon ressemble à une caresse, où 
l'élève découvre dans la supériorité du maître un motif 
pour l'aimer davantage. Dans cette riche nature qui ne 
péchait que par défaut d'équilibre, toute de premier mou- 
vement, à la fois inquiétante et attrayante, peu faite et 
peu disposée aux conventions sociales, princières et 
mondaines, désorientée plutôt qu'égarée par les tristes 
impressions de son adolescence, Léopold fit un triage 
qui ne laissait de place qu'aux agréments et aux qua- 
lités. Il l'amenait à se méfier de ses accès d'originalité et 
de fantaisie qui n'ôtaient rien à son charme, mais dont 
se formalisaient l'esprit de cour et la gravité britannique. 
Il lui apprenait à être sage ; elle lui apprenait à être 
heureux, et ils étaient quittes. — « On voit régner dans 
cette maison, écrit le docteur Stockmar, l'union, la paix, 
l'amour, en un mot, tout ce que réclame la félicité domes- 
tique. Mon maître est le meilleur mari qu'il y ait dans 
les cinq parties du inonde, et sa femme a pour lui une 
somme d'affection qui ne peut être comparée qu'à la dette 
anglaise. » — La comparaison est un peu lourde, mais 
expressive. Pour comprendre à quel point l'aimable cou- 
ple devait peu à peu devenir populaire, et tout ce que la 
vieille Angleterre dut ressentir de joie et d'espérance 
lorsque fut déclarée la grossesse de la princesse Char- 
lotte, on doit remarquer que c'était là, pour le peuple 
anglais, l'unique étoile, le seul rayon dans un ciel plus 
sombre que le brouillard de la Tamise et la fumée des 



216 NOUVEAUX SAMEDIS 

usines de Londres. Malgré la victoire de lord Wellington 
et les bruyantes ivresses de l'orgueil national, la situation 
n'était pas gaie. Ce n'était pas sans écraser de charges 
effrayantes lapropriété, l'agriculture, l'industrie et le com- 
merce, que Pitt et son groupe avaient pusoutenir jusqu'au 
bout la plus gigantesque des luttes contre le plus gigan- 
tesque des vaincus. Les affaires mouraient de langueur, 
les pauvres mouraient de faim. La misère — cette terrible 
misère anglaise, qui grelotte sous les lambeaux d'une 
robe de soie et d'un habit noir, — promenait son spectre 
sinistre dans les ruisseaux de la Cité. Le budget étalait 
les symptômes d'une hydropisie formidable. Le passif 
atteignait des proportions qui n'auraient jamais été dé- 
passées, si M. Gambetta et ses dignes collègues n'avaient 
réussi à réaliser ce prodige. Cet ensemble plein de périls, 
de souffrances et de menaces irritait les esprits, exacer- 
bait les partis: l'exaspération gagnait de proche en pro- 
che et montait de la rue dans le Parlement. Ajoutez à ce 
bilan la folie du Roi, la scandaleuse inconduite et l'im- 
popularité du régent: vous reconnaîtrez que les bons ci- 
toyens de l'autre côté du détroit pouvaient tout craindre. 
Il est vrai qu'ils avaient une ressource : proclamer la 
République. Les malheureux n'y songeaient pas ; on ne 
peut pas songer à tout. \Nous seuls, dans ces circon- 
stances difficiles, avons cet esprit et ce bon sens. Aussi 
nousa-t-on surnommés le peuple le plus spirituel de la 
terre, et nous n'avons rien négligé, surtout dans ces der- 



SAINT-RENÉ TAILLANDIER 217 

niers temps, pour justifier cette agréable réputation. 
On le sait, la grossesse de la princesse Charlotte eut 
un dénouement tragique. Le récit de ces couches meur- 
trières est d'autant plus émouvant, que Stockmar, en sa 
qualité d'habile médecin, se trouvait dans une position 
spéciale. Sincèrement dévoué, mais se sentant étranger 
auprès des célèbres docteurs Baillie et Richard Croft, sa 
responsabilité l'effraya, et cet effroi domina tout pour lui, 
même le désir d'épargner à son prince, à son maître, la 
plus cruelle des douleurs. Il se récusa, il s'abstint, alors 
peut-être que ses conseils auraient pu sauver la malade. 
M. Saint-René Taillandier le blâme franchement, et il a 
bien raison ! Cette fois, la conscience tudesque de Stockmar 
le servit mal: il se crut prudent, et il n'était qu'égoïste. 
Mieux valait être responsable du malheur en s'eflV>rrant 
de le prévenir qu'en évitant de le combattre. L'une des 
deux responsabilités était plus commode que l'au- 
tre, et dès lors un dévouement énergique n'aurait pas 
dû s'y tromper. La scène est déchirante, et notre écri- 
vain la retrace avec une âme, un relief, un attendrisse- 
ment qu'on ne rencontre probablement pas, à un égal 
degré, dans les Notes du baron. Quant à la douleur de 
Léopold, elle fut immense, et même durable. Il put 
guérir de sa blessure, mais il garda la cicatrice. — « Ce 
qu'il éprouvait pour la princesse Charlotte, dit excellem- 
ment M. Saint-René Taillandier, c'était vraiment de 

l'amour. Il l'aimait pour sa valeur propre, il l'aimait 
X******** 13 



218 NOUVEAUX SAMEDIS 

aussi comme une œuvre qui lui était personnelle. » — Et 
plus loin, s'inspirant des souvenirs de famille rédigés 
par le roi Léopold pour sa nièce Victoria et ajoutés par 
elle au touchant volume qu'elle a consacré au prince 
Albert : « Dans ces pages, où brille la poétique image de 
Charlotte, c'est lui qui a tracé ces mots : (1862) « Le mois 
de novembre 1817 a vu la ruine de cette intimité si douce 
et le subit anéantissement de toute espérance et de 
toute félicité pour le prince ; jamais il n'a retrouvé depuis 
lors le sentiment de bonheur que lui avait procuré cette 
courte période de son mariage. » 

Vous me pardonnez, n'est-ce pas ? de m'être attardé 
avec cette jeune et romanesque Charlotte qu'a saluée 
lord Byron,et qui s'attarda si peu dans monde. M. Saint- 
René Taillandier a inscrit deux noms à la première page 
de son livre : deux têtes couronnées, dignes de la cou- 
ronne! Un chapitre pour chacune d'elles, est-ce trop? En 
un temps de prospérité monarchique peut-être: dans 
un moment où les triomphes démocratiques inaugurent 
la royauté de messieurs les avocats et de mesdames leurs 
épouses, il est permis de murmurer avec une sympathie 
mélancolique : « Il y avait une fois un Roi et une 
Reine! » 



SAINT-REM- TAILLANDIER 249 



1! 



Si j'arrive droit à la reine Victoria, au château de 
Windsor, au Roman de la Reine, ce n'est pas sans laisser 
sur mon chemin bien des sujets de regret. Quel drame , 
ce procès de la reine Caroline ! Quel couple étrange, ce 
mari acharné à changer en scandales les imprudences de 
sa femme, et cette femme heureuse et lière de donner 
contre elle des armes à l'homme qu'elle déteste le plus ! 
Quelle bonne occasion de risquer une légère esquisse de 
lord Brougham en un moment où le vicomte Othenin 
d'Haussonville vient de le raconter et de le peindre dans 
une ingénieuse notice l , et où la ville de Cannes, à peu 
près créée par lui, va célébrer son centenaire en inau- 
gurant sa statue! Comment résister au mystérieux attrait 
de cette Grèce réveillée de son sommeil, soulevée contre 
ses oppresseurs, retrouvant des soldats pour la défendre, 
des poètes pour la chanter, offrant à lord Byron un tom- 
beau digne de son génie, agitant l'Europe occidentale du 

1. Etudes biographiques et littéraires, par le vicomte 
d'Haussonville (1879 — Calmann-Lev 



220 NOUVEAUX SAMEDIS 

contre-coup de ses révoltes, inspirant un nombre incalcu- 
lable de mauvais vers et de discours latins, obtenant de 
l'imagination ce que la raison lui refuse, frappant d'im- 
popularité quiconque lui marchande son enthousias- 
me ou son appui, nous donnant l'illusion d'une glo- 
rieuse Renaissance et le texte d'une réclame libérale, et 
conservant, jusque dans ses défaillances ou ses faillites, 
un tel prestige, que nous ne voulons pas savoir si ses 
bandits ressemblent à des héros ou si ses héros ressem- 
blent à des bandits ! Nous avons tous été, plus ou moins, 
en 1828, pendant nos années de rhétorique, les amou- 
reux de la Grèce moderne, comme on s'éprend d'une de 
ces actrices qui électrisent toute une salle, sauf à dire 
tout bas, quand on est trop bien renseigné sur les secrets 
de la comédie : « C'est dommage ! » Mais, cette fois, quel 
amour bizarre ! Lorsqu'une maman n'a pas renoncé à 
plaire, elle voudrait bie*n pouvoir se faire passer pour sa 
fille. Ici, la fille nous passionnait en se faisant passer 
pour sa mère. 

Peu s'en est fallu que Léopold ne fût le premier roi de 
la Grèce libérée et régénérée; cet intéressant chapitre 
nous le montre sous un aspect que nous n'avions pas 
soupçonné: atteint d'une sorte de nostalgie poétique, qu'il 
eut volontiers associée à ses idées de gouvernement. A ce 
point de vue, il ne pouvait avoir de plus sage conseiller 
que Stockmar. On a accusé, vous le savez, notre cher et 
illustre M. de Villèle d'avoir dit, à propos d'Athènes, qu'il 



SAINT-RENÉ TAILLANDIER Ji'i 

n'avait aucune prévention contre cette localité. Le baron 
de Stockmar était, semble-t-il, delà même école. — « La 
Belgique, lui disait confidentiellemenl le roi Léopold, D'est 

que de la prose; c'est la Grèce qui eût satisfait les 
besoins poétiques de mon àme. » — A quoi I 
tif Stockmar répliquait : « La poésie que vous eut 
procurée la Grèce, j'en fais un cas médiocre... Je 1 
nais pourtant que la vie du premier roi des Hellènes, 
lorsqu'il sera mort après bien des épreuves, pourra 
offrir aux poètes une riche matière d'inspirations 
ques. » — Hélas! l'événement n'a pas justifié cette 
spirituelle boutade. Au lieu d'inspirations homériques, le 
pauvre roi Othon n'ajari: _. :é qu'un calembour 

excellent, à quadruple détente, et tel que je voudrais bien 
l'avoir fait. Quoique vous le connaissiez, je ne pnis 
résistera l'envie de le répéter; car il honore, il illustre 
notre siècle et notre langue. — « Que faut-il, disait 
Odry, pour que la Grèce soit heureuse? —Il faut co- 
ton, soie, fil et laine. i — Voilà ce que nous au- 
rions perdu, si Léopold avait a( - conditions 
qu'on lui imposait avant de lui permettre de passer roi. 
Franchement, je suis de l'avis de Stockmar. Dans l'in- 
térêt de Léopold, mieux valut la Belgique que la Grèce. 
Il y avait là-bas, comme dit M. Jourdain, trop de brouil- 
lamini et de tintamarre. 

Aujourd'hui, ce prologue de royauté > : près 

oublié ; mais, dans le temps, le refus du princv 



222 NOUVEAUX SAMEDIS 

motifs furent méconnus, dénaturés, défigurés, calomniés. 
Tandis que Léopold, si fin pourtant, était joué par plus 
fin que lui, parle comte Gapodistrias, l'Angleterre et les 
chancelleries le soupçonnaient de ne refuser ce petit trône 
que pour rester disponible à Londres, au milieu du dé- 
sarroi des Georges et des Guillaume. Je cueille ici un sou- 
venir personnel. Au commencement de ce mois de juillet 
1830, qui devait si mal finir, j'étais à la campagne, aux 
environs de Paris, chez M. H..., secrétaire du Conseil 
d'État, héritier des meilleures traditions du groupe de 
madame de Staël et de madame Suard, et lié avec toutes 
les célébrités libérales, littéraires ou politiques de celte 
époque. Chétif étudiant, perdu au milieu de cette élite 
de beaux-esprits prédestinés aux académies et aux minis- 
tères, je ne disais rien, ne pensais guère et n'en écoutais 
que mieux. Ce jour-là, en dehors de la politique fran- 
çaise qui allait être, comme le Dieu d'Israël, fidèle à 
toutes ses menaces, on se préoccupait surtout d'un article 
qui avait paru le matin dans la Revue française, et 
non pas de France, légère variante que je signale à 
M. Saint-René Taillandier. Célèbre alors et marchant côte 
à côte avec le Globe, la Revue française avait pour prin- 
cipaux rédacteurs MM. Guizot, Vitet, de Barante, de 
Guizard, le duc de Broglie (l'ancien), Alexis de Saint- 
Priest, de Rémusat, Trognon, Duvergier de Hauranne, 
.etc. Son épigraphe que j'ai souvent citée parce que 



SAINT-RENE TAILLANDIER 
nous en avons fait la plus cruelle des ironies, étail 
empruntée à Ovide : 

Et quod nunc ratio est, impetus ante fuit, 

ce qui signifie que, après avoir été impétueux, nous 
allions être raisonnables: prédiction qui nous serre le 
cœur, quand nous songeons que, trois semaines plus 
tard, la fureur populaire, renversant l'antique monarchie, 
préludait à un demi-siècle de révolutions, de calamités, 
de crimes et de ruines,pour aboutir aujourd'hui même, 
non plus à l'atténuation, à l'excuse, au pardon, non plus 
même à la réhabilitation, mais à la glorification triom- 
phale des assassins et des incendiaires de la Commune ! 
L'article en question, que l'on attribuait à M. de Ré- 
musat ou à M. Duvergier de Hauranne, traitait fort 
sévèrement, quoi qu'en fort beau style, le prince 
Léopold, et s'associait aux injustes récriminations du 
cabinet britannique et de la diplomatie européenne. Qui 
leur eût dit pourtant, à ces spirituels libéraux, à ces 
philhellènes de 1830, que ce prince accusé d'ambition, de 
calcul, d'astuce et d'arrière- pensées égoïstes, deviendrait 
bientôt, à force de sagesse, de modération, de clair- 
voyance et de loyauté, un des plus précieux auxiliaires de 
leur politique? Nous connaissons à présent les vrais mo- 
tifs du refus de Léopold, et Stockmar, qui fut son con- 
seiller, ne nous laisse là-dessus aucun doute. Sa con- 



224 NOUVEAUX SAMEDIS 

science et son honneur lui défendaient d'accepter cette 
fragile couronne. A ses yeux, le premier devoir d'un 
étranger appelé à régner sur un peuple était de s'assi- 
miler assez étroitement cette nationalité nouvelle pour 
rivaliser de patriotisme avec ses sujets les plus patriotes. 
Or, le comte Capodistrias avait su lui persuader qu'il au- 
r ait à soufTrir, dès le début, dans tous ses sentiments 
d'Hellène adoptif et de citoyen de sa troisième patrie. 
La suite a prouvé que les habiletés du rusé Corfiote res- 
semblaient à des prophéties. 

Mais il est temps d'arriver à Windsor. Si nous ne devons 
plus y rencontrer Shakspeare ni Pope, nous n'y perdrons 
r ien. Glissons donc rapidement sur la révolution belge, 
que les voltairiens de 1830 surnommèrent une ébullition 
d'eau bénite. Ne nous arrêtons pas à la fondation du 
royaume de Belgique. M. Saint-René Taillandier se fait 
ici — et il a bien raison ! — le contradicteur de Stockmar, 
toujours enclin à médire de la France et du roi des Fran- 
çais. Tout est bien qui finit bien. Le duc de Nemours ne 
fut pas roi des Belges ; mais la France n'en fut pas 
moins, en définitive, l'arbitre d'une situation dont notre 
influence aplanit les difficultés et conjura les périls. Les 
susceptibilités des puissances voisines furent déjouées ou 
apaisées sans qu'il en coûtât rien à notre orgueil national. 
L'armée française répara la déroute de l'armée delà Meuse, 
et sauva la Belgique de l'invasion hollandaise. Ainsi, un 
an, presque jour pour jour, après une Révolution qui ne 



SAINT-RENE TAILLANDIER 225 

pouvait manquer de l'affaiblir, notre gouvernement créait 
aulieudedétruire, protégeait aulieu d'usurper, inaugurait 
la politique d'équilibre au lieu de la politique d'aventure. 
Il cessait d'être révolutionnaire pour devenir fondateur, 
preuve d'une maturité précoce en dépit de ses récentes 
origines qui lui conseillaient d'être jeune, et sortait de 
ce dangereux défilé avec ce surcroît d'autorité que l'on 
gagne en se réservant quand on pourrait s'imposer. 
Singulière destinée de cette monarchie de 1830 ! Résis- 
ter, quand un rien suffirait a l'abattre! Périr, quand il 
faudrait si peu pour la faire vivre! 

Tout cela, c'est de l'histoire. Stockmar y ajoute des 
renseignements ; M. Saint-René Taillandier y réfute 
des injustices avec un rare mélange de sagacité et de 
droiture. Mais n'oublions pas qu'il nous a promis un 
roman, — le Romande la Rei?ie,— el qu'il tient parole. 
Vous savez comment se préparaient et se concluaient 
autrefois les mariages princiers. On ne daignait pas même 
consulter les deux principaux intéressés. A peine au sor- 
tir de l'enfance, on les mariait par procuration. Leurs 
fiançailles n'étaient qu'un article de plus dans un traité de 
paix ou d'alliance. Sous prétexte que les extrêmes se 
touchent, la politique, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus 
haïssable, accaparait, absorbait, opprimait ou remplaçait 
ce qui existe de plus aimable, les premières tendresses de 
deux jeunes coeurs qui demanderaient à se connaître 
pour savoir si, en mottant d'accord deux nations et deux 



226 NOUVEAUX SAMEDIS 

souverains , ils peuvent aussi s'accorder. Ce qui en 
résultait, vous le savez aussi. Bien des scandales de 
haut parage n'oni pas eu d'autre cause et d'autre excuse. 
Lorsque la main droite est trop froide, toute la chaleur 
se réfugie dans la main gauche. 

Ici, rien de pareil. Dès la première page, et quand le 
dénouement est encore bien loin, on aspire je ne sais quel 
suave parfum, comme si vous ouvriez votre fenêtre un 
matin de printemps, après une ondée, et si un souffle 
balsamique vous apportait les vagues senteurs des lilas, 
des violettes et des primevères. — a II y avait longtemps, 
nous dit M. Saint-René Taillandier, que deux personnes 
de la famille, la duchesse douairière de Saxe-Gobourg et 
son fils, le roi des Belges, avaient songé pour cet enfant 
(le prince Albert), à un royal avenir. La vieille duchesse, 
grand'mère à la fois du jeune prince Albert de Saxe- 
Gobourg et de la jeune princesse Victoria, future reine 
d'Angleterre, s'était dit bien souvent que son petit-tils 
et sa petite-filie étaient destinés l'un à l'autre. L'idée d'un 
mariage entre son cher petit Albert et sa chère petite 
fleur-de-mai, comme elle appelait la princesse Victoria, 
était le plus ardent de ses désirs. » 

Six ans après, le roi des Belges écrivait à Stockmar 
(mars 1836) :« il y avait plusieurs années que j'avais 
conçu la plus haute idée de mon jeune neveu, le prince 
Albert, si beau, si aimable, si richement doué: me voici 
convaincu désormais qu'aucun des -princes n'est plus en 



SAINT-RENÉ TAILLANDIER 227 

mesure que lui de rendre ma nièce heureuse et de rem- 
plir dignement cette difficile place d'époux de la reine 
d'Angleterre. » 

Voilà le préambule : il est bien simple, mais que d'in- 
cidents pouvaient le compliquer! On la dit souvent, il 
suffit que les parents arrangent d'avance un mariage, 
pour que leur projet soit contrarié par ceux-là mémo 
qui leur semblaient faits l'un pour l'autre. Le vieux 
proverbe « loin des yeux, loin du cœur, » pourrait trou- 
ver sa contre-partie dans les inconvénients du trop près. 
Pour les âmes quelque peu romanesques, — et nous ne 
comptons que celles-là, — les mariages de famille ont le 
tort d'offrir un bonheur trop facile, trop prévu, de ne pas 
ouvrir un champ assez vaste aux émotions, aux efforts, 
aux alternatives de crainte, d'espérance et de certitude, 
à ce sentiment profondément humain qui estime les biens 
de ce monde, non pas par ce qu'ils valent, mais parce 
qu'ils coûtent. On dirait que, pour des fiancés unis d'a- 
vance par des liens de parenté, la différence, la grada- 
tion ne peut exister que du moins au plus, qu'ils auront 
toujours beaucoup de peine à reconnaître le moment où 
leur affection quasi-fraternelle doit changer de nom. Ce 
qu'il y a de remarquable et de charmant dans le roman 
de la reine Victoria, c'est qu'il se forme, s'épanouit, s'em- 
bellit, s'échauffe de tout ce qui refroidit et décolore les 
unions de ce genre, et que les sentiments domestiques 
s'y fondent, dans une douce harmonie, avec de plus \ \ 



228 NOUVEAUX SAMEDIS 

tendresses. Aussi, chaque fois que cette note exquise 
revient dans le récit, M. Saint-René Tallandier prend-il 
soin, à l'aide d'un mot, d'une allusion délicate, de nous 
montrer sous son véritable aspect « cette fleur rare des 
chastes amours » — « Une affaire de la plus haute gra- 
vité, affaire d'État, s'il en fût, avait été conduite comme 
un roman, — un roman anglais, bien entendu. » — Hé- 
las! oui, trop bien entendu, car ces romans ressemblent 
fort peu aux nôtres ! Et plus loin : « Si nous les avions 
toutes, ces missives intimes ..., ce serait vraiment un 
tableau achevé, une de ces gracieuses images de la 
vie domestique comme les aiment les romanciers anglais. 
Quel peintre de cottages n'envierait l'expression de ces 
joies familières! Le cottage ici, c'est le palais de Windsor: 
mais telle est la simplicité de cette correspondance, que la 
grandeurducadrenefaitaucuntortàlapoésiedeschoses.» 
La situation de Victoria, en juin 1837, au moment où 
mourait Guillaume IV, et où elle se trouvait presque en 
même temps majeure et reine, n'avait rien qui pût faire 
redouter pour elle les fadeurs d'un bonheur trop facile. 
La politique, le Parlement, les ministres, les tories et les 
whigs, se chargeaient de lui fournir surabondamment ces 
complications, ces perplexités, ces difficultés, ces incer- 
titudes, ce trouble qu'elle ne rencontrait ni dans son cœur, 
ni dans celui du jeune prince. Dans ce chapitre où notre 
historien s'est vraiment surpassé et auquel ni Walter Scott, 
ni M. Guizot n'auraient refusé leur signature, lord Mel- 



SAINT-RENÉ TAILLANDIER 229 

bourne, M. Abercromby, sir Robert Peel, lord Wellington, 
lord Palmerston et leurs collègues, personnifiaient à leur 

manière ces puissances jalouses ourevêches, ces trouble- 
fêtes, qui, dans les romans ordinaires, dans les poèmes, 
les ballades ou les contes de fées, s'ingénient à contrarier 
le bonheur des deux amants. C'est ici que le rôle de 
Stockmar devient plus considérable encore et plus hono- 
rable, que ses notes ou mémoires sont d'un intérêt plus 
vif, et que nous pouvons apprécier l'amitié presque pater- 
nelle de Léopold pour ce jeune couple, qu'il s'était plu à 
marier dans sa pensée avant de l'avoir pour complice. Plus 
que jamais il mérite que son nom soit associé à celui de 
cette nièce dont le bonheur trop court fut en partie son 
ouvrage. Nous parlions de roman anglais tout à l'heure. 
S'il s'agissait d'un roman hindou, on pourrait dire que, au 
moyen d'un de ses avatars dont Vichnou avait le secret, 
Léopold, prince -consort ou mari de la reine et sa bien- 
aimée Charlotte, reparaissaient et se reconnaissaient sous 
les traits d'Albert et de Victoria. Albert fut en 1840 ce 
que son oncle aurait été en J830, à la mort de 
Georges IV. 

« Le roi des Belges, nous dit M. Saint-René Tail- 
landier, connaissait trop bien le terrain des stratégies 
parlementaires de Londres pour ne pas se préoccuper des 
périls auxquels sa nièce allait être exposée. Ce fut ce mo- 
ment-là qu'il choisit pour donner Stockmar à la prin- 
cesse Victoria (24 mai 1837), comme le plus sûr dos 



230 NOUVEAUX SAMEDIS 

conseillers et le plus dévoué des amis. L'ancien médecin 
du prince Léopold, le docteur qui avait soigné le duc de 
Kent à son lit de mort et veillé sur le berceau de la 
future reine, a pu invoquer bien des titres d'honneur: il 
n'en a pas de plus précieux que celui-là. » 

Oui, mais l'esprit national anglais, si pointilleux, 
si ombrageux, si exclusif, si susceptible, si jaloux de ses 
prérogatives, s'inquiétait du rôle peu défini du doc- 
teur. Il s'inquiétait surtout de la question de savoir ce 
que serait, dans l'État, le mari de la Reine, quelle 
devait être la limite de ses attributions, quel pouvait être 
le danger de son influence, si, au lieu de se contenter 
d'être le plus heureux époux et le premier gentle- 
man du royaume, il aspirerait à devenir un personnage 
politique. Il y eut là, pour Victoria, des froissements, de 
secrètes souffrances, de douloureux scrupules, presque 
des remords de tendresse, qui, si elle eût été tout à fait 
romanesque, eussent remplacé pour elle ces obsta- 
cles, ces péripéties nécessaires au charme du dénouement. 
N'est-ce pas là une situation unique, une sorte d'antithèse 
d'autant plus poignante qu'elle crée un contresens? 
Plus la reine aimait le prince Albert, plus elle était heu- 
reuse de son amour, plus aussi elle devait souffrir en se 
voyant forcée d'être officiellement supérieure à lui. 
M. Saint-René Taillandier analyse excellemment, avec 
un tact, une délicatesse, un mélange de gravité et de dou- 
ceur au-dessus de tout éloge, cette situation en parties 



SAINT-RENE TAILLANDIER •„• ! I 

doubles, le malaise ou du moins L'anxiété de cette femme, 
de cette souveraine, obligée de subir par le dehors de 
quoi troubler ou altérer ses joies intérieures, et de re- 
garder presque comme son sujet celui qu'elle eût voulu 
saluer comme son maître. Nos journaux charivariques 
ont pu s'égayer dans le temps sur ce détail caracté- 
ristique. Sous la plume de M. Saint-René Taillandier, 
il redevient ce qu'il a été, ce qu'il devait être; touchant, 
attendrissant, — j'allais dire pathétique. Même dans les 
rangs ordinaires, une femme vraiment aimante, en pré- 
sence de l'homme qu'elle a choisi et qu'elle sait digne 
d'elle, éprouve un irrésistible besoin de soumission, 
d'obéissance, d'infériorité. C'est en lui qu'elle met son 
orgueil, c'est en lui qu'elle veut se retrouver, riche 
de ses propres dépouilles, fière de tout ce qu'elle 
abdique en son honneur. Par un perpétuel déplace- 
ment de tout son être, il lui semble qu'elle ne serait 
jamais plus heureuse, plus grande, plus complète, que le 
jour où il serait tout et elle rien. Et une reine ! Quel sup- 
plice que cette royauté qu'il ne lui est pas permis de par- 
tager avec son époux et de donner avec son cœur ! Quel 
charme si, au lieu de voir en lui le mari de la reine, elle 
pouvait n'être plus reine qu'en qualité de femme du roi ! 
Eh bien, grâce aux bons conseils de Stockmar, à la 
sagesse du jeune prince, aux habiles concessions des 
hommes d'État, aux patriotiques inspirations qui adou- 
cirent les susceptibilités nationales, les passions s'apaise- 



232 NOUVEAUX SAMEDIS 

rent, les obstacles s'aplanirent, les nuages se dissipèrent. 
M. Saint-René Taillandier résume la situation en quel- 
ques lignes. — « La loi politique, nous dit-il, n'avait 
reçu aucune atteinte, en même temps que la loi chré- 
tienne était admirablement maintenue et respectée. Le 
prince, sans être roi, était le chef de sa famille. Ne pou- 
vant être le premier dans l'État, il était, selon le vœu de 
la reine, le premier dans sa maison. » — Quel charmant 
mariage! En dépit du climat de Londres, il éclaire d'un 
rayon de soleil les pages qui nous le racontent: — « Il y 
a quelque chose de bien plus expressif encore dans ce 
frémissement silencieux de joie et de tendresse que toute 
la nation ressentit d'un bout du royaume à l'autre. On 
sait combien les Anglais ont le sentiment de la vie de 
famille. Avec quelle grâce les romanciers et les poètes, 
surtout depuis Cowper et Woodsworth, n'ont-ils pas fait 
vibrer les cordes intimes ! L'Angleterre politique, dans 
son rude bon sens, était impatiente de voir la reine se 
donner un soutien ; l'Angleterre tout entière, dans son 
poétique sentiment de l'amour, fut attendrie et charmée 
du roman de la reine. A voir ce jeune prince, dans la 
fleur de ses vingt et un ans, emmener ainsi sa jeune 
épouse à l'abri des hautes tours gothiques de Windsor, 
toute la vieille Angleterre en reçut comme un rayon de 
soleil. La terre britannique semblait transfigurée; les 
fraîches prairies étaient plus fraîches, les doux cottages 
étaient plus doux».. » 



SAINT-RENÉ TAILLANDIER 233 

Je vous le disais bien, que M. Saint-René Taillandier 
est poète ! Hélas! le mot est d'autant plus juste qu'il lui 
a fallu un effort d'imagination pour se figurer ces joies 
nationales, ces tressaillements populaires, celte faculté 
d'assimilation qui donnait à tous les Anglais une part 
dans cette fête royale. En France, ce sentiment n'existe pas 
ou n'existe plus. Il s'éteignait déjà à cette époque, et les 
quolibets ou les sarcasmes n'épargnaient pas plus le 
château de Windsor ou le palais de Saint-James que 
Neuilly ou les Tuileries. On sait combien fut fécond le 
mariage salué avec tant de joie par ie patriotisme britan- 
nique. A chaque nouvelle grossesse de la reine, nos 
économistes républicains, ces fanatiques d'épargne qui 
nous représentaient chaque matin comme ruinés par 
notre gouvernement, s'inquiétaient bruyamment pour 
le budget de nos voisins, calculaient ce qu'allait coûter 
la naissance de ce prince ou de cette princesse, et en con- 
cluaient que le régime monarchique est écrasant pour 
les peuples. L'événement leur a donné raison; il nous 
est prouvé aujourd'hui que la République prend bien 
plus de souci de notre argent et coûte beaucoup moins 
cher; mais en février 1340, les Anglaisétaient d'un autre 
avis. Malgré leurs lois qui plaçaient en dehors de la po- 
litique la personne royale et permettaient au gouver- 
nement de fonctionner sous un régent odieux ou un roi 
fou, il leur plaisait, après la folie de Georges III, les 
scandales de Georges IV et le règne insignifiant de Guil- 



234 NOUVEAUX SAMEDIS 

laume IV, de pouvoir enfin élever et arrêter leurs re- 
gards sur deux nobles et radieuses figures. Nous autres 
Français, plus intelligents et plus progressifs, nous ne 
pouvons pourtant ni les blâmer ni les plaindre. Malheur 
aux peuples qui aiment mieux ne pas estimer ceux qui 
les gouvernent qu'être gouvernés par ceux qu'ils 
estiment ! 

Que ne puis-je suivre notre éminent écrivain dans tout 
le cours de ce beau récit qui va jusqu'à la mort du prince 
Albert, de Stockmar et du roi Léopoîd ? (1861-1865.) Mais 
je l'ai dit, je ne pouvais que cueillir une gerbe dans cette 
moisson, deux fleurs dans cette riche corbeille. Elles sont 
rares, aujourd'hui, les fleurs royales, et, si l'on nous 
disait en latin : « Manibus date lilia plenis- ! » nous 
serions forcés de répondre que nous avons perdu notre 
latin, que les lis nous manquent et que nous n'avons 
plus les mains pleines. Consolons-nous du moins 
avec des hommes tels que M. Saint-René Taillandier, 
avec cette âme si française, cet esprit si libéral, ce style si 
noble et si pur. Sa littérature me dédommage de notre 
politique. Chaque fois que, les yeux fixés sur nos sei- 
gneurs et maîtres, je serai tenté de douter qu'il y ait en- 
core une France, je le relirai, et je ne douterai plus. 



XI 



SILVESTRE DE SACY 



2 3 février 187 9 

Je voudrais aujourd'hui essayer d'esquisser, d'après 
mes souvenirs, une physionomie, un type, qui, dans 
l'effacement général de figures contemporaines, avait su 
garder jusqu'au bout son relief particulier el sod cachet 
original. Tout ne mérite pas l'admiration, ni même 
l'assentiment dans la vie 1 et dans les écrits de M. Sil- 
vestre de Sacy ; il a eu, lui aussi, sa crise : si j'osais, je 
dirais qu'il à jeté sa gourme a soixante ans: d'autant 
moins explicable celle-là, qu'elle semblait plus contraire 
à ses habitudes, à son éducation et à ' Sa littéra- 

ture a été trop exclusive. Il était de ceux qui disaient 

1. Il s'agit ici, bien entendu, de la vie publique. La vie pri- 
vée était admirable. 



236 NOUVEAUX SAMEDIS 

comme Royer-Collard : « Je ne lis plus, je relis, » — ce 
qui m'a toujours paru la marque d'une manie ou 
d'une faiblesse d'esprit plutôt que d'une supériorité 
quelconque. Enfermé dans son xvir 3 siècle avec deux 
petites fenêtres, ouvertes Uune sur le xvnr 3 , l'autre 
sur le xvi e , il ne critiquait pas le nôtre, il l'ignorait, 
et cette ignorance volontaire le disposait à de sin- 
gulières injustices. Après un intervalle de vingt- 
cinq ans, je me souviens encore de l'effet de stupeur, 
presque de scandale, qu'il produisit sur moi, dans une 
de nos premières causeries. Eu 1854, à une époque où 
le génie et la gloire de Victor Hugo étaient intacts, où le 
nom de Chateaubriand n'avait rien perdu de son pres- 
tige, où Lamennais venait à peine de s'éteindre, où 
Lamartine, Cousin, Guizot, Augustin Thierry, Yillemain, 
Sainte-Beuve, Michelet, Alfred de Vigny, Alfred de Mus- 
set, Montalernbert, Lacordaire, Tocqueviile, Mérimée, 
George Sand, Thiers, Alexandre Dumas, Théophile Gau- 
tier, Ponsard, étaient encore debout, il me dit avec une 
résignation comique : « Que voulez-vous ? un pays ne 
peut pas avoir, de suite, quatre grands siècles littéraires: 
nous avons eu le xvi e , le xvn e et le xvm e : c'est fini ! • 
En outre, à force de rechercher la perfection et de 
prêcher d'exemple la sobriété, il nous faisait songer, tan- 
tôt an mot de M. Hugo sur les mauvais estomacs forcés 
d'être sobres, tantôt à un mot plus rabelaisien qu'Auguste 
Préault appliquait à M. Ingres pour donner à un célèbre 



SILVESTRE DE SACY 237 

pharmacien une idée de la différence entre te peintre de 

Stratonice et le peintre des Massacres de Scio. 

Et pourtant, quand je me recueille pour retrouver en 
moi-même l'image du prosateur exquis, du littérateur 
éminent, de l'homme excellent, dont la mon est un deuil 
pour quiconque préfère la qualité à la quantité, je me 
dis, non seulement que ces bizarreries, ces lacunes, ces 
partis pris, ces faiblesses ou ces manies notaient rien à 
la saveur de son talent et à l'attrait de sa personne, mais 
qu'on ne le voudrait pas différent. Il y a eu de l'har- 
monie dans ses contrastes, de l'accord dans ses disparates, 
et il semble qu'il serait moins complet s'il avait voulu 
être toujours ressemblant. Je le revois en idée à l'Insti- 
tut, dans son cabinet de travail ; son front chauve sous 
sa calotte de velours noir, ses lèvres minces et tines, ses 
petits yeux gris au regard vif, son honnête visage tour 
à tour empreint de naïveté et de malice, de gravité et 
d'enjouement, d'austérité janséniste relevée d'un grain 
de sel gaulois; heureux, à l'aise dans ce milieu paisible 
de lecture, d'étude, de savoir et de silence ; bénédictin 
laïque, bibliothèque vivante à deux pasd'unebibliothèque 
publique, s'assimilant peu à peu ses livres préft 
ses auteurs de prédilection ; retardant de deux cents ans 
sans paraître un anachronisme: ne trouvant pas de par- 
fum préférable à celui des vieilles reliures; plus familier 
avec le passé qu'avec le présent, tel enfin qu'on était 
souvent tenté de lui demander des nouvelles de la mar 



238 NOUVEAUX SAMEDIS 

quise de Se vigne, delà mère Angélique on de Jaqneline 
Pascal, plutôt que de s'enquérir de son opinion sur la 
guerre de Crimée ou les séances du Corps législatif. Je 
viens de nommer madame de Sévigné. Je lis dans une 
jolie page : « Sacy nous dit qu'il eût regardé comme un 
bonheur suprême d'être enfermé pendant trois mois en 
tête-à-tête avec l'incomparable marquise. Vraiment, il 
n'est pas dégoûté ! Lui, c'est fort bien, mais elle ?... » — 
Puis le malicieux écrivain se .ravise, et il ajoute . « Ce 
qui n'empêche pas que Sacy ne soit, malgré tout, unena- 
ture. » — J'aurais dit plus simplement un caractère avant 
lecurieuxepisodequifitdeM.de Sacy un sénateur. Main- 
tenant, je dirais une âme, ce qui a bien aussi son mérite- 
C'est en 1828 , sous le ministère Martignac , de 
douce et mélancolique mémoire, que M. de Sacy débuta 
dans la presse militante, sous le regard vigilant et le 
patronage à la fois bienveillant ef redoutable de MM. Ber- 
tin. Il entra au Journal des Débats, et ne le quitta 
plus. Dans son discours de réception à l'Académie fran- 
çaise, et, trois ans après, dans la préface de ses Variétés 
littéraires, il a rendu hommage à ce ministère qui aurait 
pu tout sauver si l'opposition acharnée de la gauche 
n'avait justifié les méfiances de Charles X. — « La France, 
disait-il, n'a pas vu de plus beaux jours que ces jours 
d'illusion et d'espérance ! M. de Martignac était minis- 
tre. La modération de son esprit et le charme de sa parole 
aplanissaient les difficultés. C'est bien de lui qu'on peut 



SILVESTRE DE SACV 239 

dire que la persuasion coulait de ses lèvres. J'ai entendu 

de plus grands orateurs; je n'en ai pas entendu de plus 
séduisants. La grâce répandue sur toute sa personne 
désarmait d'avance ses adversaires... » — Il faudrait 
cit^r tout ce passage, qui se termine par un aveu bien 
significatif sous une plume si honnête, guidée par une 
conscience si timorée : « L'année 1830, cette sombre et 
mémorable année, me laisse moins tranquille... » A ce 
souvenir d'apaisement je puis en ajouter un autre, plus 
respectable encore et plus sacré. En remontant jusqu'à 
mes années de collège, je rencontre, sous la nef de Saint- 
Sulpice, l'illustre orientaliste Silvestre de Sacy, père de 
celui qui vient de mourir, agenouillé et priant devant 
le maître-autel. Jamais la vertu, la foi, la piété, et — 
disons le mot, — la dévotion, ne m'apparurent sous un 
aspect plus vénérable. C'était l'image de la vraie science 
se déclarant ignorante devant Dieu et s'absorbant dans la 
lumière immortelle. Si ce fut là un type de janséniste, il 
m'est difficile d'y voir le synonyme d'un hérétique. Soyons 
justes! L'homme qui eut l'honneur de porter ce beau 
nom, de grandir au milieu de pareilles leçons et de pa- 
reils exemples, avait le droit de ne pas chercher la vérité 
hors de ses traditions de famille. 

Plus tard, quand j'ai connu M. de Sacy, je me suis de- 
mandé souvent comment cet esprit correct, sobre, amou- 
reux de la perfection, méticuleux dans le choix de ses 
mots et de ses phrases, hostile à l'improvisation litté- 



240 NOUVEAUX SAMEDIS 

raire, avait pu s'accommoder des hâtives exigences du 
journalisme. Il me grondait doucement de mon engage- 
ment hebdomadaire: « Quand on écrit un article par 
semaine, me disait-il, c'est beaucoup s'il y en a un de 
bon sur quatre ! » —J'aurais pului répondre que c'était, 
en effet, beaucoup pour moi, et que je n'en demandais 
pas tant. Mais, lui ! à dater de 1824, et pendant tout 
le règne de Louis-Philippe, ce fut presque jour par 
jour qu'il jeta sa noble prose au minotaure politi- 
que : un de ses collègues vient de nous apprendre que, 
au moment de sa candidature à l'Académie, vers 1854, 
n'ayant encore rien publié sous forme de livre, il 
avait écrit un nombre de lignes égal à trente volumes 
in-folio. Évidemment, il fit, dès cette époque, deux parts 
dans sa littérature; l'une pour le public, l'autre pour lui- 
même; l'une où il dispensait parfois la polémique de lui 
suggérer le mot exact, l'expression nécessaire, et où il 
se consolait en songeant que la curiosité et la passion, 
ces deux aliments ou éléments du journalisme, ne sont 
ni puristes, ni stylistes ; l'autre, où il se recueillait dans 
son for intérieur, redevenait le lettré par excellence, 
priait tout bas Montaigne, Pascal ou Bourdaloue d'am- 
nistier ses Premier-Paris, et s'identifiait si bien avec ses 
modèles que, le lendemain, il avait à faire un effort pour 
taquiner le ministère Polignac ou soutenir le ministère 
Mole. Cette seconde part finit par prévaloir et le reconqué- 
rir tout entier. A l'époque où je lui fus présenté par mon 



SILVESTRE DE SACY 241 

cher d'Ortigue, si digne de l'apprécier et offrant avec 
lui plusieurs traits de ressemblance, la grande généra- 
tion des Berlin avait disparu ; Armand Bertin les avait 

suivis de près. Il ne restait plus qu'Edouard, artiste plu- 
tôt que politique, maladif, et je crois, passablement 
voltairien: et le général Bertin de Vaux, homme spiri- 
tuel et charmant, dont les anecdotes quelque peu 
scandalisaient et amusaient le disciple de Port-Royal. Ces 
scènes ne manquaient pas de comique : le général racon- 
tait, par exemple, avec un grand luxe de pantomime, 
l'impression qu'avait produite sur lui telle actrice des 
Bouffes ou telle danseuse de l'Opéra. Soudain, il s'aper- 
cevait qu'un tout jeune homme, son pupille ou son til- 
leul, entré à pas de loup pendant son monologue, écoutait 
d'une oreille trop attentive. Aiors il changeait de ton. — 
Viens ici ! disait-il au jeune homme, de sa plus belle voix 
de commandement. Tu sais que je t'ai toujours prêché la 
morale la plus pure: mais il faut servir les gens selon leur 
goût. Si je raconte cette histoire, c'est pour Sacy, qui est 
un affreux libertin ! » A ces mots, les rires redoublaient : 
honnête gaieté des belles âmes ! 

M. de Sacy, dans cette nouvelle phase, académicien 
déjà ou sûr de sa prochaine élection, présidait et dirigeait 
plutôt qu'il ne rédigeait. Le service du. Premier-Paris était 
confié alternativement à M. Alloury et à Prévost-Paradol. 
M. Alloury était sourd, lourd, maussade, ennuyeux, dés- 
agréable; mais Prévost-Paradol ! — « Ses quinzaines 



242 NOUVEAUX SAMEDIS 

pour moi le paradis! » me disait M. de Sacy. — C'était, en 
effet, le charmeur avec un mélange de grâce et de bonté 
qui le rendait irrésistible. Il avait pour son chef, pour son 
ancien, des attentions, des soins d'une délicatesse fé- 
minine, d'une tendresse filiale. La souplesse de son 
esprit, qui lui donnait tant d'avantages en un temps où 
les malices vivaient de sous-entendus, où l'épigramme 
se cachait, à doses homœopathiques, dans un point d'in- 
terrogation, une parenthèse ou une réticence, se retrou- 
vait dans tous les détails de la vie intime et réussissait à 
déguiser ce que la besogne quotidienne a nécessaire- 
ment de fastidieux et de monotone. Pauvre Prévost- 
Paradol ! Si spirituel, et si aimable! Rencontrant 
partout ce sourire de bienvenue qui accueille les natures 
privilégiées ! Il avait ce secret rare, d'être heureux sans 
être envié, d'être agressif sans être haï. On eût dit que 
les bonnes fées, groupées autour deson berceau, raccom- 
pagnaient sur sa route, écartaient les obstacles, conju- 
raient les périls, et, d'un coup de baguette, changeaient 
sous ses pas les épines en fleurs, les ronces en rosiers, 
les feuilles en palmes. Hélas ! Elles se sont lassées en 
chemin, ou plutôt elles ont reculé d'épouvante, en face 
d'effroyables calamités qui défiaient leur puissance. Pour 
nous, en nous remémorant la fin mystérieuse et tragique 
de cette brillante destinée, souvenons-nous du moins 
que deux anges prient pour Prévost-Paradol ; l'un dans 
le cloître, l'autre dans le ciel. 






SILVESTRE DE SACY 243 

En 1858, M. de Sacy était déjà de l'Académie depuis 
quatre ans, lorsqu'il publia le plus considérable, — 
j'allais dire le seul, — de ses ouvrages : Variétés litté- 
raires, historiques et morales (2 vol. in-8). Ici, ma res- 
pectueuse sympathie m'autorise à une franchise absolue. 
Dans leur ensemble, sauf quelques exceptions où se 
reconnaissaient l'originalité et la passion de l'écrivain 
bibliophile, ces deux volumes ne dépassent pas la bonne 
moyenne d'une bonne littérature révélant un bon esprit 
dans un bon style. C'est ce que Sainte-Beuve appelait 
de l'excellent Sacy ordinaire ; c'est du Féletz, plus sé- 
rieux et plus solide, avec un peu moins d'agrément mon- 
dain. Comment s'en étonner? On; rencontre dans ces 
pages les noms de Chateaubriand , de Saint-Marc 
Girardin, de J.-J. Ampère, de M. Delécluze, de Philarèle 
Chasles,de Villemain, de M. de Rémusat, de Jules Janin, 
etc., etc. Or, M. de Sacy, — nous l'avons dit et il ne s'en 
cachait guère, — ne croyait pas à la littérature moderne. 
Il vivait en idée hors de son mouvement, de son bruit, 
de ses ardeurs, de ses beautés, de ses innovations, de ses 
-luttes, de ses crises, de ses aspirations, de ses défaillances. 
C'était un survivant du grand siècle, un contemporain 
de Nicole et de Saint-Cyran, se prêtant de bonne grâce 
aux convenances de précieuses amitiés, aux devoirs de 
rédacteur en chef du plus littéraire de nos journaux 
français, et parlant correctement, sagement, ingénieu- 
sement, mais sans conviction et sans feu, des contem- 



244 NOUVEAUX SAMEDIS 

porains de René et de Jocelyn. Une condition essentielle 
pour juger les oeuvres de son temps, c'est d'être de son 
temps, dût-on en partager les erreurs, les travers et les 
folies, dût-on se jeter aveuglément dans la mêlée pour en 
rapporter plus de horions que de chevrons. Dès que l'on 
se sent en arrière, même d'une seule génération, il y 
aurait lieu souvent de se récuser et de s'abstenir. S'il 
nous arrive à nous, plus jeunes que M. de Sacy et infi- 
niment plus ouverts aux séductions de la poésie et de la 
prose modernes, de tenir entre nos mains un livre à 
la mode, et de dire : « C'est possible, c'est peut-être très 
beau, mais je n'en ai pas le sens, » qu'est-ce donc quand 
il faut franchir un espace de deux cents ans pour se 
mettre au courant de son sujet, et remplacer la paire de 
socques par les bottes de sept lieues? 

Non, ce n'est pas dans les Variétés littéraires qu'il sied 
de chercher le vrai Sacy : c'est dans ses admirables pré- 
faces de Y Introduction à la vie dévote, de saint François 
de Sales, du Traité de la connaissance de Dieu et de soi- 
même, deBossuet, et surtout de la nouvelle édition des 
Lettres provinciales. (Jouaust, 1877.) Lcà, il est supérieur, 
incomparable, inimitable; il est chez lui, dans toute l'ex- 
quise originalité d'un talent d'autant plus personne!, 
qu'il semble s'appliquer et s'ajuster à l'œuvre d'autrui. 
C'est la perfection émouvante et persuasive, la plus rare 
de toutes. Avec moins de souffle et d'envergure que Vic- 
tor Cousin, avec moins d'éclat que les pages célèbres de 



SILVESTRE DE SAC Y 245 

Madame de Longueville et de Madame de Rautefort, il 
pénètre plus sûrement dans notre cœur, parce qu'il est 
plus sincère, parce qu'il a toujours l'air de se contenir 
au lieu de se monter, de s'exalter, de joindre aune élo- 
quence naturelle l'émotion factice et voulue du grand 
artiste. Qne ne puis-je citer le délicieux passage où M. de 
Sacy rivalise de fraîcheur et de grâce descriptive avec 
son saint? — « On croit cheminer avec le saint évoque 
le long des torrents ou sur le penchant des montagnes 
de son pays, et respirer, en l'écoutant, l'odeur des buis- 
sons. C'est le vieillard de Virgile, devenu chrétien, qui 
ne connaît des choses de ce monde que le bourdonne- 
ment de ses abeilles, la fraîcheur de ses roses, le chant 
de ses oiseaux, et qui n'emprunte qu'à son ménage rus- 
tique les comparaisons dont il égaie ses sentences, etc., 
etc.. » 

Et, dans la préface du Traité de la connaissance de 
Dieu et de soi-même, quelle fermeté ! quelle élévation ! 
quelle revanche du spiritualisme chrétien contre les 
subtilités philosophiques qui aboutissent toutes ou pres- 
que toutes à nier l'existence de Dieu et l'immortalité de 
l'âme! Quels accents prophétiques, notamment à la pi 
27 ! — « Si vous ne voulez pas que ce monde devienne 
un enfer où des damnés se disputeraient avec fureur, 
s'arracheraient avec rage de courtes et amères jouis-, 
sances, n'éveillez pas, par de téméraires promis- 
espérances que vous ne satisferez jamais: Ou tout espoir 



246 NOUVEAUX SAMEDIS 

d'un paradis vous trompe, et le vœu de nos cœurs ne 
répond à rien, ouïe vrai, le seul paradis est celui dont 
le christianismenous découvre la magnifique perspective 
dans une vie future. Là seulement toutes les larmes seront 
essuyées par la main d'un Dieu clément et bon, etc. , etc. . . » 
— Ce qui attriste, c'est de songer que ces vérités éloquen- 
tes s'enferment dans le plus pur rayon des bibliothèques 
d'élite, et que, tous les matins, des milliers de journaux 
à un sou disent au pauvre peuple le contraire. 

Mais le chef-d'œuvre de M. de Sacy, c'est selon moi, 
sa préface des Lettres provinciales. On est touché aux 
larmes en voyant un janséniste avéré, un janséniste de 
race, et, pour ainsi dire, d'obligation héréditaire, parler 
de ces terribles Provinciales avec une impartialité se- 
reine que n'imiteraient certainement pas les détracteurs 
de Port-Royal. Quel aimable retour sur son enfance, sur 
cette éducation à la fois si chrétienne et si compréhensive, 
sur cette vie de famille où la mère et les filles interrom- 
paient leur lecture pour dire chaque jour, aux heures 
prescrites, les divers offices de l'Église: et tout cela sans 
étalage, sans pédantisme de dévotion, avec la simplicité 
du bon vieux temps! La prière alternait avec une tragé- 
die de Racine, une comédie de Molière, ou même un cha- 
pitre de Gil-Blas, un chant de la Jérusalem délivrée. Je ne 
saurais vous donner une idée du charme de cette page 
émue, attendrie, souvenir des années heureuses évoqué 
par un vieillard. C'est comme un baume appliqué par 



SILVESTRE DE SACTY JiT 

unemain discrète sur les blessures que nous font sanscesse 
les scandales de la politique, les vulgarités du trottoir et 
de la rue : comme une fleur rare que l'on détacherait de 
sa tige au moment où la tempête et la grêle viennent dévas- 
ter le jardin; comme une odeur suave que l'on découvrirait 
au fond d'une coupe de vieux Sèvres pendant qu'une foule 
brutale saccagerait tout le magasin. L'auteur s'élève 
encore plus haut, lorsqu'il nous dit : « Pascal, s'il reve- 
nait au monde, referait-il les Lettres provinciales ? Se 
rangerait-il avec les ennemis des jésuites? Non; car, je 
vous en prie, quels auxiliaires aurait-il? En quelle com- 
pagnie se trouverait-il ? N'est-il pas clair qu'à l'heure 
actuelle, sous le nom des jésuites, c'est l'Église catholique 
tout entière qu'on attaque, derrière L'Église catholique 
le christianisme même, et, avec le christianisme, toute 
foi en Dieu, toute croyance en l'immortalité de l'âme et 
en une vie future, c'est-à-dire le principe de tout droit et 
de toute justice?... « — Et plus loin: • Ah! cette plume 
qui a écrit pour un autre temps les Lettres provinciales, 
si Pascal la trempait encore dans une encre amère, ce 
serait contre ces penseurs indépendants qui insultent et 
outragent toute pensée qui n'est pas la leur!... • Non, 
jamais l'éloquence au service de la vérité ne parla un 
plus pur, un plus beau, un plus noble lui. 

Je m'aperçois, — un peu tard, — que j'avais compté 
glaner des souvenirs, et que je fais de la critique litté- 
raire. Nous parlions tout à l'heure des contrastes qui ren- 



248 NOUVEAUX SAMEDIS 

daient si piquante cette austère physionomie, et des me- 
nus détails qui la complètent. En voici un que je ne crois 
pas inédit. M. de Sacy causait avec un collègue des fu- 
nestes effets que l'alcoolisme produit sur les plus belles 
intelligences: — « Après tout, disait-il, rien ne porte 
plus à l'indulgence qu'un sincère retour sur soi-même... 
Tenez, moi qui vous parle, pendant une saison où ma 
femme et mes enfants étaient à la campagne, je déjeu- 
nais seul, un livre dans une main et mon verre dans 
l'autre... Je lisais, je buvais, et tout à coup jem'aperçus 
que, si je n'y prenais pas garde, peu à peu j'arriverais à 
boire, à moi tout seul, ma demi-bouteille ! » 

Lorsque M. Ernest Renan, aujourd'hui académicien, 
publia la Vie de Jésus, M. de Sacy l'annonça dans les 
Débats avec bienveillance, quoique sous toutes réserves : 
— « Voici, ajoutait-il, un cinquième Évangile, l'Évan- 
gile selon Renan. Je m'en tiens aux Évangiles selon 
saint Luc, saint Matthieu, saint Marc et saint Jean : je ne 
crois pas au cinquième... » Bien récemment, au mois de 
juillet, l'Académie française, dans une de ses séances 
intimes, discutait les titres des divers candidats a la 
succession de Claude Bernard. M. de Sacy se déclara 
pour M. Renan, et, me disait un autre de ses collègues 
qui s'y connaît, il expliqua si bien comme quoi il 
prétendait rester catholique sincère tout en votant 
pour l'auteur de la Vie de Jésus , il donna ses 
raisons avec une si merveilleuse éloquence, que nous 






SILVESTRE DE SACY 249 

étions tous sous le charme, et que ceux d'entre nous qui 
ont passé par le Parlement murmuraient : « C'est dom- 
mage, il est encore plus orateur qu'écrivain !» — Eh 
bien, voici ce qui m'est arrivé avec ce même homme 
dont l'habit vert avait la manche si large. Nous dînions 
ensemble chez If. Guvillier-Fleury. J'étais placé entre 
M. de Sacy et Hippolyte R..., un écrivain très spirituel et 
très sympathique, dant la mort prématurée fut un deuil 
pour le Journal des Débats et pour les lettres. Hippo- 
lyte R... connaissait mon goût très vif pour le spectacle, 
me parlait des pièces nouvelles, et, comme on n'est pas 
fâché, même en écrivant aux Débats, d'avoir une femme 
pieuse, il me dit qu'une de ses joies, après une journée 
de travail, était d'aller au théâtre avec sa femme, dont le 
confesseur accordait là-dessus toute permission. — Alors, 
voilà M. de Sacy, habituellement un peu pâle, qui de- 
vient écarlate. Peu s'en fallut qu'il ne frappât à coups de 
poing sur la table. —«Monsieur!... messieurs! nous 
dit-il d'une voix courroucée, sachez que, s'il y a à Paris 
un confesseur, un prêtre, qui permette à une femme le 
spectacle, qui l'encourage à fréquenter les théâtres,... 
même avec son mari,... c'est que ce confesseur, ce prêtre 
a perdu le véritable esprit chrétien, le véritable esprit 
de l'Église!... » 

Ce sont là des disparates épisodiques ou anecdotiqui'S. 
Parlerai-je du contraste que l'on pourrait appeler histori- 
que ou politique? En se ralliant à l'Empire après qua- 



250 NOUVEAUX SAMEDIS 

rante ans d'honnête libéralisme, M. de Sacy fut moins 
un grand coupable qu'un petit innocent. Pour un rien, 
on aurait dit de ce sexagénaire ensorcelé, qui n'avait 
pas eu de jeunesse : « Il faut bien que jeunesse se passe h 
D'ordinaire, en pareil cas, les vaincus sont impitoyables, 
les uns parce qu'ils se sentent assez forts pour être sûrs 
d'eux-mêmes, les autres parce qu'ils se savent assez fai- 
bles pour envier le délinquant. 

Eh bien , nous fîmes presque une exception en l'hon- 
neur de M. de Sacy. Il eut encore cette originalité et ce 
privilège, que, au lieu de se fâcher, on se contenta de 
sourire, et que les gros mots d'apostat, de renégat et de 
transfuge lui furent poliment épargnés. Il y avait tant de 
bonhomie dans son enthousiasme ! tant de naïveté dans 
ses extases! On devinait si bien qu'il n'était pas perverti, 
mais ébloui ! Nous pouvions dire, en rappelant deux 
contes charmants de Voltaire, qu'il était ingénu parce 
qu'il n'avait jamais été mondain. La cour, ies grandes 
dames en grande toilette, les robes décolletées, les belles 
épaules, lui révélaient tout un nouvel univers. Son air 
de béatitude, devant ces apparitions souveraines, eût 
désarmé les plus rigoristes. Tout au plus quelque sévère 
janséniste aurait pu lui reprocher de trop sacrifier à 
la Nature en se laissant subjuguer par la Grâce. 

Somme toute, et après avoir établi la balance entre 
les qualités et les défauts, entre les vertus et les faiblesses, 
saluons M. Silvestre de Sacv avec un mélange de res- 



SILVESTRE DE SACV -j.,1 

pect, d'estime et de regret ! Reconnaissons en lui l'homme 
de bien, le chrétien sincère, lecri vain exquis, le moraliste 
et le lettré de la trempe la plus pure! Il a été un des 
derniers confidents desplus beaux génies qui aient jamais 
existé, un des derniers dépositaires de ces nobles tradi- 
tions qui ne seront bientôt qu'un souvenir, un des der- 
niers gardiens de cette pauvre langue française que nous 
appellerions volontiers la Fille mal gardée. Oui, que 
notre adieu soit un hommage! Nous n'avons plus le droit 
d'être difficiles! 



XII 



HENRY HOUSSAYE 1 



9 mars 187 9. 

On admire les fils de leurs œuvres, et l'on a bien rai- 
son; toute difficulté vaincue mérite de vives sympatries, 
et il est peut-être moins difficile de faire beaucoup avec 
quelque chose que quelque chose avec rien. Il existe pour- 
tant un genre de mérite auquel on doit une estime plus 
particulière. C'est celui du fils de famille littéraire, du 
jeune homme né sous les auspices les plus favorables, 
ayant d'avance, comme on dit vulgairement, le pied à 
l'étrier, débutant dans le monde et dans les lettres avec 
un nom tout fait, des séductions et des facilités de toutes 
sortes, un entourage prêt à l'applaudir, et ne profitant 

1. Histoire d'Alcibiade. —Athènes, Rome, Paris, l'histoire 
et les mœurs. 



HENRY HOUSSÀYE 253 

de ces avantages que pour travailler et réussir dans <h'> 
conditions plus austères, sur une voie plus âpre, à l'aide 
d'études plus sérieuses, plus savantes et plus fortes. 
M. Dumas fils a été souvent cité et loué pour avoir eu 
le courage de réagir sur certains points contre les exem- 
ples de son père, de faire de Tordre avec du désordre, et 
de remplacer l'expansion fougueuse, l'improvisation exu- 
bérante, par une production plus réfléchie et plus sobre, 
une méthode plus régulière, une observation plus atten- 
tive, plus approfondie et plus concentrée. Mais enfin, 
quelles que soient les différences entre Antony et le Père 
prodigue, on peut en attribuer une partie aux influences 
extérieures, aux contrastes de deux générations qui se 
sont suivies et ne se sont pas ressemblé. D'ailleurs, sous 
des aspects bien divers, c'est toujours du théâtre, l'art de 
passionner, d'émouvoir ou d'amuser le public, ici par des 
prodiges de magicien, là par des procédés d'alchimiste. 
Or, Talchimiste et le magicien, quoique l'un se serve d'une 
baguette et l'autre d'un alambic, sont, au fond, de 
même provenance et de môme race; ils opèrent le même 
œuvre, celui-ci par le dehors, celui-là par le dedans. 

M. Henry Houssaye est peut-être plus étonnant, toutes 
proportions gardées. Supposez qu'il eût été ce qu'indi- 
quait la vraisemblance: spirituel, léger, fantaisiste, 
amoureux de loisir et de plaisir, comparable à ces gen- 
tilshommes ou à ces millionnaires de naissance, dont on a 
dit qu'ils n'avaient eu que la peine de naître. Le vniià, au 



254 NOUVEAUX SAMEDIS 

sortir de l'adolescence, forcé d'être excessivement jeune, 
sous peine d'être plus vieux que son père. Le 
voilà dans un milieu brillant et charmant, où il peut se 
croire un prince de féerie, où tout se combine pour mon- 
ter et griser une imagination do vingt ans. La prose 
bourgeoise de notre époque, la loi du travail, l'idée de 
lutte, d'effort et de combat, disparaissent dans cette at- 
mosphère enchantée où Ton ne sait plus si l'on est le con- 
temporain de M. Dufaure, de Maurice de Saxe, d'Alci- 
biade ou de Marino Faiiero. L'hôtel parisien s'y trans- 
forme en palais de Venise, et l'on est étonné, en ouvrant 
la fenêtre, d'apercevoir un fiacre traversant l'avenue 
Friedland au lieu d'une gondole glissant sur la lagune. 
Fantasio y tend la main à Cymbeline, Silvia y d mne la 
réplique à Léandre : Watteau y trouve des sujets pour ses 
Fêtes galantes. L'habit noir, la cravate blanche et lé 
chapeau tromblon y demandent pardon de leurs mo- 
dernes laideurs aux patriciens en pourpoint de velours 
qui nous regardent du fond de leurs cadres d'or. Les ro- 
bes décolletées, chefs-d'œuvre du tailleur pour dames, 
semblent attendre le domino de satin rose, pour intriguer, 
sous le masque, les héros de salon ou de théâtre. Le 
jeune et sémillant néophyte n'a pas besoin de lever les 
yeux au ciel pour voir des étoiles; elles sont toutes là, 
étoiles de la comédie et de l'opéra, du drame et de la 
danse, prodiguant leurs gracieux sourires à cet heureux 
Chérubin que se disputent gaiement la comtesse et la ca- 



HliNKY HOUSSAYE 
mériste, Rosine et Suzanne. Marivaux, renouvelé par 
Alfred de Musset, y joue à perpétuité les Jeux de l'amour 
et du hasard, à condition que le hasard gagnera toujours, 
et que l'amour ne perdra jamais. Que deviennent, dans 
cette éclatante mêlée, la littérature, le roman, la poésie, 
l*art, la science? La science abdique, l'art s'amuse, la 
poésie s'émiette, le roman abuse des familiarités et des 
licences du chez soi; la littérature se fait bonne fille; elle 
est tellement sûre de sa clientèle, tellement certaine de lui 
plaire, que sans chercher midi à quatorze heures, elle ra- 
conte nonchalamment de jolies histoires, échos fidèles ou 
indiscrets, copies légèrement gazées, répétitions générales 
des scènes qui l'ont prise pour témoin, des soupirs dont 
elle a eu la confidence, des trahisons que l'on pardonne, 
des serments que l'on oublie, deséternités de vingt-quatre 
heures, des coquetteries qui simulent la passion, des pas- 
sions qui se nouent et se dénouent entre deux valses de 
Strauss: tempêtes dans un flacon d'oppoponax, v 
autour du boudoir, tour du monde galant en moins de 
quatre-vingts jours, épisodes des Mille et une Nuits, 
contés par des Shéréazades de la rue de Bréda; fictions 
essentiellement parisiennes et, par conséquent, cosmopo- 
lites: singulières et féminines alliances où le huit ressorts 
des belles pécheresses porte l'écusson des duchesses, où 
Ninon arrête madame de Sévigné dans la rue pour lui 
demander de ses nouvelles, où Manon et Mariun se font 
présenter à la cour, où Aspasie réclame ses droits au ta- 



256 NOUVEAUX SAMEDIS 

bouret: où la princesse russe, la marchesa d'Jmaëgui, 
l'actrice en vogue, la grande dame du faubourg Saint- 
Germain, la paroissienne de Notre-Dame-de-Lbrette, 
Marguerite Gautier, la vicomtesse de Beauséant et la 
baronne de Lignoles fraternisent et se fondent dans un 
type presque uniforme; littérature facile, comme nous 
disions au beau temps des querelles courtoises de M. Ni- 
sard avec Jules Janiu; littérature aimable, avenante, 
pimpante, engageante, souriant à travers ses petites 
larmes, trempant dans une coupe de vieux sèvres son 
bouquet de camélias, de myosotis et de tubéreuses, un 
soupçon de rouge sur les joues, une mouche assassine au 
coin des lèvres, prompte à atteindre sa quinzième édi- 
tion comme un roman de M. Zola, trop spirituelle pour 
s'en vanter, et sûre que nous lui pardonnerons toutes ses 
peccadiles, si elle nous promet une place dans le Qua- 
rante-unième fauteuil. 

Eh bien, non: M. Henry Houssaye a su réagir contre 
les capiteux eftluves de cette chaude atmosphère: il a 
triomphé des tentations de ce paradis mondain où de 
gentils démons offraient des fleurs et des fruits à ses 
mains juvéniles, et d'où il n'aurait pas eu a sortir, quand 
même il aurait succombé. Il n'y voyait pas l'arbre de 
science, et c'est celui-Là qu'il cherchait. Il a voulu être 
lui, garder sa physionomie bien distincte, travailler pour 
réussir, étudier pour connaître, feuilleter les gros livres, 
s'assimiler les textes, interroger les ruines, cacher son 






HENRY EOUSSAYE 
jeune visage sous un capuchon do bénédictin, allier une 
érudition profonde k un sentiment très lin de l'esthétique 
et de l'art, associer en sa personne Winkelmann à Choi- 
seul-Gouffier, Beulé à Fauriel, se faire arche-! - 
léniste, antiquaire, numismate, historien, critique, mo- 
raliste ; le voilà couronné par l'Académie fran. 
signant des livres que ne désavoueraient ni un membre 
de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, ni un 
membre de l'Académie des Beaux- Arts: Histoire d' XI- 
cibiade, Histoire d'Apelles, Athènes, Rome et Paris. Si 
j'osais, je dirais qu'il s'est nourri de brouet noir pour 
mieux goûter l'ambroisie, et qu'il s'est fait Spartiati 
être plus complètement Athénien. 

L'Histoire d'Alcibiade a plus de huit cents p 
essayer de l'analyser, même ni à la surface 

comme -Lire la va- 

gue sans y laisser un pli, ce serait d le beaucoup 

les limites de ce chapitre, se d'ailleurs 

d'esquisser une figure plutôt que d'étudier l'eus 
d'une œuvre. M. Henry Houssaye,en prenant le bel Athé- 
nien pour son héros, l'a quelque peu traité comme il 
s'est traité lui-même. Il a tjn l'un prît ; sérieux 
celui qui ne paraissait que séduisant. La p 

caprices, comme l'actualité; mais elle a des partis 

nt elle refuse . 
miHe vers; elle en ;. ur une o-niaine, et 

bonsoir' Le reste n 



2o8 NOUVEAUX SAMEDIS 

que dis-je? pour oubli. Elle possède un casier historique, 
dont chaque compartiment a son étiquette : quand une 
fois elle a classé un personnage dans une de ces cases, 
il est d'autant plus difficile de changer ce classement que 
l'époque est plus lointaine, les masses plus ignorantes, 
le public plus indifférent, les paresseux ou routiniers 
plus enclins à répéter la leçon apprise et à se contenter 
du moule proverbial. Nous, connaissons tous ou nous 
croyons connaître l'Alcibiade légendaire. Pour bien des 
gens, il existe tout entier dans les perfections de cette 
beauté plastique, que les anciens estimaient à un si haut 
prix et dont les modernes dispensent généralement 
leurs hommes politiques. Les succès d'Alcibiade — tou- 
jours d'après la légende — tiennent de plus près à ceux 
de Létorières que de Turenne, et du maréchal que du 
cardinal de Richelieu. C'est le don Juan attique ou an- 
tique, c'est-k-dire avec les différences infinies qui sépa- 
rent le monde païen de la société chrétienne, le monde 
où le triomphe du séducteur, autorisé par l'exemple des 
dieux et des déesses, passait pour un hommage au beau 
plutôt que pour un outrage à la vertu, de la société où le 
succès de l'homme à bonnes fortunes doit commencer par 
se cacher et consiste à faire commettre une faute. L'er- 
reur d'optique que la postérité a commise, et que réfute 
excellemment le livre de M. Henry Houssaye, tient surtout 
à ces différences sociales. Elle s'est obstinée à ne voir en 
Alcibiade que le type de beauté idéale, le modèle incom- 



HENRY HOUSSAYE 
parable des statuaires et des peintres, le vainqueur des 
jeux olympiques, l'idole des jolies femmes de son temps, 
l'amant préféré d'Aspasie, l'artiste possédant tous les se- 
crets de la lyre, du chant et de la ilùte, l'homme à la mode 
par excellence : mode si bruyante, entremêlée de tant 
de curiosité, de jalousie, de badauderie et de rumeurs, 
qu'il en vint a couper la queue de son chien, non pas 
pour faire parler de lui, — on n'en parlait que trop ! — 
mais en guise de dérivatif, afin d'offrir une diversion a 
de plus dangereux commérages. Hélas ! oui, ce chien et 
celte queue coupée tiennent plus de place dans l'histoire 
légendaire d'Alcibiade que les batailles gagnées, les trai- 
tés d'alliance, les victoires navales, les plans de campa- 
gne et tous les événements mémorables dont il fut sou- 
vent l'arbitre. Pourquoi ? c'est que la postérité, dans ses 
enquêtes, reste chez elle au lieu de faire le voyage des 
siècles-, et de se déplacer pour se renseigner. C'est que, 
en dépit de nos nivellements, de notre pêle-mêle, de no- 
tre confusion et de nos débâcles, un homme, un moderne. 
beau comme Alcibiade, aspirant à le recommencer, ha- 
bile à conduire un char, à distancer les jockeys les plus 
retors, doué, comme lui, de tous les talents d'agrément, 
chantant comme Faure, touchant du piano comme Liszt, 
coqueluche delà grande et de la petite bicherie, charmeur, 
séducteur, enjôleur, adorable, adoré, irrésistible, se trou- 
verait placé, s'il voulait jouer un rôle politique, dans la 
rigoureuse alternative, ou de déposer et même de cacher 



260 NOUVEAUX SAMEDIS 

ce prestigieux bagage en entrant au vestiaire du Parle- 
ment et des ministères, ou de s'entendre incessamment 
rappeler que ces futilités brillantes lui ferment la car- 
rière des hommes d'État, et qu'Elleviou est le con- 
traire de Grévy. N'avons-nous pas vu le plus éloquent, 
le plus sympathique, le plus mélodieux, et souvent 
le mieux inspiré des maîtres de la lyre, malgré des in- 
tuitions quasi-prophétiques, traité de rêveur, de vision- 
naire, de poète chimérique et songe-creux, par les 
esprits positifs et les avocats, (envoyé par eux à ses médi- 
tations, à ses harmonies, à ses nuages, finalement forcé 
de se faire prendre au tragique pour qu'on le prit au sé- 
rieux, et de mettre au monde une Révolution pour qu'on 
le crût capable de quelque chose? 

Hàtons-nous d'ajouter qu'une tournée à Versailles, un 
jour de grande séance, et un coup d'œii sur toutes ces 
têtes parlementaires, suffisent à nous prouver que le péril 
n'est pas de ce côté-là, et que, si nos hommes d'État et 
leurs groupes compromettent la République, ce ne sera 
pas pour avoir trop ressemblé à Alcibiade. 

Quoiqu'il en soit, ce livre très intéressant, très curieux, 
où l'érudition se colore et s'illumine d'un rayon du ciel 
d'Athènes, nous attire et nous séduit par sa physionomie 
originale. D'ordinaire, en racontant la vie d'un homme 
célèbre, un historien n'a qu'à s'entourer de documents 
authentiques, à éclaircir les faits contestés, à remonter 
aux sources, à juger ou à moraliser ce qu'il retrace, et 



II E Ml Y HOUSSÀYE 261 

quelquefois à combattre des préventions ou des erreurs 

de détail. C'est ainsi par exemple — pour nous en tenir 
à l'antiquité — que je comprendrais une histoire de Ly- 
curgue, de Périclès, de Thémistoc Démosthènes, 

d'Alexandre, d'Annibal, de Nurna, de Paul-Émile, de 

Caton, de Fabius, de Scipion ou de Pompée. Ici tout était 

à faire ou à refaire. Il fallait, encore une fois, que l'Al- 
cibiade légendaire devint l'Alcibiade historique. M. Henry 
Houssaye n'a pas été effrayé des difficultés de sa tâche, 
et il s'en est excellemment acquitté. Le dirai-je :' C/esl 
nous qu'il effraye, non pas quand il s*àgil de le lire — car 
il est de ceux qui font de l'érudition une charmeuse — 
mais quand nous calculons le nombre prodigieux de re- 
cherches et de lectures, d'heures de travail et de veille, 
que suppose un pareil ouvrage. Presque toutes les pages 
sont frangées de citations et de notes qui prouvent que, 
s'il y a de l'abeille chez le jeune écrivain, cette abeille 
esl d'une espèce rare qui réussit à faire du miel avec «les 
buissons. J'insiste sur ce point parce que c'est, selon 
moi, le trait caractéristique: un saint Antoine de vingt- 
cinq ans, entouré des tentations les plus paris 
plus amusantes, les plus souriantes, les plus provo- 
cantes, assez spirituelles pour idéaliser le plaisir et 
donner de l'esprit au désœuvrement, ayant le courage 
de s'enfermer dans son cabinet, dans sa bibliothèque — 
j'allais dire dans sa cellule — et compulsant Thucydide, 

Diodore de Sicile, Aristophane, Démétrius de Phalère, At- 

X** w *** 15. 



262 NOUVEAUX SAMEDIS 

hénée, Hesychius,Aristote, Xénophon, Plutarque, Auki- 
Gelle, Pamphile d'Épidaure, Duris de Samos, Eschine, 
Hérodote, Andoeide, Isocrate, etc. Je m'arrête: les et cae- 
tera couvriraient toute la page. Remarquez qu'il les cite 
très souvent en grec, dont il n'aurait pas besoin pour être 
embrassé. Ce mérite suffirait au succès d'estime parmi les 
savants en us, que l'on pourrait même appeler les savants 
en os, vu les prédilections helléniques de M. Henry Hous- 
saye lia le droit d'en réclamer un autre. Apostillée par 
de graves auteurs que notre frivolité trouverait proba- 
blement un peu ennuyeux, {Histoire d'Alcif^ade se lit 
d'un bout à l'autre sans une velléité d'ennui. Elle a toute 
la valeur de ces restitutions ou restaurations archéologi- 
ques ou artistiques, qui plaisent tant à notre époque, et 
où l'art et la science se font complices de la curiosité. 
Imaginez une métamorphose. Représentez-vous le per- 
sonnage historique sous l'aspect d'une de ces ruines 
magnifiques, — Acropole ou Parthénon, Panthéon ou 
Colisée, — auxquelles l'érudition rend ce que les siècles 
et les hommes leur ont pris, et qui, une fois restaurées et 
ranimées par elle, l'aident à leur tour à faire revivre les 
événements et les figures du passé. Elle rétablit un cha- 
piteau, elle sculpte un fronton, elle soulève une dalle, elle 
répare une colonne, elle cisèle' un bas-relief, elle enroule 
une feuille d'acanthe, elle rouvre un portique, et lors- 
qu'elle a terminé ce travail d'induction, de patience et 
de savoir, il se trouve que la ruine est redevenue un 






HENRY HOUSSAYE 

monument et le monument un chapitre d'histoire. Tel 
est le livre de M. Henry Houssaye. 

Son récent volume, — Athènes, Rome, Paris, l'histi 
et les mœurs,— (1879)— ades allures plus familières, plus 
accessibles à notre ignorance. — Sous Phidias, j'eus 
Athènes pour mère! ■ a dit Béranger. M. Henry Hous- 
saye pourrait le redire. C'est un Philhellène tard venu, 
mais d'autant plus convaincu el plus fidèle; car son 
amour pour la Grèce, réfléchi et personnel. des 

entraînements de la mode, n'a plus à faire sa partie dans 
cette symphonie d'enthousiasme qui eut le privilège, il 
y a un demi-siècle, d'imposer un moment la poésie à la 
politique. L'autre jour encore, il publiait dans la Ilevue 
des ï)eux Mondes (15 février , sur la Grèce et les provin- 
ces grecques de la Turquie, des pages bien remarqua- 
bles, inspirées par son affectueuse sympathie pour cette 
Grèce moderne, si intéressante à la fois et si embarras- 
sante, dont il dit avec raison : « La Grèce est née blessée. » 
Rien de plus juste. Sans compter tous les éléments de 
désorganisation et de désordre que contiennent en germe 
une insurrection et une guerre d'indépendance, même 
les plus légitimes, nous pouvons expliquer les déceptions 
que nous a fait subir notre illustre protégée, par cette fa- 
tale circonstance qu'elle n'était pas un pays neuf, n'ayant 
qu'à profiter de sa délivrance pour se constituer, ma 
un pays ruiné, contraint de s'organiser sur des débris. 

Dans le premier chapitre de son volume, M. Henrj 



264 NOUVEAUX SAMEDIS 

Houssaye indique à grands traits ce que pourrait être 
l'histoire d'Athènes à Athènes. — « En montant la col- 
line de l'Acropole, nous dit-il, en parcourant la plaine 
d'Athènes du côté du temple de Jupiter Olympien, ou en 
suivant les bords poudreux du Céphise, combien de fois 
nous avons pensé qu'il y aurait à faire l'histoire d'Athènes 
à Athènes, comme Ampère a fait l'histoire romaine à 
Rome ! » — Il remarque finement que l'Athènes contem- 
poraine est plus voisine de l'antiquité que Rome moderne. 
En effet, elle n'est séparée de son immortelle aïeule que 
par le vide: elle n'a, pour ainsi dire, qu'une génération 
de ruines, et l'historien qui, pour la raconter, voudrait 
la retrouver et la consulter chez elle, n'aurait à interro- 
ger qu'une époque et à fouiller qu'une poussière. Aucun 
objet intermédiaire ne viendrait masquer sa vue, dis- 
traire son regard ou dépister ses recherches. Rome, au 
contraire, s'est transformée par gradations successives: 
au lieu de tomber d'un seul coup, comme Athènes, en 
livrant ses merveilles au temps et aux barbares, elle 
s'est continuée dans de nouvelles conditions, sous d'au- 
tres formes, avec de nouveaux horizons de grandeur et 
de gloire. Elle a greffé une civilisation sur les restes des 
civilisations disparues. Elle a fait des reliques avec des 
décombres. A mesure que ses monuments menaçaient 
ruine, elle les sauvait ou les consacrait en les affectant à 
un autre usage. Ce génie d'assimilation, cette faculté 
d'infiltration de l'antiquité dans le moyen âge, du paga- 



HENRY HOUSSÀYE 265 

nisme dans le christianisme, de la Rome des consuls ou 
des Césars dans la Ruine des martyrs et des Papes, offre 
au savant, à l'artiste, au touriste, au chrétien, un ad- 
mirable sujet d'étude, mais complique le travail de qui- 
conque veut aller droit à l'antique Rome, s'y installer, 
l'avoir sous les yeux et sous la main en écrivant son his- 
toire. La Grèce, Athènes et ses glorieuï 5, n'ayant 
jamais eu de quoi remplacer ce qu'elles perdaient, nous 
présentent, pur de tonte surcharge et de toute retouche, 
ce qu'elles ont conservé. M. Henry Boussaye a parfaite- 
ment saisi cette nuance. En lisant ce premier chapitre, 
étude d'après nature en vue d'un grand tableau, on se 
dit que nul ne serait plus capable de faire pour Athènes 
qu'Ampère a fait pour Rome ; avec cette différence qu'Am- 
père, àRome comme partout, a toujours l'air d'un voyageur 
ou d'un passant, tandis que M. Henry Boussaye, à Athè- 
nes, n'aurait pas même à se faire naturaliser Athénien. 

J'aime beaucoup son Hercule, sans doute en vertu de 
la loi des contrastes. Quelle belle besogne aurait aujour- 
d'hui ce dompteur de monstres, qu'Ottfried Muller nous 
peint comme un héros tutéiaire, personnifiant les instii 
de justice vengeresse! que d'hydres polycéphales à dé- 
capiter ! que de serpents à étouffer ! que de taureaux à 
prendre par les cornes! quelle horrible n aux 

stymphalides à dissiper! que de brigands Cacns à égor- 
ger! que de vautours à abattre, occupés à ronger le foie 
d'un Prométhée de notre connaissance, puni pour avoir 



266 NOUVEAUX SAMEDIS 

dérobé les secrets de la foudre et bravé le courroux des 
dieux! Lorsque je me représente Hercule en homme 
excessivement fort, voici, de toutes ces prouesses, celle 
que j'envie le plus. Riverain de la Durance et du Rhône, 
que de fois j'ai songé à les débaptiser, à les appeler l'Al- 
phée et le Pénée, et à les détourner de leur cours pour 
les faire passer, comme un double torrent, à travers des 
étables encore moins bien tenues que celles d'Augïas ! 
Mais j'ai presque honte de ce médiocre badinage à propos 
de l'œuvre fort sérieuse d'un jeune écrivain dont je pour- 
rais être le grand-père. Mieux vaut vous engager à lire 
sa piquante étude sur la Femme à Athènes. Ici M. Henry 
Houssaye m'apprend bien des détails que j'ignorais, et 
quelques autres qui me laissent des doutes, même après 
l'avoir lu. Selon moi, il attache trop d'importance aux 
anathèmes des Conciles, des Pères de l'Église, des théo- 
logiens- et des prédicateurs contre la femme, et il en con- 
clut que ce n'est pas par le christianisme, mais par la 
monogamie hellénique, que la femme fat réellement af- 
franchie et réhabilitée. Je ne suis pas tout à fait de son 
avis. Le christianisme humilie la femme comme la grande 
tentatrice, comme la personnification la plus dangereuse 
de tout ce qui peut renouveler et aggraver la chute ori- 
ginelle : mais, en même temps, il la relève, il la glorifie 
comme la messagère de pardon et de salut. Il la place 
constamment entre la faute et la rédemption; il propose 
pour modèle la Vierge qui donna au monde son Rédem- 



HENRY HOUSSAYE 267 

pteur divin et qui réunit en elle seule les deux dignités 
suprêmes de la femme, la virginité et la maternité. Il 
y a aussi loin de là aux conditions purement sociales de 
la monogamie hellénique, que d'un article de loi, d'une 
institution ou d'une tradition, aux plus délicates notions 
du devoir, aux plus nobles privilèges de l'âme, aux mys- 
tères lesplus sacrés du monde moral. L'étude de M. Henry 
Houssaye n'en est pas moins charmante. Mettez en regard 
de ces pages attiques la Parisienne aux\iv, e siècle, que 
vous rencontrez dans le môme volume ; vous aurez à 
la fois un pendant et un contraste. 

L'espace me manque pour vous parler du Draine 
d'Érostrate, cet affamé de célébrité, ce tragique in- 
cendiaire que les États Ioniens appliquèrent à la torture, 
et à qui nous voterions aujourd'hui une amnistie triom- 
phale; des Délits et des Peines à Athènes; des Chants 
populaires de la Grèce; du Procès des Césars; du Premier 
Siège de Paris (an 52 avant l'ère chrétienne), récit di- 
gnement salué par M. de Saulcy et accueilli par l'Aca- 
démie des Inscriptions et Belles-Lettres. Puisque, à tous 
les points de vue, nous sommes en Attique, je veux y 
chercher un grain de sel, c'est-à-dire une critique, le sel 
de la louange. Dans son Anniversaire (26 janvier 1872 ; , 
M. Henry Houssaye ne paye-t-il pas, lui aussi, son tribut 
à cet égoïsme, à cet orgueil, à cet exclusivisme parisien, 
assez tenace pour résister aux leçons les plus accablantes 
et pour croire que tout est sauvé, si Paris retarde une 



268 NOUVEAUX SAMEDIS 

capitulation inévitable? — < Paris, nous dit le vaillant 
écrivain qui fut un des vaillants assiégés, Paris a capitulé 
quand il n'a plus eu de pain; mais Paris se devait à lui- 
même de résister jusqu'à la dernière extrémité. » — Non; 
Paris, capitale de la France, devait songer à cette mal- 
heureuse France dont chaque semaine de résistance ren- 
dait les angoisses plus cruelles, la détresse plus horrible, 
la ruine plus complète, le démembrement plus certain. 
Paris, la ville intelligente, devait comprendre, à dater du 
31 octobre 1870, que cette défense dont il était si fier, 
serait tôt ou tard une arme à deux tranchants qui se re- 
tournerait contre lui-même: il devait reconnaître que 
trop d'impurs et menaçants alliages se mêlaient à cette 
défense, pour qu'elle ne fut pas condamnée à s'envenimer 
en se prolongeant, et à devenir révolutionnaire, meur- 
trière, radicale, terroriste et communarde, après s*ètre 
appelée nationale. Il devait enfin se dire qu'il avait charge 
d'âmes, et que, parmi ces cames, il y en avait de trop 
précieuses pour les exposer à perpétuité aux stupides ca- 
prices des obus et des canons prussiens. Le coup qui a 
frappé Henry Regnault pouvait atteindre Henry Houssaye, 
et je répète après l'avoir lu : « Franchement, c'eût été 
dommage! » 



XIII 



JULES ROLLAND 



16 mars 187 9. 

Ces Causeries, déjà bien incomplètes, le seraient plus 
encore si la littérature provinciale n'y trouvait, de temps 
à autre, une place. Mais, cette fois, je n'ai pas m 
chercher ma phrase pour présenter dignement la pro- 
vince à son haut et puissant seigneur; car ce chapitre 
d'histoire locale se rattache de tous les côtés à la g 
histoire. Il touche à la Renaissance, il effleure la poésie 
des trouvères, rappelle les conflits sanglants des hommes 
du Nord avec la civilisation méridionale, nous rens 
sur l'état des esprits, la physionomi îles, la cul- 

ture des lettres dans l'ancien régime, nous introduit 
dans cette admirable cathédrale d'Albi, chef-d'œuvre de 

1. Histoire intertitre de la ville d'.WA. 



270 NOUVEAUX SAMEDIS 

l'architecture gothique, dit son mot sur la réforme, 
nous mène à l'Académie française, évoque le grand nom 
de Molière, transporte à Albi une intéressante copie 
de l'hôtel de Rambouillet, nous met en présence des 
ennemis et des défenseurs de la compagnie de Jésus, et 
ne nous congédie qu'après avoir ^passé en revue les écri- 
vains albigeois du xvm e siècle. Connaissez-vous beau- 
coup de livres parisiens qui renferment, en quatre 
cents pages, autant d'attrayants souvenirs, d'épisodes 
mémorables, de curieuses figures, de sérieux ou agréa- 
bles traits d'union avec notre histoire littéraire? 

L'idée-maîtresse de l'ouvrage db fit. Jules Rolland, c'est 
la recherche attentive et, pour ainsi dire, filiale de ce 
que furent, avant 1789, les efforts des magistrats de sa 
ville natale pour seconder le réveil des intelligences, éta- 
blir des centres d'instruction publique, fonder des 
écoles, ménager les transitions entre le moyen cage et le 
génie de la Renaissance et s'associer à cet immense mou- 
vement d'où sortit tout armé le xvi e siècle, exubérant, 
turbulent, inquiétant, inventif, subversif, original, plein 
de sève, enfant terrible, hardi comme un page, savant 
comme un docteur, pressé de jeter sa gourme en atten- 
dant la férule et la discipline du xvn e . Mais un écrivain 
doit toujours compter avec la frivolité ou l'inattention de 
ses lecteurs. Ce qu'on lira avec le plus de plaisir dans 
son livre d'ailleurs excellent, — M. Rolland le devine, 
— ce sera la partie épisodique, anecdotique, celle où 






IULES ROLLAND 27 ! 

l'on rencontre des figures de connaissance, où Ion fait 
connaissance avec des ligures nouvelles, où l'on retrouve 
les devanciers de nos poètes provençaux, où Ton assiste 
aux séances des cours d'amour: celle qui répond à un 
goût particulier de notre époque, curieuse, éprise du dé- 
tail, et tellement obstinée a chercher dans l'événement 
ie personnage, qu'elle a détourné de son vrai sens le 
mot personnalité, pour que sa passion pût s'exprimer 
dans sa langue. 

Jamais on ne parla plus qu'aujourd'hui d'enseigne- 
ment, d'instruction primaire, populaire, publique, laïque, 
progressive, rivale de la lumière électrique, douée de 
toutes les qualités et de toutes les libertés nécessaires 
pour faire des républicains complets, trop savants pour 
se reposer dans ce qu'ils ignorent, trop ignorants pour 
se méfier de ce qu'ils savent. On en parle tant, que l'on 
paraît croire, — et n'est-ce pas, en effet, une des thèses 
favorites de nos vainqueurs? — que rien n'a existé dans 
ce genre, avant 89, que, sur tous les points de la France, 
les classes dirigeantes avaient pour unique souci d'é- 
paissir l'ombre et de perpétuer les ténèbres, afin que le 
peuple fût plus facile à gouverner, à op.primeret à exploi- 
ter. En fait d'exploitation, nous ne voyons pas ce que 
le peuple a gagné à changer de maîtres et de guides. Il 
nous semble que cette science spéciale, en passant des 
mains du prince et de l'évêque à celles du tribun, du 
journaliste et du charlatan, a atteint des proportions et 



272 NOUVEAUX SAMEDIS 

des perfections inconnues aux siècles de barbarie. Sé- 
rieusement, le livre de M. Jules Rolland nous montre, 
dans un petit cadre, la féconde institution des écoles com- 
munales, la jeunesse studieuse, sans distinction de rang 
et de fortune, n'ayant qu'à vouloir pour savoir et à sa- 
voir pour pouvoir, l'influence civilisatrice de prélats 
admirablement lettrés tels que Diogénien, Saint-Salvi, 
Saint-Didier; doctes et lumineux préludes d'une civili- 
sation précoce, brillante, ingénieuse, raffinée, galante, 
chevaleresque, fleurie, qui devança de plusieurs siècles 
la civilisation septentrionale, et trouva dans la poésie 
des troudabours son expression la plus charmante; ex- 
quise et délicate d'abord, puis compromise ou amollie 
par un peu trop d'ardeur sensuelle et de licence. 

Arrêtons-nous un moment à cette phase poétique où 
la ville d'Albi ne le cède en rien à ses voisines, et qui 
prête à bien des rapprochements. Si nous étions en- 
core au temps où florissait le parallèle, nous aurions ici 
une belle occasion de comparer les troubadours aux mo- 
dernes félibrés, et peut-être de demander au passé quel- 
ques leçons pour le présent. La muse des troubadours, 
antérieure aux autres littératures de l'Europe, se res- 
sent des mœurs de l'époque féodale; elle hante les châ- 
teaux et s'adresse de préférence aux châtelaines: sa mis- 
sion est de polir à la fois et de charmer une société ado- 
lescente, épanouie aux premiers rayons de son printemps, 
enivrée plutôt que pervertie, encore éprise d'idéal, mais 



JULES ROLLAMi 273 

heureuse d'échapper aux rudesses du moyen âge el aui 
lostérités du christianisme monastique pour pratiquer la 
religion du plaisir. De là le caractère tour à tour mysti- 
que et voluptueux de cette poésie, suivant qu'elle 

née, assainie, ennoblie, purifiée par la gracieuse casuis- 
tique des cours d'amour, ou sollicitée à des rechutes de 
paganisme par ses origines méridionales: suivant qu'elle 
se laisse dominer par les femmes ou qu'elle s'amuse à 
m séduire. Mais sa période de corruption et d'amollisse- 
nient est aussi celle de sa décadence. Ces aimables | 
Azémar, Albertaz Cailla, Guillaume de Lescure, Evesque, 
Guillaume Hue. à l'affût d'un sourire, en quête d'une 
fleur, d'un regard ou d'un baiser, en extase devant la 
beauté, moins familiers avec l'acier qu'avec le velours 
et la soie, furent dispersés et réduits au silence par la 
formidable croisade de Simon de Montfort. La poésie ro- 
mane ne se releva jamais complètement de ce coup de 
foudre, revanche du Xord contre le Midi et de la 
riîé catholique contre les amoureuses et joyeuses NI 
de l'Église albigeoise. 

Tout autre est le rôle de la poésie provençale, telle que 
nous l'avons vue se greffer sur la littérature contempo- 
raine, non pas comme une branche parasite, mais comme 
un de ces sauvageons dont les fruits ont souvent plus 
de saveur que ceux des vieille- oneur est 

de s'adresser tout ensemble aux lettrés pour les faire 
jouir du réveil d'une langue que l'on croyait moi 



274 NOUVEAUX SAMEDIS 

au peuple pour le moraliser, pour le consoler, pour mê- 
ler un peu de superflu à son laborieux nécessaire, pour 
le réconcilier avec ses travaux, sa charrue, ses outils et 
les images de sa vie rustique, pour lui rendre, dans 
la mesure du possible, le goût de l'idéal, remploi de son 
intelligence, le prix de son âme, le sens de sa valeur, de 
son origine, de sa destinée, pendant que de venimeuses 
propagandes le matérialisent, le dépravent, régarent et 
l'abrutissent. Son charme est d'être pour le paysan et 
l'ouvrier le plus honnête et le plus économique de tous 
les luxes, d'accompagner ou de suppléer pour eux la 
touffe de clématites ou de glycinées qu'ils entrelacent 
autour de leur porte, la giroflée ou l'œillet qu'ils culti- 
vent sur leur fenêtre, le chardonneret ou le bouvreuil 
qui gazouille dans leur chambre. Son devoir est d"être 
toujours populaire sans être jamais démocratique, ou, 
en d'autres termes, de s'associer intimement, cordiale- 
ment, tendrement, aux joies, aux douleurs, aux habitu- 
des, aux affections, aux aspirations des classes pauvres, 
sans rien dire qui puisse les dégoûter de ces joies, les 
révolter contre ces douleurs, les détourner de ces affec- 
tions, les mécontenter de ces habitudes ou donner à ces 
aspirations confuses une direction dangereuse. Mais que 
dis-je? Et pourquoi tracer un programme, quand nous 
avons sous nos yeux les modèles de ce que doit être la 
poésie provençale? Mistral et Roumanille, chacun dans 
sa sphère et dans son genre, nous offrent les types les 



JULES ROLLA.M» 

plus excellents de cette poésie depuis les cimes de l'épo- 
pée et du lyrisme, en passant par les pentes verdoyantes 
de l'idylle, jusqu'à la veillée d'hiver où on se raconte 
des histoires, à V établi où on fredonne le refrain de la 

chanson, au lavoir de village où la douce voix de Magali 
alterne avec le murmure de la fontaine, à l'atelier, à la 
ferme, au sillon où le véritable peuple a vite re- 
connu son véritable ami. Frelattz cette liqueur saine et 
généreuse; laissez tomber dans cette source limpide, née 
en un creux de rocher de nos Alpines, une dose quel- 
conque de sensualisme, de radicalisme, de socialisme, 
d'égoïsme et de vanité jalouse, vous ne la falsifiez pas, 
vous ne la dénaturez pas: vous l'anéantissez. 

Si j'ai fait si vile le voyage d'Albi à Avignon et à Mail- 
lane, c'est que M. Jules Rolland m'en donne l'exemple; 
c'est que, au moment où le grand poète de Mireïo et des 
Iles d'or est l'objet d'odieuses et basses calomnies, j'ai 
été heureux de rencontrer, sous la plume d*un honnête 
homme et d'un homme de talent, les lignes suivants : 
« — Après six cents ans, l'immortel auteur de Mireïo 
pourra s'écrier dans un sublime élan d'éloquence : « 
laurier de Toulouse, ô laurier de Vaucluse, ô laurier tou- 
jours vert qui symbolises gloire, lumière et poésie, 
en terre du Midi, tu renaquis dans tous -: tu y 

repousseras toujours!... » 

Un des chapitres les plus intéressants de cette Histoire 
d'Albi est celui que l'auteur intitule la Commune et la 



276 NOUVEAUX SAMEDIS 

Cathédrale. M. Jules Rolland aurait pu, à la rigueur, 
prendre parti, sinon pour l'hérésie albigeoise contre Si- 
mon de Montfort, du moins pour cette pauvre civilisa- 
tion du xm e siècle, pour cette tige de primevère et de 
perce-neige, si cruellement broyée sous le talon du terri- 
ble croisé et de ses hommes d'armes, qu'elle négligea, 
plus tard, de réclamer sa date, perdit son tour de 
priorité et ne fut plus qu'un épisode, un préambule à 
demi perdu dans les origines de la civilisation et de la 
littérature françaises. M. Rolland n'en a rien fait, et il a eu 
bien raison. A cette époque, son pays natal offrit le rare 
spectacle d'une religion raffermie, ravivée, régénérée par 
une persécution qui s'exerça en son nom au lieu d'être di- 
rigée contre elle. — « L'albigéïsme, nous dit-il, était un 
fruit pourri de la décadence, qui tomba aux premières se- 
cousses ; au commencement du xiv c siècle, il n'en est déjà 
plus question. » — Ce qui survit, c'est une foi plus pure, puis 
austère et plus forte. Elle s'af firme avec un éclat et une 
grandeur incomparables dans la cathédrale, la Sainte- 
Cécile d'Albi, dont le cardinal de Castanet eut la glo- 
rieuse initiative, dont il fut le premier architecte, et qui 
a inspiré à l'historien de très belles pages. Étrange épo- 
que où un gigantesque monument de l'art gothique sor- 
tait d'une terre dévastée, ravagée, arrosée de sang en 
l'honneur des croyances dont ce monument était le sym- 
bole, et protestait contre une hérésie extirpée par le fer 
et par le feu! Dans nos idées modernes ce devrait être le 



JULES ROLLAND '277 

contraire. L'art, l'esprit, la pensée, l'expression du sen- 
timent national, ce qui reste libre chez l'homme, sous le 
joug ou le glaive du plus fort, auraient dû se retourner 
contre tout ce qui profitait des excès de cette force. C'est 
qu'au fond des erreurs d'un siècle de foi il y a encore 
de la foi. C'est que, sous cette couche factice, plus ou 
moins épaissie par les mauvaises passions ou les débris 
des religions disparues, il suffisait d'un regard péné- 
trant et d'une main ferme pour découvrir de quoi re- 
faire un chrétien. Aujourd'hui, ce n'est plus la vérité qui 
persécute le mensonge; c'est le mensonge qui se déchaîne 
contre la vérité, en attendant qu'il emploie des moyens 
violents pour l'étouffer et la détruire. Le gros public est 
naturellement du côté des menteurs, mais sans y mettre 
ni une conviction bien robuste, ni une passion bien sin- 
cère: les beaux esprits assistent au conflit comme à un 
spectacle. Dans les siècles qui croient, les hérésiarques 
s'appellent Arius, Eutychès, Jean Huss, Luther, Calvin; 
dans les siècles qui doutent, ils se nomment l'abbé Chà- 
tel ou jjapa Loyson. Ces noms peuvent servir à mesurer 
la différence. 

Je suis forcé, a mon grand regret, de passer rapide- 
ment sur des chapitres qui mériteraient une mention 
spéciale: les Lettres et le Clergé, où nous reconnaissons, 
une fois de plus, que le cierge est le contraire de L'éteig 
la Renaissance et la Réforme, deux sœnrsqni s'entr'aidè 
rent sans s'aimer ; le Mouvement littéraire et les Jésuites, où 



278 NOUVEAUX SAMEDIS 

le nom du P. Vanière me rappelle ce Praedium rusticum, 
que j'ai su autrefois par cœur: j'ai hâte d'arriver à l'Aca- 
démie... non, pardon! à Claude Boyer et à Michel Le- 
clerc, qui représentent la ville d'Albi a l'Académie fran- 
çaise. M. Jules Rolland a eu le très bon esprit de ne pas 
surfaire ces deux académiciens. Il est dans le vrai quand 
il s'étonne que deux hommes de talent, honorables, in- 
offensifs, placés sous d'illustres patronages, aient soulevé 
de telles colères et se soient mis sur les bras l'inimitié de 
Racine et de Boileau. Leur seul tort était d'écrire des tra- 
gédies, et le courroux que le tendre Racine aiguisait en 
épigrammes est d'autant moins explicable que ces tragé- 
dies étaient plus inférieures aux siennes. Il y a là un 
trait de mœurs et un trait de caractère que M. Rolland 
relève avec autant de justesse que de finesse. Tout en 
admirant la littérature du grand siècle, il faut bien avouer 
que l'élévation des sentiments, la beauté du langage et 
la noblesse des pensées y contrastaient, môme chez les 
meilleurs, — tranchons le mot, — avec un reste de cuis- 
trerie. On peut l'attribuer à la dépendance où ils vi- 
vaient, à la nécessité de payer des pensions par des 
flatteries, au rôle subalterne qu'ils acceptaient vis-à- 
vis des grands de ce monde, et aussi, dès qu'ils se re- 
trouvaient entre eux, à l'immense importance que pre- 
naient à leurs yeux leurs personnes, leurs ouvrages, 
leurs succès, leurs rivalités et leurs griefs. Ce bizarre 
effet d'optique était favorisé par le gouvernement absolu 



JULES ROLLAND 279 

qui obligeait la politique à n être que nouvelliste, par le 
goût de la société polie qui aimait passionnément les let- 
tres et par la situation particulière des écrivains qui 
voyaient la cour et la noblesse les rechercher tout à 
la fois et les tenir à distance. Le mot du grand Condé 
sur Voiture : i II serait insupportable s'il était de no- 
tre condition! • résume cet état mixte où se touchaient 
les extrêmes: le contact avec un monde d'élite dont les 
leçons d'urbanité, d'élégance, de délicatesse intellectuelle 
et morale n'étaient pas perdues pour ces esprits supé- 
rieurs, et le sentiment de leur infériorité sociale. Rien 
de pareil aujourd'hui, malgré nus âpretés démocratiques. 
Vous figurez-vous Emile Augier, Alexandre Dumas ou 
Victorien Sardou lançant une épigramme barbelée con- 
tre un auteur médiocre, parce qu'il aurait traité à sa 
façon un sujet analogue aux Fourchambault, au Demi- 
Monde ou à la Famille Benoiton? Non ! nous avons d'au- 
tres défauts, mais nous n'avons pas celui-là. Boyer et 
Leclerc furent victimes d'une organisation littéraire, qui 
tout en produisant des chefs-d'œuvre, poussait au iris- 
sotinisme. Regardez au haut de l'échelle: vous avez 
Racine et Boileau; au milieu, Chapelain, Voiture et 
Ménage; au bas/Vadius et Trissotin. 

Ces pages excellentes de M. Jules Rolland me suggè- 
rent une autre remarque. Claude Boyer et Michel Leclerc, 
débarqués à Paris avec l'envie de réussir et des tra- 
gédies dans leur valise, cherchèrent des protecteurs, s'in- 



280 NOUVEAUX SAMEDIS 

clinèrent devant les puissances, subirent les influences 
du Salon bleu, emboîtèrent le pas derrière les représen- 
tants de la tradition et adoptèrent, en littérature, les mo- 
des de la veille qui n'étaient déjà plus celles du lende- 
main. Boyer, notamment, fut le Campistron de Corneille, 
comme La Harpe, cent ans après, fut le Campistron de 
Voltaire. Or, n'en déplaise à nos fureurs romantiques de 
1830, aux énergumônes qui s'écriaient : « Enfoncés 
Racine et Boileau ! » Boileau, Racine, Molière, La 
Fontaine et leur groupe, furent, dans leur temps ou à 
leur moment, des révolutionnaires, ou, si le mot vous sem- 
ble plus rassurant, des réactionnaires. Ils réagirent con- 
tre ce mélange de bel-esprit précieux, de subtilité ita- 
lienne, d'afféterie galante et de fadeur sentimentale, qui 
trônait à l'hôtel Rambouillet, se laissait compromettre 
par des exagérations ou des contrefaçons grotesques, et 
prétendait régenter la poésie, le théâtre, la langue, le 
monde et l'Académie. On a beaucoup dit, pour sau- 
ver les apparences, que Molière et Boileau n'avaient 
visé que les mauvaises copies d'un illustre original. C'est 
exactement comme si on disait que le National de 
M. Thiers n'attaquait que M. de Polignac, celui d'Armand 
Marrast le ministère Guizot, et que là Lanterne et la 
Marseillaise ne s*en prennent qu'à M. Waddington. 
Ayant pour eux le génie, puis le public, les grands 
écrivains du xvn e siècle réussirent à vaincre ceux qu'ils 
combattirent: ils eurent raison de les combattre; mais 



JULES ROLLAND :>x| 

ils eurent tort de les écraser, de s'acharner contre eux 
avec un fanatisme de colère que nous refusons de 
partager, et qui n'ajoute rien à leur gloire. Y a-t-il 
rien de plus pitoyable que la plupart des épigram- 
mes de Racine et toutes celles de Boileau? Et, d'autre 
part, quoi de plus injuste et même de moins littéraire 
que (ïéreinter des auteurs estimables, sous prétexte qu'ils 
n'avaient que du talent, et que le rayonnement implaca- 
ble des hommes de génie devait tout rejeter dans l'om-' 
bre? C'était méconnaître leur propre intérêt et répudier 
également l'art des nuances et le procédé des repoussoirs. 
S'il n'y avait pas beaucoup de gens communs, il n'y au- 
rait pas d'hommes distingués. S'il n'existait pas de fem- 
mes laides, la beauté perdrait presque tout son prix. 
Risquer, sur un sujet choisi par Racine, une tragédie 
qui, tout en renfermant des scènes et des vers remar- 
quables, restait à cent coudées au-dessous de la sienne, 
c'était un hommage, très involontaire, il est vrai, mais 
d'autant plus flatteur. Lorsque Michel Leclerc, par 
exemple, fit jouer une Iphiyénie en Aulide, Racine 
n'aurait-il pas dû se dire que cette échelle de proportion, 
ce point de comparaison tournant ire, méri- 

tait, non pas ses rancunes et ses sarcasmes, mais sa re- 
connaissance et sa sympathie? 

Racine fut intraitable. M. Jules Rolland le dit fine- 
ment, et on ne saurait assez le redire. L'exquise sensibi- 
lité n'est nullement synonyme de la bonté. L'homme 



282 NOUVEAUX SAMEDIS 

doué du privilège de ressentir très vivement tout ce qui est 
du domaine du cœur et d'exprimer ce qu'il ressent 
avec une délicatesse incomparable, ajoute à cette faculté 
celle de souffrir et d'exagérer ses souffrances avec un 
singulier amalgame d'égoïsme inconscient, d'orgueil 
naïf, de susceptibilité maladive, de douleur vraie. Pour 
lui, chaque égratignure est une plaie: le sang de cette 
plaie retombe goutte à goutte sur ce cœur également ha- 
bile à nous charmer, à se torturer et à se venger: vase 
précieux et fragile dont il ne faut pas regarder de trop près 
les fêlures, et où s'amasse, jour par jour, le rancuneux 
trésor. Quand il éclate, on est étonné que tant de malice ait 
pu s'alliera tant de tendresse, et que laplumequi a suren- 
dretout le raffinement de l'amour se soit si complaisam- 
ment prêtée à toutes les ingéniosités de la haine. C'est ainsi 
que le tendre Racine fut souvent malin, quelquefois mé- 
chant, pour mieux prouver qu'il était sensible. 

M. Jules Rolland cite d'assez beaux passages de la Par- 
tie romaine, du Comte aVEssex, de Jephté, de Judith, les 
principales tragédies de Rover; puis de la Virginie ro- 
maine, d'Iphigénie en Aulide, de Michel Leclerc II a bien 
fait de les disputer à l'oubli, sans se dissimuler que cette 
réhabilitation n'est que relative, que ces beautés épar- 
ses ne sont pas de nature à prévaloir contre l'indifférence 
de deux siècles, et que ces œuvres d'un autre âge, que 
cinq ou six traits de plume suffirent à tuer, ne sauraient 
revivre dans un temps où les trois quarts du répertoire 



JULES ROLLAND 283 

de Corneille, tout Alexandre et bien des parties de Baja- 
zef, de Mithridate et de Bérénice ne sont épargné sou mé- 
nagés que par routine ou par respect. Au surplus, 
M. Rolland, qui est resté sur ce point dans une si juste me- 
sure, connaît sans doute l'anecdote que raconte La Harpe 
(t. X, édition de 1813), dans son Cours de littérature, 
d'après le Bolsœna de Monchesnay, et qui associe le nom 
de .Claude Boyer à un nom plus célèbre. — Le Verrier 
s'avisa de lui aller lire (à Boileau,) une nouvelle tra- 
gédie (Rhadamiste, de Crébillon,) lorsqu'il était dans son 
lit, n'attendant plus que l'heure de sa mort. Ce grand 
homme eut la patience d'en écouter jusqu'àdeux scènes; 
après quoi, il dit : « Quoi! monsieur? cherchez-vous à 
me hâter l'heure fatale? Voilà un auteur devant qui 
Boyer est un vrai soleil! » — Maintenant, si vous voulez 
bien vous souvenir que Rhadamiste est le chef-d'oMivre 
de Crébillon, et que Piron a pu dire, en plein foyer du 
Théâtre-Français, en causant avec Crébillon fils : a On a 
beau faire, votre père sera toujours le troisième de nos 
tragiques! » vous reconnaîtrez que M. Jules Rolland au- 
rait pu, sans trop de partialité albigeoise, réhabiliter 
Claude Boyer. Hélas! il y a des réhabilitations moins in- 
nocentes ! 

Je termine par un grand regret et deux petites criti- 
ques: mon grand regret est de ne plus avoir assez d'es- 
pace pour vous parler d'Antoinette de Salies qui fut la 
Muse, l'Artémise, la Sapho, la S.'-vigné, la Deshoulières, 



284 NOUVEAUX SAMEDIS 

la Julie d'Antennes et l'Arthéniced'Albi. Mes deux chi- 
canes se réduisent à bien peu de chose. M. Jules Rol- 
land abuse d'un tour de phrase qui n'est pas agréable: 
il dit par exemple : « Pour si intéressante que soit cette 
question. » A quoi bon ce pour? Il est de trop, je vote 
contre. Autre vétille. Je lis à la page 264 : « Madame de 
Maintenon, avec sa beauté a as tore et su wjansénisme rigide, 
remplacejnadame de Montespan, etc., etc. » Beauté aus- 
tère, soit! mais jansénisme ? Quoique tante, paralliance, 
d'un frère du cardinal de Xoailies, madame de Mainte- 
non accepta et même personnifia, auprès de Louis XIV, 
l'influence des jésuites. Ce fut le Père Lachaise qui décida 
Louis XIV à l'épouser; ce dont l'altière \Vasthi-Montes- 
pan se vengea par un mot quelque peu gaulois : « C'est 
donc La chaise des commodités? 1 






XIV 



CHARLES DE MAZADE 



23 mars 1879. 

Xous sommes en saint temps de carême, et l'on peut 
parler pénitence sans manquer d'à propos. Si donc vous 
gardez encore quelques illusions sur le temps présent, si 
votre optimisme s'obstine à chercher des degrés du mé- 
diocre au pire, à imaginer une échelle de proportion 
entre l'éloquence de M. de Marcère et celle de M. Le 
Rover, entre la faconde de M. Lepère et celle de M Flo- 
quet, entre les lauriers oratoires de M. Brissonet ceux de 
M. Tirard, voici la pénitence que je vous impose : Lisez 
in extenso — ce sera dur, — une des - séances de 

1. Le comte de Serre, la politique modérée sous la Re tau- 
ration. 



286 NOUVEAUX SAMEDIS 

la Chambre actuelle, celle du jeudi 13 mars, par exemple; 
puis ouvrez le livre de M. Charles de Mazade sur le comte 
de Serre, et complétez cette lecture à Taide des articles 
publiés, dans le Correspondant, sur le même sujet, par 
M. Ch. de Lacombe. Groupez autour de ce beau nom de 
de Serre ceux de Camille Jordan, de Royer-Collard, du 
duc de Richelieu, du duc Victor de Broglie, de Gourion 
Saint-Cyr, de Laine, du général Foy, de M. de Villèle, de 
Martignac, de M. Ravez, de M. Guizot, de M. de Ba- 
rante... Voyons, en conscience, toute opinion à part, est- 
ce le même pays? Est-ce le même siècle? Est-ce la même 
langue? Un intervalle de soixante ans suffit-il à expli- 
quer, non pas cette différence, mais cette débâcle, non 
pas cette infériorité, mais ce contraste absolu, écra- 
sant, implacable, des plus admirables accents de la parole 
humaine au service des inspirations les plus pures, les 
plus patriotiques, les plus libérales et les plus nobles, 
avec ces misérables conflits de vanités, d'ambitions, de 
haines, d'égoïsmes au fiel et au verjus, de basses et 
grossières passions, bredouillant un horrible français 
sans même être sûres de penser ce qu'elles disent 
ou de dire ce qu'elles pensent? Et remarquez que ce chiffre 
de soixante ans est encore trop considérable. Avancez 
d'un quart de siècle, et vous avez Berryer, Montalem- 
bert, Falloux, Larcy, Thiers, Mole, Dupanloup, Lamar- 
tine, Guizot déjà nommé, toute une nouvelle génération 
d'éminents orateurs, de hautes intelligences, qui peuvent 



CHARLES DE MÀ.ZADE 28' 

quelquefois s'abuser, mais que Ton peut constamment 
écouter, combattre, approuver, apprécier, comprendre, 
en se dressant sur la pointe des pieds au lieu de regarder 
par terre. Aujourd'hui, néant ! une honte de plus pour 
[la France, déjà si cruellement humiliée ! Une douleur 
de plus pour cette nation, jadis si brillante, si spirituelle, 
si généreuse, si vaillante, si lumineuse, et qui est forcée 
de se dire : « J'ai souffert tout ce qu'un grand peuple 
peut souffrir, tout ce qui lui rend plus nécessaire le 
dévouement, la vertu, l'héroïsme, l'abnégation des ci- 
toyens appelés à le diriger: et, de mes souffrances sans 
nom, de cette nécessité poignante, mes élus ne savent 
pas môme faire sortir un sentiment digne de mon 
infortune, une grande idée, une phrase chaleureuse, 
émue, sympathique, une étincelle de patriotisme, une 
des larmes que j'ai versées, une goutte dé sang de 
mes blessures! Ils ne savent en extraire que la muscade 
de l'escamoteur et le boniment de l'acrobate; ils n'y 
cherchent que la question de savoir qui sera ministre, 
procureur général, trésorier-payeur ou préfet, qui émar- 
gera le plus amplement an budget: par quel croc-en- 
jambe le Clemenceau de demain se substituera au Gam- 
betta d'hier; par quel tour de roue ou de cartes plus 
ou moins bizautées la gauche supplantera les centres, 
l'Union républicaine confisquera la République, l'intran- 
sigeance remplacera l'opportunisme, et la Commune 
renversera l'intransigeance. De l'éloquence? del'âme?dn 



288 NOUVEAUX SAMEDIS 

cœur? une pensée pour la patrie, pour l'honneur, pour 
la liberté, pour la vérité, pour le bien, pour nos fron- 
tières mutilées, pour les périls du dehors, pour nos 
terribles voisins qui nous guettent, le sourire sur les 
lèvres, la main sur la garde de leur épée, allons donc! 
Pourquoi faire? c'était bon sous les anciens régimes 
et les vieilles monarchies. Je vais voir si mon cuisinier 
sait son métier, si mes chevaux neufs sont de bons trot- 
teurs, si je suis content de mon carrossier, si je ne dois 
pas renouveler les tentures qui suffisaient au duc de 
Morny et au marquis de Lavalette: après quoi, si mon 
peuple n'est pas satisfait, s'il ne m'acclame pas entre 
deux couplets de .Marseillaise, il faut qu'il soit bien 
difficile! 

Pour nous, vaincus, hors de combat, spectateurs 
écœurés de ces scènes navrantes, distributeurs, en sens 
inverse, de ces dérisoires flétrissures, lecteurs h la fois 
mélancoliques et charmés des écrits de M. de Mazade et 
de M. de Lacombe, cette lecture est une première revan- 
che: cette comparaison accablante nous consterne tout 
ensemble et nous console; nous consterne, parce qu'elle 
nous force de répéter encore les vers célèbres du Dante 
nella miseria, et parce qu'il n'y a pas de plus affreux 
supplice que d'assister à l'abaissement de son pays: nous 
console, parce qu'elle nous rend plus chère et plus 
sacrée cette cause qui est nôtre, qui eut de tels servi- 
teurs et de tels interprètes, cette monarchie contemporaine 



CHARLES DE MAZADE 289 

de rage héroïque de l'éloquence. et de la tribune fran- 
çaises. - « Cette période de notre histoire qui s'est appelée 
la Restauration, dit excellemment M. de Mazade, est 
certainement une des plus brillantes... L'Empire garde 
sa physionomie d'airain. La Restauration est comme 
l'épanouissement d'une sève renaissante après les com- 
pressions et les catastrophes militaires. Elle a tout l'éclat 
d'un essor nouveau des idées et des talents, la séduc- 
tion des arts, de l'étude, de l'éloquence, des ardeurs 
généreuses, des luttes noblement passionnées. Mais ce 
qui fait surtout l'intérêt sérieux en même temps que 
l'attrayante originalité de la Restauration, c'est que cette 
période de quinze ans est le sincère et émouvant appren- 
tissage des mœurs libres et parlementaires. La Restau- 
ration est une des plus nobles tentatives pour réconci- 
lier la société sortie de la Révolution et la vieille société 

française Elle reste l'honneur de l'histoire... » 

Avec l'homme qui tient un semblable langage, on ne 
ipeut être en désaccord que sur de bien légères nuances. 
Ctes nuances, je les trouverai peut-être dans le second titre 
lu livre : La politique modérée sous la Restauration. En 
Mendant, parlons du héros de M. de Mazade. 

Oui, le héros: le mot n'est que juste: car, si les saints 
eprésentent le typecompletde la perfection en ce monde, 
l est permis de qualifier de héros les hommes qui en ont 
3 plus approché. Je cherche en vain une qualité, une 
ertu qui ait manqué au comte de Serre, on un défaut 



290 NOUVEAUX SAMEDIS 

grave qui ait déparé ce bel ensemble. Pour donner une 
idée de son éloquence, il suffit de rappeler les paroles 
de Royer-Collard: « Entre nous, il y a de l'ineffaçable: » 
— et : « Lorsqu'on a entendu de Serre, on ne peut plus 
écouter personne! » — Et cependant, il écoutait, dans ce 
temps-là, les survivants de la grande époque, depuis 
M. de Martignac jusqu'à Berryer. D'autres illustres ont 
gâté ou compromis par leur orgueil les services qu'ils 
avaient rendus à la monarchie et à la France, et nous 
ne pouvons oublier que, au moment où le comte de Serre 
s'éteignait à Gastellamarre, « loin de sa patrie, dans une 
sorte d'obscurité, » — Chateaubriand répondait aux 
brutales formules de sa disgrâce par un cri de colère 
qui allait ébranler le trône et remuer les pavés révolu- 
tionnaires. Nous ne voyons pas, dans la Correspondance 
de de Serre et les récits de ses biographes, trace de ce 
péché d'orgueil qu'auraient justifié tant de dons 
heureux et de légitimes succès. D'autres grands orateurs 
ont eu besoin, pour que rien ne ternît leur gloire et 
n'entravât leur carrière, que le public, leurs amis, leurs 
admirateurs et parfois les maris eux-mêmes fermassent 
les yeux sur certaines faiblesses, toujours pardonnées 
en France, brillamment partagées avec le plus popu- 
laire de nos rois, mais condamnées par l'inflexible 
morale. Le comte de Serre fut un modèle de vertus 
domestiques. Sa mère, sa femme, ses enfants, son pays, 
ne laissèrent pas s'égarer un seul des battements de ce 



CHARLES DE MAZADE 2ÎH 

noble cœur. Il n'eut ni les susceptibilités ombrageuses et 
maladives de Laîné, ni le dogmatisme hautain de Royer- 
Collard, ni la roideur un peu pédantesque de M. Guizot. 
Si M. de Martignac fut surnommé la sirène de la tribune, 
on peut dire que M. de Serre en fut le cygne, et je ne 
saurais me dérober à cette image, quand je le vois, 
blessé au cœur, plier ses ailes, languir et mourir sur 
le doux rivage chanté par Lamartine. Lutteur intrépide, 
il avait cet accent d "énergie virile qui, chez M. de Marti- 
gnac, s'amollissait dans une grâce presque féminine. Il 
fut, lui aussi, un charmeur ; mais il est rare que le 
charme parmi ceux et celles qui le possèdent, ne s'achète 
pas par des vices, par des fautes. On éprouve, auprès 
d'eux ou auprès d'elles, je ne sais quel engourdissement 
des facultés actives, fortes, militantes, arbitres des ques- 
tions d'honneur, gardiennes de la conscience, nécessaires 
à une bonne hygiène morale. Ce n'est généralement pas 
dans l'intérêt de la vertu, pour cacher de bonnes œuvres 
et pour nous rendre meilleurs, que ces torpilles, comme 
dit Balzac, exercent sur nous leurs fascinations indéfinis- 
sables: ce n'est pas un préliminaire bien rassurant que 
de commencer par nous oter le discernement, la clair- 
voyance, l'esprit de conduite, le sens commun, la dis- 
tinction du bien et du mal, et même la crainte du ridi- 
cule. 

Chez le comte de Serre, rien de pareil. Il charme au 
pro.it de ce qu'il regarde avec raison comme la vérité, 



292 NOUVEAUX SAMEDIS 

la justice et le salut. Il déploie pour le triomphe d'une 
bonne cause autant de talent de persuasion et de séduc- 
tion que s'il s'agissait de faire réussir un paradoxe ou un 
mensonge. Il emploie, pour conjurer et apaiser les pas- 
sions dangereuses, ces aimables sortilèges qui servent 
trop souvent à les exciter. D'ordinaire, les idées de 
modération, de mesure, d'équilibre entre les partis ex- 
trêmes, et, — comme on l'a dit depuis lors, — de juste 
milieu, — n'ont le don d'électriser, ni les assemblées, ni 
les foules, de parler puissamment ni aux imaginations, 
ni aux esprits. Eh bien, le comte de Serre opérait fré- 
quemment ce prodige, et je n'en veux pour preuve que 
les admirables fragments cités par M. de Mazade et par 
M. Charles de Lacombe. 

Enfin, il personnifia l'émigré, tel que je le comprends, 
que je l'honore et que je l'aime, tel que nous ne pourrions 
le laisser calomnier sans impiété filiale. L'histoire révo- 
lutionnaire, la chanson bonapartiste et le drame po- 
pulacieront peint l'émigré sous des aspects de fantaisie, 
d'odieuses couleurs ou des traits de caricature. Le fait 
est qu'il y a plusieurs sortes et comme plusieurs familles 
d'émigrés. Il y en a eu de brillants, de frivoles et de 
mondains, qui continuaient à Coblentz les traditions de 
Versailles, et se consolaient de leur détresse en s'offrant 
à eux-mêmes des semblants d'intrigues de cour et de 
scènes de roman. Il en existait de chimériques, qui ne 
cessèrent, pendant des années, de promettre à leur len- 



CHARLES DE MAZADE :"i.; 

demain la revanche de la veille, et de rêver la rentrée 
en possession de leurs prérogatives féodales. Il s'en 
rouva peut-être quelques-uns, qui, exagérant le dépla- 
cement de la patrie en la personne du roi, s'affligèrent 
des victoires de nos armées républicaines et consulaires. 
Mais il y en eut aussi, qui, tout en apportant aux nobles 
drapeaux de l'armée de Condé le tribut de la fidélité et 
de l'honneur, ne consentaient pas à s'aveugler sur ces 
événements gigantesques, prêts à transformer le vieux 
monde et à faire de chacune de leurs douleurs un pré- 
sage et une leçon. Ceux-là offrirent ce trait particulier, 
que sous la tente, au bivac, jusque sur les champs de 
bataille, — à Oberkamlach par exemple, héroïque duel 
de républicains et de gentilshommes, qui arrachait au 
duc d'Enghien ce cri du soldat : « Ce ne sont plus nos 
hommes de 1793, ce sont des dieux ! Comme ils se battent ! 
Je ne sais plus à qui donner la pomme pour la valeur, 
de nos troupes ou des leurs; » — leur héroïsme survivait 
à leurs illusions, et leur pensée allait au delà de la portée 
de leurs fusils ou de leurs bras. Interrogeant l'horizon, 
où passaient tour à tour dans de sombres nuages la 
figure sanglante de la Révolution et l'image sacrée de la 
patrie, malheureux de se battre contre des Français, ils 
se demandaient tout bas, sous ce ciel germanique, pen- 
dant ces veillées guerrières que le poète des Martyrs 
a si admirablement décrites, s'il n'arriverait pas un jour 
où il serait possible de réconcilier cette force nouvelle. 



294 NOUVEAUX SAMEDIS 

redoutable, violente, énigmatique, qu'ils pressentaient 
victorieuse, avec cette société d'autrefois dont ils 
avaient goûté les charmes, qui venait de les armer 
pour sa défense, et qui, foudroyée, brisée, mourante, 
s'était souvenue de son grec pour faire de son agonie un 
combat. Ils en méditaient les moyens, ils s'y préparaient 
par des réflexions et des lectures. Le jeune de Serre lisait 
Montesquieu; il apprenait et parlait l'allemand: il étu- 
diait l'Allemagne dans sa langue et dans sa littérature. 
S'il avait lu Vauvenargues, il aurait pu se reconnaître; 
un Vauvenargues agrandi, fortifié, éprouvé, mûri par le 
malheur et l'exil, jeté au milieu de catastrophes qui 
créaient une philosophie en action, destiné à des luttes 
d'un nouveau genre où la parole tiendrait lieu de l'épée 
et du livre, et où il justifierait à chaque instant le mot 
de son devancier, de son modèle : « Les grandes pensées 
viennent du cœur. » 

Quoique M. de Mazade ait très habilement réussi à 
retracer, à raviver, a dramatiser les grandes scènes par- 
lementaires où la parole du comte de Serre brilla d'un 
si vif éclat, je lui sais gré d'avoir fait, dans ses premières 
pages, une part aux souvenirs d'enfance et d'adolescence, 
à Pagny-sur-Moselle, qui fut son berceau, à ses études, 
à l'école d'artillerie de Pont-à-Mousson. Puis, brusque- 
ment, la Révolution saisit de sa rude main cet adolescent 
de quinze ans et le jette à l'émigration. Le voilà au milieu 
de tous les hasards de l'exil, de la guerre, de la pauvreté, 






CnARLES DE MAZADE 295 

de l'aventure, mais escorté déjà de ces fées invisibles 
qui ont salué sa naissance, et qui ne l'abandonneront que 
le jour où elles seront trop effrayées par les rumeurs et 
les passions politiques. Sa gravité précoce est tempérée 
de bonne humeur: il plaît avant de subjuguer et de con- 
vaincre: il est exquis avant d'être éloquent: il est sympa- 
thique avant d'être illustre. Même dans les moments les 
plus difficiles, il conserve ce fond d'honnête enjouement 
où la sérénité d'une conscience droite se combine avec 
une juste confiance dans un avenir inconnu. Il accepte 
avec la simplicité des hommes vraiment supérieurs les 
situations les plus humbles, et il écrit là-dessus de jolies 
lettres à sa mère. Maître d'école à Reutlinger, petit village 
de la Souabe, il enseigne, presque pour rien, le français 
et l'arithmétique aux enfants du boulanger, de l'auber- 
giste et du forgeron. Ses élèves l'adorent. Il loge chez un 
confiseur, et son hôte, l'aimant comme son fils, n'a 
pour lui que des douceurs. A mesure que les années 
s'écoulent, il se sent pris d'une double nostalgie: pour 
son pays natal, son berceau, sa mère, sa famille, et pour 
la France, avec ses crimes qu'il oublie et ses gloires qu'il 
réclame. — « Quand il parlait dans ses lettres, nous dit 
M. de Mazade, des armées, des généraux républicains, il 
disait naïvement : « Nos armées, nos généraux! » — 
Ce n'est pas sans orgueil qu'il laissait échapper des mots 
comme ceux-ci : « Les Français remplissent le monde 
de leur nom. « — Il était resté sans amertume contre 



29*5 NOUVEAUX SAMEDIS 

la cause victorieuse, sans illusions sur la cause vaincue 

qu'il avait servie. » 

Aussi, avant que les lois sur l'émigration soient abro- 
gées, lorsqu'il ne pouvait compter encore que sur un 
relâchement des rigueurs révolutionnaires, il se risque, 
il arrive subitement, secrètement, au village de Pagny 
après avoir traversé à pied l'Alsace et la Lorraine. 
— « Six mois de félicité, comme le ciel en accorde si 
peu ! » écrivait-il vingt ans après, lorsqu'il était devenu un 
grand personnage. Bonheur fugitif, chèrement acheté, et 
bientôt interrompu par de nouvelles épreuves. Ces émo- 
tions juvéniles et filiales, ces pures tendresses, ce rayon 
de soleil entre deux orages, ces préludes d'une vie si 
courte et si pleine, ont un attrait auquel je n'ai pas su 
résister. Ce n'est pas là, j'en conviens, que l'on ira cher- 
cher le vrai comte de Serre, le président de la Chambre 
des députés, l'éloquent garde des sceaux, le leader in- 
comparable d'un ministère excellent ; mais ces aimables 
et touchants détails nous montrent l'homme intérieur; 
ils nous mettent en contact immédiat avec une âme 
d'élite, au moment où elle s'ouvre tout à la fois à l'ad- 
versité et à l'espérance, où elle est encore dans toute la 
fraîcheur de ses sentiments, où elle n'a pas à se préoc- 
cuper d'un rôle, d'un plan d'attaque ou de défense, d'ad- 
versaires à combattre, d'auxiliaires à modérer, de 
questions à résoudre, de pièges à déjouer, d'esprit de 
parti à fléchir; tâche pénible, ingrate, inégale, accidentée, 



CHAHLES DE MAZADE 297 

tourmentée, qui l'agitera sans la rendre moins pure. 
Nous ne sommes encore qu'en 1800. Quinze années - 
et quelles années! — nous séparent de l'avènement de 
cette monarchie légitime, bienfaisante, tempérée, consti- 
tutionnelle, libérale, qui réalisera pour de Serre l'idéal de 
sa politique, le gouvernement de ses rêves, marquera la 
véritable date de sa vie publique, et offrira à son élo- 
quence une tribune digne d'elle. Il occupe cet intervalle à 
l'aide de remarquables débuts, de vifs et sérieux succès 
au barreau et dans la magistrature; il l'embellit par son 
mariage (1809), avec mademoiselle d'Huart, cette femme 
supérieure et charmante, que les amis intimes appelaient 
la belle Excellence, qu'ils auraient pu appeler Y excellente 
beauté, qui, pendant son long veuvage, fit de son cour 
un reliquaire, et qui, lorsqu'elle perdit son mari, aurait 
pu répéter un mot célèbre : « Voilà le premier chagrin 
qu'il m'aura donné! » — A cette époque, l'Empereur 
Napoléon, qui ne pouvait passer à coté d'an homme 
éminent sans en avoir envie, le nomma président de la 
cour impériale de Hambourg, département des Bouches- 
de-1'Elbe. Il y réussit comme toujours, comme partout: 
je trouve à cette page de sa vie, un nom bien illustre que 
le hasard me permet d'associer an sien, et qui va le 
suivre de près dans ces rapides Causeries: le maréchal 
Davout, prince d'Eckmûhl! Au moment où j'écris, j'ai 
sous les yeux un beau volume que vient de publier, avec 
un légitime orgueil filial et une infatigable tendress. . 
X"****** 17. 



298 NOUVEAUX SAMEDIS 

marquise de Blocqueville, née d'Eckmùhl, sous ce titre 
plein de promesses: « Le maréchal • Davout , prince 
d'Eckmùhl, raconté par les siens et par lui-même. » 
Dès que nous nous serons séparés du comte de Serre 
et de ses biographes, je vous parlerai de ce noble 
livre où une fille justement fière de son père, acclimatée 
à l'atmosphère où respirent à l'aise les âmes héroïques, 
met son grand style et son talent d'écrivain au service de 
cette glorieuse mémoire, et entremêle de pages éloquentes 
les précieux autographes du maréchal, de sa famille 
et de ses amis. 

En attendant, nous voici en 1811, dans de département 
des Bouches-de-1'Elbe : bouches étranges, lointaines, 
qui semblent s'ouvrir avec un gros rire tudesque et des 
dents allemandes, aux dépens de nos misérables frontières 
républicaines. Le maréchal Davout est gouverneur de ces 
pays de TElbe, 32 e division. On dirait que des affinités 
secrètes rapprochent ces deux hommes, dont les situa- 
tions, en ce moment, semblent si différentes, si inégales. 
Ils sont presque du même âge: ils disparaîtront presque 
en même temps. Tous deux ajouteront à leurs titres de 
gloire cette mystérieuse auréole, ce mélancolique pres- 
tige, privilège de ceux qui meurent jeunes, qui n'ont 
pas rempli toute leur destinée, dont la rayonnante image 
survit intacte, et qui nous donnent la sensation d'un au 
delà, à demi voilé par l'ombre de leur tombeau: privilège 
qui nous rend Marceau, Mozart et Raphaël plus chers et, 



CHARLES DE MAZADE 299 

pour ainsi dire, plus complets que Soult, Rossini et 
Titien. Le nouveau président avait commencé par être 
un vaillant officier. Le maréchal avait le don d'éloquence 
naturelle, et de bons juges ont déclaré que, s'il n'avait 
pas été un grand homme de guerre, il eût été un grand 
écrivain. Tous deux étaient de bonne noblesse, et il ne 
s'agit pas ici de déterminer le plus ou le moins; car le 
plus petit gentilhomme de France, s'il a des sentiments 
nobles, peut marcher l'égal des La Rochefoucauld et des 
Crillon. A tous deux est échu le bonheur de léguer à 
leurs enfants le culte de leur mémoire, consacré de nos 
jours par de pieuses mains dans des publications décisi- 
ves. Enfin, la courtoisie du prince d'Eckmiilh était si 
parfaite, que, malgré sa splendide spécialité militaire, 
M. de Talleyrand n'aurait jamais pu dire de lui qu'il 
n'était pas civil: et de Serre eut tant de succès à Ham- 
bourg, il donna une si haute idée de ses lumières, de 
son affabilité, de sa justice, il s'assimila si bien les 
usages et la langue, il se fit si bien pardonner sa qualité 
d'étranger, que ce Français, ce gentilhomme, ce militaire, 
finit par paraître Hambourgeois. 

Le magistrat ne tarda pas à obtenir toutes les sympa- 
thies du maréchal. Ce fut presque de l'amitié, et, chez 
Davout, du pressentiment. — •■ Je me suis fait un 
devoir, écrivait-il à de Serre, d'assister à l'installation 
de la cour que vous présidez... J'ai ('prouvé une satisfac- 
tion pers i inelle à c site eérém mi •. en entendant le dis- 



300 NOUVEAUX SAMEDIS 

cours que vous avez prononcé, et où la véritable élo- 
quence le disputait au bon esprit qui y règne. » 

Et maintenant, franchissons un espace de treize années ; 
le temps, pour un enfant né le jour môme où M. de 
Serre était nommé premier président à Hambourg, 
de devenir un bon écolier de quatrième dans un collège 
de Paris. Le 28 juillet 1824 (date sinistre!), je venais 
de composer en version latine au concours général. 
Je craignais d'avoir fait un contresens. Parents, pro- 
fesseur, répétiteur, étaient fort perplexes, et peu s'en 
fallait que je n'ouvrisse ma fenêtre, donnant sur le 
jardin du Luxembourg, pour déclarer aux passants que 
ce contresens problématique était le grand événement 
de la journée. Tout à coup, un ami entra dans le salon 
et nous dit: « Vous ne savez pas? le comte de Serre vient 
de mourir à Naples. » — Pour moi, cette nouvelle et ce 
nom n'avaient pas une signification bien précise. Dans 
ce petit groupe royaliste, l'émotion fat médiocre; — « un 
orateur éloquent !» — un homme de bien ! » — encore 
jeune! quarante-sept ou quarante-huit ans! » — Rien de 
plus ; puis un silence, et l'on reprit la conversation. Les 
acteurs de cette scène de famille ne se doutaient pas que 
six ans après, jour pour jour, ils verraient passer sous 
cette même fenêtre, dans cette même allée du Luxem- 
bourg, le prologue d'une Révolution, et que cette Révo- 
lution aurait pu être conjurée par la politique de l'homme 
qui venait de mourir. Ce qu'il y eut de curieux et de 



CHARLES DE MAZADE 3<H 

triste, c'est que la sensation ne fat pas beaucoup plu- 
vive à Paris et en province.— i II n'y a que nous qui 
ayons été frappés de cette mort, écrivait Royer-Collard a 
M. de Barante; ce monde ne l'a pas remarquée! » La 
revanche de cette gloire s*est fait attendre un demi- 
siècle. 

Comment expliquer cette disproportion énorme entre 
l'indifférence ou l'oubli de ce monde, et cette éloquence, 
cette vertu, cette immense valeur intellectuelle et morale, 
l'éclat de ces talents et de ces services? 



III 



La mort de Louis XVIII suivit de si près celle du 
comte de Serre, que Ton peut aisément dégager de la po- 
litique du grand orateur tout ce qui n'est pas celle du 
plus sage, sinon du plus aimable des deux augustes 
frères. Louis XVIII, ci-devant comte de Provence, mo- 
narque constitutionnel, et par la grâce de Dïpu, auteur 
de la Charte, et datant son régne de 1795, offrant en sa 
personne le singulier contraste d'un roi d'ancien régime 
comprenant et acceptant toutes les exigences de La 
moderne, imperturbable dans son droit de sou-. 



302 NOUVEAUX SAMEDIS 

mais accessible à tout ce qui pouvait restreindre ce droit 
pour mieux l'affermir, monté sur le trône, suivant sa 
propre expression, pour renouer la chaîne des temps, 
et capable de fournir l'anneau intermédiaire entre le 
présent et le passé, voilà le seul chef de gouvernement 
dont M. de Serre ait. eu à seconder les inspirations et à 
subir les influences. En essayant de découvrir les causes 
des variations finales de Louis XVIII et de ses conces- 
sions à l'extrême droite, nous arriverons peut-être non 
pas à justifier, mais à expliquer l'espèce d'abandon et de 
demi-disgrâce qui paya si mal les vertus, les services et 
les talents du comte de Serre. 

D'après mes souvenirs d'enfance et mes longues cau- 
series avec mes anciens, il m'a toujours paru que les 
écrivains libéraux, révolutionnaires et républicains 
n'attachaient pas assez d'importance h l'événement que 
j'appellerais le plus énorme et le plus désastreux de notre 
siècle, si le 4 septembre n'existait pas; je veux parler du 
retour de l'ile d'Elbe. Fontanes a dit de cette fatale 
aventure : « C'est abominable, mais c'est admirable ! » 
— J'en dirais plus volontiers : « C'est prodigieux, mais 
c'est effroyable ! » — Certes, loin de moi l'idée de rap- 
procher, même pour un moment, le vaincu de Waterloo 
et l'assassin du duc de Berry ! Tous deux pourtant, le 
grand homme et le scélérat, eurent cela de commun, que 
se proposant un but, ils le manquèrent, mais en attei- 
gnirent un antre aussi funeste à la monarchie et à la 



CHARLES DE MAZADE 
France. Louvel voulait, d'an coup de poignard, en finir 
avec la branche aînée des Bourbons ; la grossesse de la 
duchesse de Berry trompa son odieux calcul: mais son 
crime porta, pour ainsi dire, au cerveau du parti roya- 
liste, rompit l'équilibre maintenu tant bien que mal par 
les habiles et les sages, paralysa la politique d'apaisement, 
prêta un semblant de raison aux énergumènes, força la 
main au roi, et poussa le gouvernement aux extrêmes, 
c'est-à-dire aux abîmes. Napoléon espérait follement une 
victoire décisive qui lui permettrait de recommencer 
son règne; il fut foudroyé: mais l'épisode des. Cent-Jours 
eut des effets dont nous nous ressentons encore. Il enleva 
à laseconde Restauration tous les caractères de délivrance, 
de douceur, de réconciliation, de bienfait national, d'as- 
sentiment, de sympathie, d'enthousiasme populaires, 
qu'avait offerts la première. Il rendit à la seconde inva- 
sion la physionomie sinistre, le Vx victis ! implacable, 
les conditions écrasantes, l'insatiable appétit de repré- 
sailles et de revanches, qu'avait adoucis et tempérés, 
dans la première, une sensation d'allégement, une sorte 
d'accord tacite entre un peuple libéré d'un oppresseur 
et des puissances délivrées d'un ennemi. Il amena, en 
guise d'épilogue, des exécutions, inévitables peut-être, 
mais à jamais regrettables, qui ressemblaient à des ven- 
geances personnelles, et dont les balles, frappant d'hé- 
roïques victimes, blessanl an cœur nos gloires militaires, 
rebondirent jusque Bur les marches du trône. Dana le 



304 NOUVEAUX SAMEDIS 

pur calice de notre beau lis symbolique il glissa un in- 
secte rongeur qui devait finir par le faner et le tuer. En 
réduisant tout un peuple à n'être que le complice invo- 
lontaire et passif d'une armée, il nous légua le milita- 
risme révolutionnaire et démocratique, lequel dans une 
monstrueuse alliance, associa l'esprit de liberté aux 
souvenirs du despotisme. Il rouvrit et envenima toutes 
les blessures de la Révolution, dont 1814 avait fait 
des cicatrices. Il fut, k contresens, le 18 Brumaire du bo- 
napartisme aux abois contre le vrai principe d'autorité. 
Il remit tout en question, l'harmonie des pouvoirs, la 
stabilité monarchique, la réparation des désastres, l'ou- 
bli des griefs, l'intégrité du territoire, les rapports de la 
France avec l'Europe. Enfin, il apprenait au gouverne- 
ment et au pays k se méfier l'un de l'autre: leçon aussi 
dangereuse en politique qu'en ménage, et qui doit tôt 
ou tard se traduire en rupture. 

Cette énumération est bien longue : elle m'a paru né- 
cessaire pour faire comprendre les difficultés et les écueils 
qui attendaient Louis XVIII à son retour de Gand, alors 
que la Restauration, par la faute d'un seul homme, ces- 
sait d'être une délivrance pour devenir une réaction. 
Comment s'affirma cette réaction vengeresse, comment 
la sagesse royale fut entraînée d'abord et submer- 
gée par d'irrésistibles courants, ce que fut la Chambre 
de 1815, surnommée la Chambre introuvable, à quoi se 
réduisirent les prétendus excès de la Terreur blanche , si 



CHARLES DE MAZADE 30s 

l*rfidementexagéréspar l'esprit de patrons le sarez, 

et nous n'avons pas a le redire. Ce qu ,1 convient de rap' 
peler, c'est que nos démocrates, toujours prêts à ériger 
en dogme la souveraineté du peuple et à |„i accorder 
même te privilège et la prérogative du crime, se montrent 
b,en inconséquents, lorsqu'ils fulminent leurs ana.hèmes 
contre cette crise rapide et transitoire. Cette Chambre 
fougueuse, exaltée, violente, fanatique, mais indépen- 
dante, loyale et sincère, personnifia exactement les uni- 
D ' 0nS ° U ' Si V0US ,e ™**> 'es passions du moment ■ 
promus populaires bien p'utô. qu'aristocratique; • ex- 
plosions provoquées bien moins par les rancune, fes 
émigré, ou les souvenirs de 93, que par vingt années de 
souffrances et demisères, par tes levées en masse, l'impôt 
du sang, la terrible formule du boa à partir, la désola- 
tion des campagnes, l'abandon des terres en friche le 
demi des mères, te tressaillement de la chair à canon' le 

despotismederépaulettcladuretedespréfetsrecru.eor;- 
Plaies saignantes que venait d'exacerber lace-, de fi 
des Cent-Jours: griefs de l'atelier, du sillon, du vill. 
de la ferme, de la charrue et de la chaumière. q„i r , on,' 
rien de commun avec les ressentiments des châteaux et 
des hôtels, avec la vente des biens d'Église, les spoliati 
révolutionnaires, la perte des droits seigneuriaux on 
vides laissés dans les rangs de la nnblesse par la loi 
suspects, la proscription et l'échafaud. 
N'importe ! c'était un mal, un danger, un démenti in- 



306 NOUVEAUX SAMEDIS 

fligé aux paroles de paix, de réconciliation et de pardon 
qu'avaient acceptées sans murmure les revenants de 
1814, — revenants sans revenus, — et dont Louis XVIII 
avait fait le programme de son règne. S'il était mo- 
mentanément entravé par les véhémences de la majo- 
rité, il comptait déjcà une élite de collaborateurs qui 
s'associaient à sa pensée, et n'attendaient que l'heure fa- 
vorable pour concourir à son œuvre. M. Charles de Mazade 
les groupe et les esquisse à grands traits; le duc de Riche- 
lieu, que son long exil n'avait rendu que plus Français, 
homme unique par la situation comme par le caractère, 
que son patriotisme préserva de la maVaria de l'émigra- 
tion, et qui ne se souvint et n'usa de l'amitié d'Alexandre 
que pour mieux servir son pays: Laîné que je me rap- 
pelle encore, tel que j'eus l'honneur de le rencontrer dans 
le salon de madame Guebhard: que M. de Mazade a très 
justement qualifié d'orateur pathétique: type imposant 
et mélancolique du royalisme élégiaque; pâle, mince, 
grand, un peu voûté comme sous le poids des malheurs 
passés et des calamités prévues ; profondément attristé 
de n'avoir été le premier à dire, en 1813, la vérité à 
Napoléon que pour être forcé de dire en 1831 : a Les 
rois s'en vont! » — M. Pasquier, qui fat presque le 
Fontenelle de la politique: chancelier à perpétuité, 
que sa longévité fit le contemporain de plusieurs 
générations et qui se vantait d'être la modération 
incarnée : Royer-Collard, que M. Guizot a appelé 



CHARLES DE MAZADE 307 

un grand spectateur, que l'on pourrait aussi appeler 
un grand critique: orateur puissant par l'élévation des 
idées et l'autorité morale plus encore que par le jet de 
l'éloquence; juge dont l'approbation était d'autant plus 
précieuse qu'elle était plus rare; impitoyable pour la 
médiocrité et pour la sottise; redouté pour ses coups de 
boutoir aiguisés en épigrammes ; ayant parfois l'air de 
sculpter ses bons mots à force de les préméditer; person- 
nage considérable que je compare, dans ses attributions 
politiques, à ce que sont dans l'Église les évoques in 
partibus ; n'ayant pas, à proprement parler, de diocèse; 
aimant mieux se prêter que se donner et soutenir qu'in- 
tervenir; préférant les coulisses à la scène, et, au milieu 
de toutes ses qualités d'homme supérieur, gardant le 
tort de désintéresser cette supériorité pour la maintenir 
intacte, et de refuser d'être responsable pour être plus 
sûr d'être infaillible. Ajoutez à ce groupe MM. Portalis, 
Siméon, le maréchal Gouvion Saint-Cyr, le baron Louis, 
Camille Jordan, M. de Barante, et entin M. Decazes, sur 
qui nous reviendrons tout à l'heure. 

Entre ces hommes, secondés par la confiance royale, 
et l'extrême droite, le conflit avait cela de fâcheux et de 
dangereux, que les uns avaient toute raison et que l'autre 
n'avait pas tout à fait tort. Ceux-là disaient : « Comment 
voulez-vous que, sur un terrain brûlant au feu de vos 
passions et de vos colères, à travers les dernières secous- 
ses de la guerre civile fomentée par vous, nous puissions 



308 NOUVEAUX SAMEDIS 

nous occuper des grandes affaires du dehors et du dedans, 
affermir la convalescence de la France, payer ses dettes, 
rétablir ses finances, réorganiser son armée, abréger et 
alléger l'occupation étrangère, faire fonctionner cette 
machine dont les rouages sont trop neufs pour ne pas 
faire du bruit? Avant tout, nous avons besoin de calme, 
et vous nous donnez l'agitation et le trouble !... » — Celle- 
ci répliquait : « Comment voulez-vous ne pas bâtir sur 
le sable, si vous ne commencez pas par dompter la Ré- 
volution, toujours prête à démolir à mesure que vous 
bâtirez, si vous laissez impunis tant d'attentats et de dés- 
ordres, si vous travaillez au milieu de conspirations 
permanentes? Ménager vos ennemis, mécontenter vos 
amis, est-ce un bon moyen de gouvernement ? Quelles 
plaies espérez-vous guérir, quelle institutions durables 
prétendez-vous fonder, si vous les inaugurez par la né- 
gation du droit, du bien, du mal, de la juste distribution 
des châtiments et des récompenses? Avons-nous enduré 
vingt ans de pauvreté, avons-nous été décimés par Ro- 
bespierre et Bonaparte, pour que victimes et bourreaux, 
persécuteurs et proscrits, spoliateurs et spoliés se re- 
trouvent, en fin décompte, dans des conditions d'égalité? 
Summum jus, summa injuria; en pareil cas, l'impunité 
est un scandale qui vous affaiblit d'un côté sans vous 
fortifier de l'autre, qui décourage les fidèles serviteurs 
de la monarchie sans vous ramener un seul de ses ad- 
versaires. Le bonapartisme révolutionnaire vient d'être 



CHARLES DE MAZADE 
pris, la main dans la giberne, en flagrant délit de réci- 
dive. Le républicain Lafayette conspire avec les brigands 
de la Loire. Los acquéreurs de biens nationaux roulent 
carrosse, pendant que les vrais propriétaires se logent 
dans des mansardes. Renoncez a celle politique de mé- 
nagement qui ne ménage rien et compromet tout ! Soyez 
énergiques pour être justes ! 

Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété ; 
Du milieu de ce peuple exterminez les crimes, 
Et vous viendrez alors pratiquer vos maximes ! 

Racine, pardon!) 

Eh bien, si vous m'accordez que, entre ces deux opi- 
nions, toutes deux plausibles, il y avait des abîmes, que 
M. de La Bourdonnaye, pir exemple, était presque aussi 
loin de M. Pasquier que de Benjamin Constant, j'ajou- 
terai: L'honneur, l'insigne honneur du comte de Serre 
est d'avoir parlé et agi de façon à donner, mieux que 
tous ses émules, l'idée, l'espoir que cet abîme pouvait 
être comblé; d'avoir maintenu hors de cause et hors de 
doute, dans une sphère supérieure, ses sentiments roya- 
listes, tout en demeurant l'interprète de la politique mo- 
dérée, tout en prouvant — et avec quelle éloquence ! — 
à tous les hommes de bonne foi et de bon sens qu'il 
n'existait pas deux justices, que les grandes et immor- 
telles lois de la conscience humaine devaient dominer 
l'esprit de parti: que les passions, essentiellement des- 



310 NOUVEAUX SAMEDIS 

tructives et dissolvantes, ne pouvaient rien fonder, et 
que tout est perdu quand le gouvernement se fait com- 
plice de la violence des événements et de l'agitation des 
esprits. Dès son début, quelle loyauté! quelle élévation 
de vues et de langage ! « On proposait tout simplement, 
nous dit M. de Mazade, la banqueroute de l'État envers 
les créanciers de l'arriéré: de Serre condensait dans un 
mouvement d'éloquence une idée profonde: « L'injustice 
dupasse vous révolte, disait-il; ce sentiment est louable; 
mais, si les siècles pouvaient se rapprocher devant nous; 
si, dépouillée de la mousse des temps, la racine de tous 
les droits pouvait se découvrir à nos yeux, pensez-vous 
que les droits les plus respectés aujourd'hui nous 
apparaîtraient purs de toute violence, de toute usur- 
pation , de toute injustice? Eh bien, messieurs, 
celui qui n'a pas compris que la Révolution ren- 
ferme plusieurs siècles en elle, celui qui n'a pas senti 
que la volonté du Roi, la Charte qu'il nous a donnée, 
avait reculé dans le temps tous les actes antérieurs, cet 
homme n'a point élevé ses pensées assez haut pour con- 
courir à donner des lois à la France actuelle... » 

Je ne puis suivre le grand orateur sur tous ses champs 
de bataille parlementaires. Partout nous retrouverions 
ce trait distinctif, caractéristique: Part d'élever les ques- 
tions de manière à les rendre tout h la fois plus persua- 
sives et moins irritantes: car c'est déjà un commencement 
de persuasion que de grandir son auditeur à ses propres 



CHARLES DE MAZADE 3i I 

yeux en l'amenant à absorber son intérêt personnel, sa 
passion égoïste, dans une vérité générale. Mais que dis- 
je ? ce mot art, appliqué à de Serre, est inexact: il im- 
plique une étude, une préméditation, un effort, presque 
un artifice: un déplacement de la pensée pour monter 
plus haut que son domaine habituel, une coquetterie de 
la parole, soigneuse de s'endimancher. On devine, en li- 
sant de Serre, — et sans doute on devinait bien mieux 
en l'écoutant, — que son àme vivait constamment de 
plain-pied avec les inspirations de son éloquence, que 
pour produire ses grands effets d'émotion etde conviction, 
il n'eut jamais à se départir de ses habitudes intellec- 
tuelles, que la flamme n'avait qu'à s'échapper naturelle- 
ment du foyer intérieur pour se communiquer à son au- 
ditoire. Il en est de la tribune comme de la bonne com- 
pagnie, à laquelle, par malheur, elle ne ressemble pas 
toujours. L'homme qui, pour y figurer avec honneur el 
sans dissonance, est obligé de se faire une tête, une atti- 
tude, une tenue, un langage, des manières, pourra y ob- 
tenir des succès de curiosité, de faconde ou d'esprit, mais 
dans des conditions d'infériorité, et comme à l'aide d'une 
leçon apprise. Il suffira, d'un peu d'attention ou d'expé- 
rience pour apercevoir le défaut de la cuirasse, la solu- 
tion de continuité ou le point de soudure entre l'homme 
vrai et le personnage factice, entre le naturel qui se dé- 
guise et l'artificiel qui s'ajuste. On dit de certaines beautés 
irrégulières, douteuses, discutables ou fanées, qu'elles ont 



312 NOUVEAUX SAMEDIS 

besoin de toilette. La toilette était inutile à l'éloquence 
du comte de Serre. C'était là sa supériorité, supériorité 
oratoire, mais aussi supériorité morale. 

L'ordonnance du 5 septembre, qui congédiait la 
Chambre introuvable, eut l'avantage de rétablir l'harmo- 
nie entre les pouvoirs, de préparer une majorité favo- 
rable au ministère Richelieu et d'ouvrir le champ libre à 
la politique de Louis XVIII. Elle eut l'inconvénient d'ai- 
grir le parti ultra-royaliste, de l'amener à chercher ses 
appuis sur les marches du trône, et de créer un schisme 
là où il aurait fallu redoubler de sagesse et de bon 
accord pour confondre les conspirateurs, effrayer 
les factieux, décourager les bonapartistes et éclairer les 
libéraux sincères sur leurs véritables intérêts. De Serre 
était admirablement propre à cette tâche, et l'on est 
heureux de le voir, dans cette phase critique, entouré des 
sympathies d'hommes émiuents, tels que le duc de Broglie 
et son groupe, trop franchement amis de l'a liberté, trop 
tidèles à leurs souvenirs pour se laisser recruter ou en- 
jôler par le bonapartisme, mais hélas ! soupçonneux, 
ombrageux, récalcitrants, méticuleux sous prétexte d'in- 
dépendance, enclins à lésiner avec la Royauté, à lui 
faire des conditions, à l'alarmer de leurs méfiances, à la 
juger au lieu de l'aimer, à ne lui accorder leur adhésion 
que si elle s'accommodait à leurs doctrines. Saluons, dans 
ces chapitres si intéressants du livre de M. de Mazade, 
une pure et noble figure, cette belle duchesse de Broglie, 



CHARLES DE MAZABE 313 

qui eut le secret de plaire sans coquetterie et d'être pres- 
que une femme politique sans y rien perdre de sa grâce. 
Intimement unie à toutes les pensées de son mari, j'ima- 
gine qu'elle dut souvent les assouplir, les tempérer, leur 
prêter plus de liant, y mettre le rayon, la fleur et le sou- 
rire, corriger ce que le sévère profil du duc avait parfois 
de trop grave. C'est bien k elle que les pécheurs les plus 
galants ou les. moins respectueux auraient pu dire : 

ciel ! que de vertus vous me faites aimer ! 

Son estime, son amitié pour le comte de Serre s'expri- 
maient dans de jolies lettres dont M. de Mazade cite 
quelques passages, et nous prouvent le peu qu'il aurait 
fallu pour effacer les dernières nuances, pour réconcilier 
absolument tontes ces intelligences d'élite, associées dans 
une œuvre commune, également dévouées à la patrie et 
au bien. 

J'ai nommé le duc Decazes. Fut-il k cette époque, 
comme le prétendaient les ultras, comme le croyait la 
province royaliste, comme je l'ai entendu bien souvent 
dire dans mon enfance, le mauvais génie de la monar- 
chie et de la France? Assurément non: mais son rôle 
complexe, sinon équivoque, bientôt compliqué par de fa- 
tales circonstances, servait de texte aux récriminations 
royalistes sans désarmer les révolutionnaires. Homme 
nouveau, de provenance et de physionomie bourgeoises, 



314 NOUVEAUX SAMEDIS 

il représentait pourtant, grâce aux prédilections de 
LouisXVIII,cetype du favori que l'on croyait disparu avec 
les débris de l'ancien régime. De là, la double antipathie 
du faubourg Saint-Germain, qui lui en voulait d'être 
plus avant que les héritiers des antiques races dans la 
faveur royale, et de la jeunesse libérale, qui ne lui par- 
donnait pas d'être courlisan. Louis XVIII, malgré son 
esprit supérieur et son affection paternelle pour la Charte, 
avait cette faiblesse des monarques du vieux jeu, de pré- 
férer ses créatures à ses amis et de se donner à lui-même 
la sensation de sa grandeur en la communiquant aux. 
petits, au risque d'offenser les grands. Il ne lui déplaisait 
pas que l'on fût duc ou premier ministre par le fait seul 
de sa volonté et non pas par un privilège héréditaire, et 
que ceux qui avaient l'honneur de le servir fussent mieux 
dans ses papiers que dans leurs parchemins. En outre, 
les anecdotes quelque peu salées — et même saupoudrées 
du poivre de police, — amusaient en lui cet esprit gau- 
lois que son âge et ses infirmités condamnaient à n'être 
quesinécuriste.Or, je me souviens d'avoir rencontré aux 
eaux, en 1854, le duc Decazes avec son ami M. d'Argout. 
Us avaient bien, à eux deux, cent cinquante ans: ce qui 
ne les empêchait pas de régaler, chaque matin, leur cor- 
tège parisien et aquatique d'un répertoire rabelaisien, 
sans avoir pour excuse d'autre boisson que trois verres 
d'eau claire. lime fut facile d'en conclure que M. Decazes, 
à trente-six ans, avait dû être un beau et fringant jeune 






CHARLES DE MAZADE 31o 

premier, spirituel, amusant, causeur et conteur agréable, 
offrant au vieux roi, avec beaucoup de verve bordelaise 
et de finesse gasconne, les séductions du fruit nouveau et 
du fruit défendu, mais léger, suspect aux hommes sérieux, 
aux consciences timorées, à cette partie de la cour qui 
s'abritait sous le patronage de Madame, duchesse d'Àn- 
goulême, comme on invoque une sainte ou un ange, 
quand on redoute une tentation ou un scandale. 

Avec ces divers éléments, soutenue par le roi et par 
ce magnifique faisceau de talents, de vertus, de dévoue- 
ments, d'aptitudes où la qualité suppléait à la quantité 
et auquel M. de Serre prodiguait les trésors de sa 
parole, la politique modérée aurait pu devenir défini- 
tive et assurer à la monarchie de longues échéan- 
ces. Mais il aurait fallu, pour cela, que la gauche 
se bornât loyalement à un rôle d'opposition parle- 
mentaire et constitutionnelle; qu'elle acceptât comme 
faits accomplis la Restauration, les nouveaux rap- 
ports de la France avec l'Europe, l'agonie lointaine 
et la mort deXapoléon Bonaparte, l'impossibilité du din- 
de Reischtadt confisqué par M. de Metternich, l'hor- 
reur d'une nouvelle République, l'odieuse inutilité des 
conspirations, la chance effroyable de rejeter le pays dans 
l'inconnu, et, par-dessus tout, l'irresponsabilité de la per- 
sonne royale, dogme inattaquable, garantie nécessaire, 
sans laquelle il ne pouvait y avoir que péril, fragilité, 
incertitude, incessante menace de catastrophes et de ruine. 



316 NOUVEAUX SAMEDIS 

11 aurait fallu qu'elle ne laissât pas constamment deviner 
une arrière-pensée cent fois plus agressive et destructive, 
une criminelle persistance à viser la couronne au delà 
des portefeuilles, à frapper le roi sur le cœur des roya- 
listes, à n'accueillir les concessions libérales de la politi- 
que modérée que pour y chercher des moyens de saper 
ce que l'on essayait d'affermir, pour y trouver des armes 
dont elle avait soin de cacher la poignée et d'empoison- 
ner la lame: obstination que l'on aurait pu appeler irré- 
conciliable ou intransigeante, si ces mots eussent été in- 
ventés, et qui eut pour symptômes les complots, les 
émeutes perpétuelles, l'élection de l'abbé Grégoire, la 
création et ia vogue immédiate du Constitutionnel, la 
popularité des chansons de Béranger et de toutes les pu- 
blications analogues, les propos légendaires de MM. Laf- 
fitte et de la Fayette, et finalement, comme l'explosion 
d'une mine, comme le dénouement ou le prologue sinistre 
d'une sombre tragédie, l'assassinat du duc de Berry. Dès 
lors, tout fut perdu: le roi, invitus invitum, sacrifia 
M. Decazes: Royer-Collard bouda M. de Serre: le faisceau 
se brisa. Il y eut scission dans le centre droit au profit du 
centre gauche et de la droite. L'opinion ou le sentiment 
royaliste, ravivé, enthousiasmé par la naissance du duc 
de Bordeaux, emporta la situation et prit d'assaut le gou- 
vernement. 11 devint évident que l'avènement de la droite 
au pouvoir n'était plus qu'une question de mois ou de 
semaines. Une influence féminine réconcilia Louis XVIII 



CHARLES DE MAZADE 317 

avec son frère: réconciliation in extremis, dont le béné- 
fice ne pouvait être recueilli que par le survivant, et 
qui, chez un vieillard infirme, découragé, un peu égoïste, 
sans postérité directe, ressemblait à un commencement 
d'abdication ou à un préambule de testament. C'est alors 
que M. de Talleyrand commit ce calembour prophétique : 
« Sa majesté vient de faire pairs M. Pasquier, M. Siméon, 

— et MONSIEUR ROT. • 

Le rôle du comte de Serre était fini. Malade, mortel- 
lement atteint, brisé par ces luttes glorieuses et ces dis- 
grâces imméritées, il allait achever de mourir sous ce 
beau ciel où il est si doux de se sentir vivre. Il s'éteignait 
dans des circonstances qui ne permettaient pas môme à 
sa mort de faire du bruit. Sa politique avait fait nau- 
frage; elle n'était pas de celles qui passionnent les mul- 
titudes. Les électeurs de Metz venaient de lui refuser le 
mandat de député. Ses funérailles ne pouvaient être ni 
officielles, ni populaires. Mais voici que, de tontes parts, 
les hommages reviennent à cette illustre mémoire. Le 
temps distribue l'oubli en masse, et fait un triage pour 
le souvenir. Un bon livre, tel que celui de M. de Mazade, 
publié à cinquante ans de distance, contribue plus sû- 
rement à cette rpuvre de réparation et de justice que les 
panégyriques et les cortèges du lendemain : plus l'œuvre 
est tardive, plus elle est définitive. Il semble qu'un simple 
cahier de papier soit plus fragile qu'une statue. Seule- 
ment, les statues tombent et les livres restent... Je m'ar- 



■ +*.»*♦*.•*• 



i$. 



318 NOUVEAUX SAMEDIS 

rôte: ma maison est voisine d'un plateau où la garnison 
d'Avignon va faire l'exercice. Voilà un régiment qui 
passe : pour la première fois j'entends nos soldats en uni- 
forme chanter la Marseillaise... Ah! si la politique du 
comte de Serre avait prévalu, ses électeurs de Metz se- 
raient encore Français, et ce n'est pas la Marseillaise 
que nos soldats chanteraient !... 



XV 



LE MARECHAL DAYOUT 



PRINCE D'ECKMUÏIL 



6 avril 187 9. 

La seule critique que l'on pourrait adresser au livre 
de la marquise de Blocqueville est un hommage de plus 
à la glorieuse mémoire dont elle est si justement fière. 
Je crois que sa piété filiale s'est un peu exagéré, non 
pas, grand Dieu ! les mérites de son illustre père, mais 
les calomnies et les mensonges qui ont essayé de ternir 
l'éclat de ses services et de son nom. Ainsi que je le rap- 

1. Madame la marquise de Blocqueville, née d'Eekmiihl. Le 
maréchal Davcul, prince d'Eclmïihl, raconté par les siens 
et par lui-même. — Années de jeunesse 



320 NOUVEAUX SAMEDIS 

pelais l'autre jour à propos du comte de Serre, le fatal 
épisode du retour de l'île d'Elbe jeta dans tous les es- 
prits un tel désordre, que, dans cet effroyable chaos de 
catastrophes nouvelles ou renouvelées, de passions en- 
venimées, de blessures rouvertes, de tisons ranimés 
sous la cendre, d'ambitions et de haines apaisées, réveil- 
lées, exaspérées, déçues, de trahisons inconscientes, de 
faiblesses irrésistibles, dans ce jeu rapide de bascule 
suivi d'une chute plus profonde, dans cet éblouissement 
soudain où les âmes perdirent la vue du bien et du mal, 
du devoir et de la faute, de l'égoïsme d'un homme et de 
l'intérêt d'un pays, la vérité et la justice purent se voiler 
un moment comme l'image sacrée de la patrie. Mais, à 
une époque comme la nôtre, qui donc a pu se flatter 
d'échapper à ces iniquités passagères? Au milieu de ces 
incroyables vicissitudes où les événements sont les véri- 
tables calomniateurs, où vingt-quatre heures suffisent 
non seulement à déplacer les pouvoirs officiels, mais à 
diffamer l'honneur, à réhabiliter le crime, à châtier la 
vertu, à récompenser le vice, à créer la religion du néant, 
à faire du proscrit d'hier l'idole d'aujourd'hui et du mi- 
nistre de la veille lejiétri du lendemain, quelle renom- 
mée, si pure qu'elle soit, peut être assurée contre les 
tourbillons de poussière qui aveuglent les plus clair- 
voyants, ou contre les éclaboussures lancées par des gens 
prodigues de leur boue ? Patience ! Les années s'écoulent ; 
la poussière tombe : la boue revient à ses légitimes pro- 






LE MARÉCHAL DAVOUT 321 

priétaires : les proportions se rétablissent : la postérité 
et l'histoire se chargent de la distribution définitive, et 
je ne pense pas que le maréchal Louis Davout, prince 
d'Eckmùhl, ait eu à se plaindre de son partage. L'éloquent 
témoignage de sa noble fille n'en est pas moins précieux 
et bon à recueillir. Elle affirme ce dont nous ne doutions 
plus; elle dément ce qui s'était depuis longtemps effacé 
dans le lointain et dans l'ombre. Elle ajoute à nos res- 
pectueuses sympathies le trésor de ses souvenirs et de ses 
traditions de famille. 

Le procès est jugé: mais, parce que le ministère public 
ou la partie adverse se désiste, ce n'est pas une raison 
pour que nous entendions l'avocat avec moins d'émotion 
et de charme. Madame de Blocqueville nous prouve que 
nous ne nous abusions pas en admirant d'instinct et en 
aimant le vainqueur d'Auerstaëdt. Si elle avait le talent 
de la duchesse Colonna ou de Félicie de Fauveau, elle 
aurait élevé à l'héroïque maréchal cette statue qui man- 
que aux niches d'honneur réservées, sur la façade du 
ministère d'État, aux plus éclatantes célébrités delà pre- 
mière République et du premier Empire. Eli < * en pos- 
sède un autre; elle sait écrire, ainsi que nous l'ont 
souvent démontré de bien remarquables ouvrages. Elle 
s'est faite statuaire avec la plume. Personne n'avait plus 
envie denier la beauté de la figure; qu'importe, si la main 
est sûre, si l'artiste est inspirée, si le marbre a les pures 
et lumineuses blancheurs de Paros et de Carrare? Si le 



322 NOUVEAUX SAMEDIS 

plaidoyer était superflu, le livre n'était pas inutile: on se 
dit, après l'avoir lu, qu'il serait regrettable que l'auteur 
ne l'eût pas jugé nécessaire. Plus que jamais, dans cet 
état d'abaissement où les conquêtes de la Prusse et la 
diminution du territoire finiront par n'être que secon- 
daires, notre pays a besoin qu'on le remette en face de 
ces glorieux portraits dont il n'a plus que les caricatures, 
qu'on lui rappelle ces existences sans tache, vouées au 
péril, à la patrie, à l'honneur, au devoir, à l'oubli de soi- 
même, qu'il ne connaîtra bientôt que par ouï-dire. Je lis 
dans la dédicace placée en tête du volume: — «La 
France a besoin de héros dans l'ordre moral aussi bien 
que dans l'ordre militaire. Je dédie donc ce livre : A la 
mémoire de mon père et à la France! » — Hélas! Dieu 
veuille que la seconde édition n'ait pas à changer un 
mot et à nous dire : « A la mémoire de mon père et DE 
la France ! » 

Pour achever de calmer ses inquiétudes au sujet de 
l'héritage paternel, madame de Blocqueville n'aurait eu 
qu'à comparer la valeur morale, intellectuelle et sociale 
des admirateurs de vieille date et des rares détracteurs. 
Parmi ces derniers, je rencontre les noms de Vaulabelle 
et de Bourrienne. L'Histoire des Deux Restaurations, 
par Achille de Vaulabelle, n'est qu'un méchant pam- 
phlet; l'auteur, qui vient de s'éteindre obscurément à 
Nice, et dont le court passage au ministère de l'instruc- 
tion publique, en 1848, a laissé des souvenirs de ridicule 



LE MARECHAL DAVOUT 323 

et de scandale, ne valait guère mieux que son livre. Les 
Mémoires de Bourrienne obtinrent un vif succès de cu- 
riosité, dans un temps où il suffisait de raconter les scènes 
de ménage de Napoléon et de Joséphine, ou de nous dire 
dans quelle poche de son gilet l'Empereur mettait son 
tabac, pour faire la fortune des cabinets de lecture. Mais 
ses Mémoires, intéressantspour les amateurs d'anecdotes 
intimes et de détails apocryphes, n'ont rien de commun 
avec l'histoire ; on ne sait pas même s'ils furent rédigés 
par lui, et, dans tous les cas, ils participent à la réputa- 
tion équivoque de ce secrétaire de Bonaparte, disgracié 
pour avoir trempé dans des affaires louches, et directeur 
des postes, en 1814, sous le gouvernement provisoire. 
Voyez, au contraire, le camp des panégyristes, —je ne 
me résignerai jamais à dire des défenseurs. Certes, je dé- 
plore, — et madame de Blocqueville est de mon avis, — 
les fureurs anticatholiquesd"EdgardQuinet. Pourtant dans 
sa Campagne de 1845, quel souffle! quel grand style! 
Et, dans sa lettre à la fille du héros, quel accent de vé- 
rité et de franchise ! — « Cette histoire de la vie du maré- 
chal, qui l'écrira? Vous, madame: c'est à quoi je pense 
depuis la première lettre que vous m'avez fait l'honneur 
dem'écrire: tout sera saisissant de la part d'une fille... 
tout agira sur l'opinion. Écrite par vous, cette histoire 
achèvera de donner au maréchal Davout une physiono- 
mie particulière entre tous les maréchaux. Vous assou- 
plirez le bronze, et personne, excepté vous, ne fera rien 



324 NOUVEAUX SAMEDIS 

de semblable. Je voudrais que le récit remontât à la 
jeunesse et même aux premières années... » 

Et M. Thiers! il ne nrest pas prouvé qu'on doive défini- 
tivement le saluer comme un bienfaiteur de la France, 
quoique les suites lamentables du 24 et du 16 mai nous 
aient presque réconciliés avec sa problématique mémoire. 
Il m'a d'ailleurs procuré tout récemment une exquise 
jouissance littéraire: le plaisir de récolter cette perle — 
après cent autres — dans le riche répertoire d'un ai- 
mable confrère, — le plus beau des enfants des hommes, 
— qui m'a jadis reproché l'incohérence de mes méta- 
phores, et qui, à propos des polémiques pour et contre 
Béranger, me comparait poliment au carré de choux sur 
lequel passent et repassent les troupes belligérantes. At- 
tention ! « Avant de nous engager dans les sables que 
soulèvera le simoun révolutionnaire, reposons-nous 
sous l'abri des trois volumes dont la pieuse amitié de 
M. Calmon a fait une oasis, dressant de ses mains répu- 
blicaines une tente royale à l'orateur de la monarchie de 
1830 ! ! ! » Et dire que voilà des années que B. Jouvin écrit 
de ce style, et que personne n'a l'air de s'en apercevoir! 
Dire qu'il a été pris au sérieux par des hommes tels 
que Guizot, Louis Veuillot et Sainte-Beuve! 

Quoi qu'il en soit, bien des parties de la belle Histoire 
du Consulat et de l Empire sont et resteront classiques. 
Or, voici ce que M. Thiers écrivait à la maréchale d'Eck- 
muhl : « Je crois avoir rendu avec une entière vérité le 



LE MARÉCHAL DAVOUT 32o 

rôle du maréchal Davout: et il en est arrivé ce qui ar- 
rive toujours pour les honnêtes gens; c'est que la vérité 
est leur meilleure défense, i — Nous pourrions citer 
aussi les Souvenirs du général Berthezène, page 120, d'où 
il ressort, que, sans l'énergique initiative du maréchal, la 
bataille d'Eylau était perdue. Que serait-ce si nous rap- 
pelions l'enthousiasme inspiré et légué par Davout a 
tous les brillants officiers qui servirent sous ses or- 
dres, et qu'attiraient vers lui de secrètes affinités de race, 
d'éducation, d'origine, de courtoisie, de distinction, 
d'élégance, le besoin de rester gentilshommes pour être 
encore mieux soldats et d'émerveiller de leur bravoure 
le présent et l'avenir .-ans rompre avec le passé. Quelle 
liste, quelle page du nobiliaire français, celle qui réu- 
nirait les noms des Montmorency, des Montesquiou, des 
Trobriant, des de La Ville, des Beaumont, desXansouty, 
des Gastries, des Houdetot, des Sainte-Maure, desFayet, 
etc., etc.. se recommandant presque tous d'une pa- 
renté ou d'une alliance pour être admis dans ce ma- 
gnifique état-major! Avec ceux qui survécurent, il 
n'aurait pas fallu chicaner la gloire de leur cher ma- 
réchal: ils auraient traité l'offense comme une injure 
personnelle, tant ils avaient été tiers de s'idenlilier 
avec ce grand homme de guerre, d'entrer dans le cercle 
lumineux dont il était le centre, de s'absorber dans 
le rayonnement de cet héroïsme simple et sympa- 
thique, où l'on ne sentait ni la n:<:!< îsse du soldat de 



326 NOUVEAUX SAMEDIS 

fortune, ni l'àcreté du parvenu ! tant chacun d'eux 
s'était habitué à considérer cette gloire comme une par- 
tie de la sienne î Si ces témoignages vous paraissent 
suspects, laissez-moi du moins recueillir trois détails, 
trois traits caractéristiques, propres à assurer au ma- 
réchal Davout, parmi les lieutenants de Napoléon, cette 
physionomie particulière dont parlait Edgard Quinet, — 
cette première place que lui décerne la pitié filiale. 

Dans cette merveilleuse génération de héros, impro- 
visés par le péril, proclamés par la victoire, mûris en 
quelques saisons sous le soleil d'Egypte et d'Italie, 
quelles furent les trois conditions d'infériorité? L'incon- 
vénient d'être partis de trop bas : ce qui, sans rendre 
moins admirables leurs aptitudes et leurs services mili- 
taires, amenait parfois un fâcheux contraste entre leurs 
grades et leurs manières, entre les broderies de leur uni- 
forme et celles de leur langage, et amusait aux dépens 
de la jeune armée les courtisans d'ancien régime, ralliés 
à l'Empereur. Secondement, défaut plus grave ! le pen- 
chant à abuser de leurs triomphes pour s'approprier les 
dépouilles des vaincus, l'esprit de conquête élevé jus- 
qu'à la parfaite confusion du tien et du mien; enfin, un 
je ne sais quoi de secondaire, d'incomplet dans les inspi- 
rations du champ de bataille, dans les résultats obtenus, 
dans l'art de saisir les occasions et d'en faire des dates 
ineffaçables, qui les priva du précieux et dangereux 
honneur de porter ombrage à Napoléon. De ces trois 



LE MARECHAL DAVOUT 

conditions d'infériorité, on pourrait composer les supé- 
riorités du prince d'Eckmûhl. 

Il était noble avant d'être illustre, et sa fille a eu le 
droit dintituler un de ses chapitres préliminaires : 
« Le maréchal Davout, gentilhomme de cceur autant que 
de nom et d'armes. » — Madame de Blocqueville a écrit 
là-dessus des pages charmantes, où elle paye, en belles 
pièces d'or, son tribut à ses coquetteries filiales et fémi- 
nines, et dont on aurait bien tort de sourire; car, dans 
sa pensée, on ne doit commencer par faire ses preuves 
de noblesse et y tenir, que pour confier ensuite à la no- 
blesse de cœur, d'âme, de caractère, d'idées et de senti- 
ments, le soin de les faire encore mieux. On se démontre 
noble pour s'exhorter à ne pas déroger: après quoi, on 
se suppose roturier, pour mieux s'assurer qu'on a tout 
ce qu'il faut pour s'ennoblir. — ■ L'histoire de notre 
famille, dit-elle, est originale et piquante: les femmes ont 
été de douces et saintes religieuses ou de charmantes et 
étranges femmes. L'une d'elles a épousé un des cou 
de Noyers, enivré d'amour par sa rare beauté; une autre 
d'Avout, ennuyée du manoir paternel, s'est fait enlever 
par une troupe de ces bohémiens souvent appelés pour 
distraire les châtelaines. » Elle eut là, en effet, une 
forte distraction. Mais n'est-ce pas charmant, l'imagina- 
tion peuplant de ses féeries une généalogie authentique? 
Le roman dessinant ses fantasques arabesques sur les 
marges de l'histoire? Un sylphe, profitant de la nuit des 



328 NOUVEAUX SAMEDIS 

anciens âges pour se glisser à travers les feuilles de 
l'arbre héraldique? Et une femme d'un grand esprit et 
d'an grand cœur, aimant mieux peut-être que son aïeule, 
très blanche de peau, se soit fait enlever par les Zingari 
que si elle avait ourlé ses serviettes ou compté avec sa 
cuisinière ! 

Dès lors, il y aurait pléonasme à constater la politesse, 
la grâce, l'amabilité du maréchal, ses attentions délicates 
pour sa femme, ses proches, ses amis et son entourage ; 
pléonasme aussi à parler de son honnêteté, de son désin- 
téressement, de sa probité sans tache. — « L'envie, nous 
dit madame de Blocqueville, l'esprit de parti, ont essayé 
de tout contester au prince d'Eckmùhl, tout, sauf l'inté- 
grité! » — Nul n'a réclamé, ne réclamera, contre cette 
qualité maîtresse, qui le distingue si profondément de 
bon nombre de ses plus célèbres rivaux de gloire. Ne 
nommons personne. Il nous faudrait faire le tour de 
l'Europe après une station au musée du Louvre, devant 
certain tableau de Murillo. Il nous faudrait conclure que 
le maréchal Davout était scrupuleux en réalité, et que 
son illustre collègue ne l'était pas en peinture. Ce qui 
nous donne encore mieux la vraie mesure du maréchal, 
c'est la jalousie de Napoléon. N'oublions pas que non 
seulement l'Empereur dominait de toute la tète les géné- 
raux groupés autour de lui, mais qu'il prétendait les 
avoir faits comme il avait fait rois Murât, Joseph, Louis, 
Jérùme, Bernadotte; qu'ils étaient à ses yeux ses créa- 






LE MARÉCHAL DAVOUT 329 

tures, ses créations, ses œuvres, et qu'il ne devait pas en 
être plus jaloux que Corneille n'était jaloux de Po- 
lyeucte et Molière d'Aleeste. Eh bien, nous avons ici un 
témoin d'une intégrité comparable à celle de Davout : le 
général Philippe de Ségur. Il nous est présenté par cet 
homme éminent et excellent, ce grave et ingénieux écri- 
vain, dont la mort foudroyante a été un deuil pour les 
lettres, pour l'Académie, pour l'amitié, pour quiconque 
ne consent pas encore à désespérer de l'idéal, de la lan- 
gue, de l'honnêteté littéraire et de ia France, Saint-René 
Taillandier. — « La bataille d'Âuerstaé'dt fut, pour ainsi 
dire, omise par Napoléon qui en fit d'abord un simple 
épisode de la victoire d'iéna. Il ne lui plaisait pas que 
Davout, un de ses généraux, lui disputât le premier rôle 
dans ces journées décisives. — « C'était, nous dit Phi- 
lippe de Ségur, le canon d'Auerstaé'dt. » — Bien que 
mêlé si activement aux principaux fais d'armes de la 
journée d'iéna, Ségur n'est pas disposé à confondre les deux 
victoires en une seule, comme le fit d'abord l'Empereur, 
par un sentiment politique bien peu digne de lui, au détri- 
ment de son lieutenant. La moins importante, quoique 
la plos illustre, est celle que Napoléon avaitgagnée surlps 
40,000 hommes du prince de Hohenlohe: la pi 
assurément, c'est celle où Davout écrasa l'armée princi- 
pale, l'armée d'élite, commandée par le roi en personne, 
assisté des princes de sa famille et 
néraux. Napoléon avait commis une injustice grave en 



330 NOUVEAUX SAMEDIS 

ne signalant dans ses proclamations que la bataille 
d'Iéna, dont le combat d'Auerstaè'dt semblait être un épi- 
sode... Nous verrons plus tard quels furent ses remords 
à ce sujet. Il suffit en ce moment de citer le mot du loyal 
témoin notant les secrètes impressions du maître : « De- 
puis le 15 octobre, son équité souffrait. » 

Maintenant, rapprochez de ce récit l'anecdoete que ra- 
conte la marquise de Blocqueville, et qui emprunte à nos 
malheurs un douloureux à propos.— « L'Empereur ayant 
désigné le maréchal G... pouraccompagner l'un des illus- 
tres visiteurs de l'Exposition de 1867, le roi Guillaume, 
arrivé à la salle des Maréchaux dans sa visite au palais des 
Tuileries, se prit à demander le nom de chacun d'entre 
eux. Tout allait bien à propos du maréchal Soult, du 
duc d'Albuféra, et de quelques autres encore; mais, ar- 
rivé au portrait du vainqueur ^du prince Charles, le roi 
reprenant : « Et celui-ci? » le maréchal répondit : « Da- 
vout! » — et il fit mine de continuer la promenade, 
quand Guillaume, affectant de ne rien savoir, ajouta : 
« Quel titre portait-il? » — « Il était prince d'Eckmuhl » 
— et le vaillant cicérone se félicitait d'avoir aussi habi- 
lement évité l'écueil, quand ces mots du roi vinrent 
tomber sur lui comme la foudre : « Il s'appelait aussi 
le duc d'Auerstaëdt. La Prusse le sait. » — Elle le savait 
trop ! hélas ! elle s'en est trop souvenue ! 

Le personnage historique ne doit pas nous faire ou- 
blier l'homme, l'époux, le père de famille, le penseur, 



LE MARECHAL DAVOUT 334 

l'écrivain, aussi sympathique dans l'intimité que vaillant 
sur les champs de bataille, tel qu'il se dessine, page par 
page, sous la plume délicate, éloquente, noblement et 
passionnément émue, de madame de Blocqueville. Elle 
était encore au berceau à l'époque delà mort de son père, 
et cependant elle le raconte comme si elle l'avait connu: 
elle le peint comme si elle l'avait regardé. D'après 1» 
passage de sa courte préface, on peut croire que le prince 
d'Eckmuhl regrettait que son dernier enfant, son tard- 
venu, ne fût pas un fils. Il est permis d'ajouter qu'il se" 
trompait, qu'il sacrifiait trop aisément aux idées reçues, 
si l'on songe à ce regain de gloire que lui apporte l'héri- 
tière de son nom. On a souvent remarqué cette espèce 
de chassè-croisê dans les ressemblances filiales; les fils 
ressemblant de préférence à leur mère et les filles à leur 
père. Ce ne sont pas seulement les traits du visage et 
l'expression du regard: c'est encore l'être intérieur, la 
physionomie morale, je ne sais quelle mystérieuse attrac- 
tion qui se révèle, ici dans des élans de tendresse, dans 
des trésors de sensibilité où l'on découvre quelques-unes 
des plus pures nuances de l'amour, là dans une exalta- 
tion passionnée, toujours prête à regretter d'être esclave 
de ses attributions féminines et de ne pouvoir imiter ce 
qu'elle admire. Tous ceux qui ont l'honneur de con- 
naître la marquise de Blocqueville savent qu'elle a la 
vocation de l'héroïsme, et que, toutes les fois que cette 
vocation peut se faire jour, la noble femme, en déployant 



332 NOUVEAUX SAMEDIS 

une énergie virile sans y rien perdre de son charme, 
semble rentrer dans son élément, retrouver l'armure de 
Clorinde et ne plus permettre au sang généreux qui 
coule dans ses veines de se souvenir de la faiblesse de son 
sexe. C'est ainsi qu'on l'a vue, aux heures les plus ef- 
frayantes de l'épouvantable crise de la Commune, rester 
calme, intrépide, presque souriante, regarder bien en 
face le danger et le crime de manière à conjurer l'un et 
à paralyser l'autre, et peut-être, par la fermeté de son 
attitude, par ce magnétisme des grandes âmes que les 
âmes dégradées, grossières ou égarées subissent sans 
le comprendre, sauver du pétrole et du pillage ce beau 
et savant quartier qui va du palais des Beaux-Arts au 
palais de l'Institut. 

A présent, il est facile de deviner que nul mieux que 
madame de Blocqueville, n'était appelé — que dis-je? 
prédestiné à écrire un pareil livre. Un lils n'aurait pas 
eu cette légèreté de main, cette grâce de détails, cette 
aptitude à mettre de l'exquis dans l'héroïque, cette pas- 
sion enthousiaste, guerrière, d'autant plus ardente 
qu'elle est forcée de rester contemplative. Yne femme or- 
dinaire n'aurait fait ressortir, chez le prince d'Eckmûhl, 
que les côtés d'amabilité familière, de tendresse domes- 
tique, d'élégance et de courtoisie mondaines. Elle aurait 
faibli en face des champs de bataille d'Eylau et d'Auers- 
taè'dt. On aurait deviné qu'elle préférait une poétique 
mélodie de Gounod au nicâle accord du clairon. Avec ma- 



LE MARÉCHAL DAVOUT 333 

dame de Blocque ville, l'œuvre, dont nous n'avons en- 
core que le premier volume, sera complète et parfaite. 
Quel charme, quel parfum, quelle fraîcheur, quelles 
harmonies printanières dans ces Années de jeunesse! 
C'est bien là l'aube enchanteresse que Vanvenargues as- 
simile aux préludes de la gloire. Un poète, contemporain 
de ces années radieuses, aurait pu dire que c'était la 
branche de lilas, la touffe de jasmins ou la fleur d'aubé- 
pine, avant la couronne de laurier. Dans la corres- 
pondance du maréchal avec sa mère, avec sa femme, 
avec sa belle-mère, avec d'autres personnes de sa fa- 
mille, que d'càme et souvent que d'esprit ! quelle sim- 
plicité et quel naturel ! que de gracieux enjouement 
dans l'intervalle des fortes émotions et des vives ten- 
dresses! S'il y a eu, dans les ménages des illustres guer- 
riers de ce temps-là — h commencer par le plus grand 
de tous — un peu de désordre, de désarroi, de ga- 
lanterie facile, d'entorses conjugales, de comédies ou 
de drames d'alcôve, de romans en trop de chapitres, de 
penchant à jouer avec le sacrement, à croire 'vieux 
style) que Vénus donnait toute licence aux favoris de 
son amant, quelle différence! Quel contraste avec ces té- 
moignages d'affection, d'estime, de confiance! Comme ce 
cœur de lion sait aimer, et comme il est digne d'être 
aimé! Comme on respire à l'aise, loin des zones torrides 
et des mœurs frelatées du Directoire, dans cette atmo- 
sphère pure, lumineuse, saine, attendrie, honnête, où se 



334 NOUVEAUX SAMEDIS 

réconcilient le naturel et le légitime, où l'amour ne se 
trompe pas d'adresse, où les amitiés les plus honnêtes 
parlent le plus beau langage! 

Dans d'autres ouvrages de la marquise de Blocque- 
ville, une critique chagrine signalait, à côté de qualités 
bien remarquables dimagination et de style, quelques 
velléités d'exagération, une intempérance d'idéal, une 
tendance à rechercher cet au delà, dont on peut dire, 
mieux encore que de l'horizon, qu'il est la patrie des 
âmes Inquiètes. Cette fois, avec une telle fille écrivant 
l'histoire d'un tel père, l'exagération est la mesure, 
Xau delà est la limite: X au-dessus du ton est la note 
juste. Je lis, dans la préface, un petit détail dont j'avais 
entendu parler: ce surnom de Mademoiselle de trop, 
donné dans la famille à mademoiselle Adélaïde-Louise 
d'Eckmuhl, aujourd'hui marquise de Blocqueville. Elle 
a soin d'ajouter que son père a été le seul à ne pas l'ap- 
peler ainsi. Cette résistance à une boutade de mauvaise 
humeur n'était pas seulement un témoignage de tendresse 
et d'équité paternelle, mais un pressentiment. Si le ma- 
réchal Davout, prince d'Eckmuhl, revenait au monde, 
il reconnaîtrait que cette demoiselle de trop, cette petite 
Cendrillon de la onzième heure, ne pouvant rien pour 
continuer son nom, peut beaucoup pour perpétuer sa 
do ire. 



XVI 
LA 

SEMAINE SAINTE LITTÉRAIRE 



13 avril 1879. 

Mes rares et d'autant plus chers lecteurs savent que, 
depuis longues années, j'ai l'habitude d'offrir mon sa- 
medi saint, sinon à des livres de sainteté, au moins à des 
ouvrages consolants et rassurants pour notre religion, 
qui n'a besoin d'ailleurs ni d'être consolée ni d"être ras- 
surée: car l'adversité lui sied mieux que la puissance; les 
persécutions n'ont jamais réussi qu'à la démontrer im- 
mortelle, et des ennemis plus illustres, des oppresseurs 
plus grandioses, des détracteurs plus spirituel^ que 
M. Jules Ferry, ne sont parvenus, en essayant de la com- 
battre, qu'à la glorifier et à la fortifier de leur défaite. 
Au surplus. M. Jules Ferry, en multipliant l'enseignement 



336 NOUVEAUX SAMEDIS 

laïque aux dépens de l'enseignement religieux, est dou- 
blement fidèle à sa spécialité: il ne pouvait manquer, une 
fois ministre de l'instruction publique, de faire beaucoup 
d'écoles. 

Je me trompe peut-être, mais c'est en conscience: il 
me semble que, pour le moment, nous devons, non 
pas, grand Dieu! renoncer à la lutte, mais la transpor- 
ter sur un autre terrain. En politique, jusqu'à nouvel 
ordre ou nouveau désordre, il n'y a provisoirement rien 
à faire: toutes les places sont prises, tous les postes dou- 
blés, toutes les issues gardées, toutes les avenues 
fermées. Le blocus républicain est aussi rigoureux que 
l'était, en 1870 et 1871, le blocus allemand, dont il est le 
légitime héritier. Nous aurions aujourd'hui autant de 
peine à faire avaler une vérité que nous en aurions eu 
alors à faire manger un morceau de pain. Tout est prévu, 
réglé, organisé, machiné, ficelé, discipliné, étiqueté, 
parmi nos seigneurs et maîtres, de manière à exécuter 
légalement, pour nous opprimer, tout ce que nous avons 
négligé pour nous défendre. La fatalité, complice de nos 
maladresses, nous condamne à ce déboire, de leur avoir 
fourni un prétexte pour chacune de leurs énormités, et' 
de prêter à leur orgie d'arbitraire un air de représaille ou 
de revanche. En outre, l'expérience n'est pas finie, et il 
faut qu'elle aille jusqu'au bout. Sans doute elle serait 
déjà suffisante si le peuple souverain était moins abusé 
par ses courtisans ou moins perverti par ses corrup- 



LA SEMAINE SAINTE LITTERAIRE 337 

leurs. Je sais bien que l'ère de prospérité se traduit tn 
surcroît de faillites, de chômage, de misères et de souf- 
frances populaires; que les violences, les colères, i 

cordes, les haines, les menaces, les déchirements de 
toutes sortes inaugurent et continuent l'ère d'apaisement. 
C'est une épreuve, une crise, un préInde peut-être: ce 
n'est pas encore une leçon. Le peuple, tel que l'ont en- 
doctriné et surexcité les Révolutions, tel que l*a préparé 
l'Empire, tel que l'ont gangrené les journaux à an sou 
et les propagandes radicales, s'irrite, mais sans se ravi- 
ser. Il regarde encore en avant, pas en arrière. 

Il lui est impossible de se dissimuler son malaise et sa 
détresse. Il sait qu'il souffre plus sous la République que 
sous la monarchie. Un vague instinct lui dit que le re- 
tour de cette monarchie rendrait la sécurité au pays, le 
mouvement aux affaires, l'activité au commerce, la vie à 
l'industrie, la sève à l'agriculture, au travail la certi- 
tude et le salaire. Qu'importe! il savait aussi que nul 
n'avait pris une plus large part que M. Gambetta à cette 
guerre insensée où s'étaient inutilement décimés la 
ferme, l'usine, la chaumière, le village et l'atelier; que nul 
ne s'était montré tout à la fois plus présomptueux et plus 
incapable; que nul ne l'a plus cruellement sacrifié à un 
intérêt d'ambition, d'égoïsme et d'orgueil: il savait ce 
que lui a coûté chaque jour de cette dictature incessam- 
ment partagée entre une fanfaronnade et une défaite. Il 
le savait, et. deux ans après, il faisait de M. Gambetta 



338 NOUVEAUX SAMEDIS 

son idole, et de cette dictature odieuse le piédestal de 

sa statue. 

A présent, dans un autre cadre, même logique popu- 
laire ou plutôt révolutionnaire. — Il souffre, direz-vous, 
et la République en est cause. — Oui, mais parce qu'elle 
n'est pas encore ce qu'elle devrait être. Si ses souffrances 
deviennent intolérables , si MM. Gré vy et Gambetta ne 
peuvent rien pour le soulager, il ne reviendra pas au duc 
de Broglie; il ira à Clemenceau. Si le docteur Clemenceau 
y perd son latin et ses drogues, sa clientèle n'ira pas à 
M. de Falloux, mais à Ranc et à Rochefort. Si* Rochefort 
et Ranc lui donnent des blagues au lieu de pain et de 
croûte de pâté, elle ne se tournera pas vers M. de Larcy, 
mais vers Jules Vallès et Félix Pyat. Enfin, si le plus 
farouche, le plus sinistre des signataires de la protes- 
tation qui réclame pour la Commune une apothéose au 
lieu d'une amnistie, est forcé de déclarer son impuis- 
sance en matière de paupérisme, c'est à lui-même que ce 
pauvre peuple, n'ayant plus de foi, ne voulant plus de 
loi, exacerbé par le contraste de sa royauté et de sa mi- 
sère, demandera la solution des problèmes qui ne flattent 
ses convoitises que pour le rejeter sur son grabat. Cette 
solution communiste et brutale, je n'ai pas besoin de la 
préciser davantage. Les raisonnements les plus inatta- 
quables, l'éloquence la plus persuasive, les preuves les 
plus péremptoires, les expériences les plus authentiques, 
les remontrances les plus affectueuses, les bienfaits les 



LA SEMAINE SAINTE LITTÉRAIRE 

plus inépuisables, se brisent contre ce parti pris d'aveu- 
glement et de surdité. 

Il en est, dans ces circonstances, de la discussion poli- 
tique comme de notre polémique littéraire. Même abon- 
dance de bonnes raisons, même résultat négatif, dérisoire 
ou contradictoire. — Voyons, madame ! il est impossible 
que vous preniez plaisir à cette littérature d'assommoir, 
immonde, fétide, écœurante, nauséabonde, alcoolisée, 
asphyxiante, hideuse, infecte, qui n'est pas même amu- 
sante, et qu'on ne réussira jamais à naturalismer fran- 
çaise. — Vous dites vrai, si vrai que, pour en être plus 
sûre, je vais acheter un exemplaire de la centième édi- 
tion. « Voyons, Jacques ! Ta n'es ni méchant ni stupide; 
tu sais bien où sont tes vrais amis, ceux qui ne t'ont 
jamais trompé... Ce journal, que ta lis et que ta crois, 
n'est qu'un amas de mensonges: ce cabaret, où Ton dé- 
blatère contre ton propriétaire et ton curé, t'empoisonne 
et te prend tes derniers sous. Cette Marseillaise que tu 
chantes ou que tu beugles, si elle était appliquée et pra- 
tiquée, aurait pour conséquence immédiate de rallumer 
cette guerre qui te fait horreur, d'emmener tes enfants à 
la frontière, de te remettre sur les bras Bismarck, de 
Moltke et Manteuffel, de renouveler sous tes yeux les 
scènes épouvantables de 1870. Qu'as-tu gagné au 4 sep- 
tembre? A ces neuf ans de République 9 Rien. Tu allais 
être presque riche: te voilà tout à fait pauvre... Eh bien, 
nous avons une élection dimanche : tu connais les deux 



340 NOUVEAUX SAMEDIS 

candidats. M de B... n"a jamais manqué une occasion 
de te rendre service. Il est le bienfaiteur du pays. Sa famille 
est intimement liée à nos traditions locales. Ses intérêts 
sont les nôtres. Grand propriétaire, actif, intelligent, 
entouré de considération et d'estime, il ne veut de la 
députation que pour nous être encore plus utile; c'est 
le mandataire qu'il nous faut... Le citoyen X... est un 
triste sire, un homme taré, un charlatan sans sou ni 
maille, discrédité dans son propre parti, compromis par 
d'assez vilaines histoires. Il n'aspire à être député que 
pour se grandir et s'enrichir à tes dépens, pour avoir 
de quoi acheter des bottes et y mettre du foin; ce foin, 
mon brave Jacques, c'est le tien, c'est le mien, c'est le 
nôtre!... » Jacques vous a écouté, la tête basse, d'un 
air de componction méditative, qui vous fait croire que 
vous l'avez convaincu... Après quoi, il va relire la Lan- 
terne, s'asseoir au cabaret, fredonner le sang impur et 

voter pour le citoyen X Vive la République ! 

Faut-il se débattre contre l'impossible ? Non ! le plus 
sage est d'attendre, et de confier à ceux qui nous écra- 
sent le soin de nous venger et de nous sauver en se dé- 
vorant. Après nous avoir divisés pour régner, ils se 
divisent pour tomber. Chacun de leurs succès leur crée 
un nouvel embarras: ils n'ont pas de pires ennemis 
qu'eux-mêmes. Ils peuvent tout, excepté s'arrêter sur 
la pente savonnée qui les entraîne : ils peuvent tout, ex- 
cepté obtenir de ceux qui les poussent une trêve et une 



LA SEMAINE SAINTE LITTERAIRE 3*1 

halte; ils peuvent tout, excepté donner à leurs dupes la 
millième partie de ce qu'ils leur ont promis. Ils peuvent 
tout, excepté faire que ■ -mptes ne se traduisent 

pas tôt ou tard en cris de rage et en révoltes. Ils peuvent 
tout, excepté offrir un point d'appui à ce qu'ils ont dé- 
croché. Encore une fois, attendons! Pour l'instant nous 
sommes vaincus, absolument vaincus, comme l'ont été 
tour à tour tous les partis depuis le commencement de 
ce siècle; jamais plus près de leur chute que lorsqu'ils 
paraissaient inébranlables; jamais plus près de leur re- 
vanche que lorsqu'ils semblaient désesp 

Mais les vérités religieuses n'ont pas de ces éclipses et 
de ces lacunes. A quelque moment qu'on les prenne, on 
les trouve toujours prêtes à seconder, à éclairer, à gui- 
der leurs défenseurs. Si j'osais leur appliquer un lan- 
gage humain, je dirais que la disgrâce leur va bien, 
qu'elles redoublent d'intérêt, d'à propos, d'urgence, d'in- 
nocente magie, de mystérieuse puissance, à mesure que 
Ton s'acharne à les pro.-crire, et qu'elles gardent leur 
opportunité sous les coups de l'opportunisme. Si \ \ >sez 
un sceptique respectueux, un indifférent ou, comme 
disait Sainte-Beuve, un neutre de bonne compagnie, un 
Parisien spirituel et sans préjugés; demandez-lui son 
avis, s'il en a un; il vous dira que l'abus de la raison du 
plus fort, la mauvaise foi d irs, la violence 

la stupidité des attaques, la ■'• des insultes, le 

scandale des calomnies lui donneraient presque envi.- 



342 NOUVEAUX SAMEDIS 

d'être vraiment catholique et d'aller à la messe. Il refu- 
sera de comprendre et surtout d'estimer le chrétien assez 
lâche, assez tiède ou assez léger pour déserter son poste 
à l'heure où il suffit d'un peu de cœur, de droiture et de 
générosité naturelle pour déclarer odieux les oppres- 
seurs et sympathiques les opprimés. Môme, si nous nous 
trouvons en présence de beaux esprits académiques, — 
et nous en avons eu récemment un bel exemple, — ils 
ajouteront ou ils laisseront deviner, avec toutes sortes de 
circonlocutions et de précautions oratoires, que cela re- 
vient au même, quoique ce soit tout le contraire ; que 
l'idéal, l'exquis, le témoignage d'une conscience indivi- 
duelle, soigneusement renfermés dans le for intérieur et 
évitant scrupuleusement de faire des prosélytes, peuvent 
tenir lieu des articles de foi, mais qu'il y aurait cruauté 
à priver les âmes simples, les classes populaires, les dés- 
hérités, les pauvres, de ces croyances, de ces certitudes, 
de ces espérances divines, qui seules peuvent les empê- 
cher de nous haïr, leur apprendre à se résigner, et leur 
enseigner ce que Tocqueville appelle la charité du pau- 
vre : « ne pas détester, le riche. » 

Cruauté, dites- vous? — il y a aussi imprudence, et 
cette imprudence est bien plus grave chez M. Jules 
Ferry, ses collègues, ses journalistes, ses amis et ses 
coreligionnaires, que parmi les conservateurs et les 
catholiques. Assurément, ceux-ci n'ont pas tous la voca- 
tion du dénuement et la nostalgie du martyre. Ils aiment 






LA SEMAINE SAINTE LITTÉRAIRE 343 

autant qu'on ne pille pas leur hôtel, qu'on ne brûle pas 
leur château, qu'on ne se partage pas leurs terres, qu'on 
leur épargne le sort des otages fusillés ou massacrés par 
les grands citoyens de la Commune. Mais enfin, s'il fallait 
en venir là, si tel devait être le dernier mot de la logique 
radicale, le dénouement de la tragi-comédie, la même foi 
qui défend le pauvre contre la rébellion et la haine, 
protégerait le riche contre le désespoir. Son Évangile 
qu'il croit et qu'il aime lui dit que son royaume n'est 
pas de ce monde. Usait que tout ne finit pas ici-bas; que 
les biens qu'il possède ne sont rien, comparés à ceux 
qu'il espère, qu'une sécurité somnolente lui déroberait 
peut-être, et que lui assurent la fermeté dans le péril, le 
courage dans l'épreuve, la prière dans l'angoisse, la sou- 
mission dans la souffrance. Ce qu'il perd d'un coté, il le 
regagne de l'autre, centuplé par la miséricorde du bon 
Dieu. Mais les parvenus du 4 septembre! les champi- 
gnons du fumier démagogique! les fétiches du suffrage 
universel ! leur bilan se divise en trois phases: celle où 
ils n'étaient rien et n'avaient rien; celle où ils sont lout, 
ont tout et peuvent tout, et celle où leur cher néant les 
reprendra, non plus pour les ramener au café de Madrid, 
mais pour les conduire au cimetière. Telle est l'exacte 
distribution de leur passé, de leur présent, de leur ave- 
nir. M. de La Palisse ne manquerait pas de remarquer 
que, dans cette trilogie, une seule phase, le pr< 
peut et doit leur sourire. Leur passé ne les flatte pas, et 



34i NOUVEAUX SAMEDIS 

il est impossible, quoi qu'ils en disent, que leur avenir 

leur soit bien agréable. 

Eh bien, ces favoris de l'heure présente n'ont qu'une 
chance, une seule, pour que la coupe ne se brise pas 
sous leurs lèvres ou entre leurs mains, pour qu'il leur 
soit permis de jouir en paix de ce pouvoir, de ces riches- 
ses, de ce luxe, de ce carnaval, de cette existence ouatée 
et capitonnée, de ces perpétuelles allégresses de la va- 
nité, des sens, de l'esprit et de la bête, qu'ils doivent à 
l'aveuglement des multitudes, et qui, chaque matin, 
leur rappelle sans doute le légendaire refrain d'opéra: 
« Mon Dieu ! si c'est un songe, ne me réveillez pas! » 
— C'est que ce peuple, dont ils sont les créatures, ne 
s'avise pas de défaire son ouvrage, ou ; en d'autres ter- 
mes, que ce pauvre qui pâtit et souffre de plus en 
plus tandis qu'ils nous éblouissent des feux de Bengale 
de leur subite fortune, accepte jusqu'au bout la poi- 
gnante inégalité, — iniquité — de ce partage. Or, pour 
qu'il l'accepte, que faut-il? Que le pauvre se console 
avec les immortels principes ? Il ne les comprend guère, 
et il n'y a rien gagné; qu'il se complaise dans son œu- 
vre en songeant aux trésors de patriotisme, de désin- 
téressement et d'éloquence qui, sans lui et son bulletin 
de vote, seraient restés dans l'ombre des estaminets ? 
Je parierais qu'il n'y a pas pensé. Qu'il invite à sa table 
sans pain et a son foyer sans feu l'idéal, l'exquis, l'in- 
fini, l'invisible, l'immatériel, l'impondérable, le peut- 



LA SEMAINE SAINTE LITTERAIRE 

être, le catéchisme et l'Évangile tamisés, vaporises, volati- 
lisés à l'usage des savants? Il répondra, comme M. Jour- 
dain, qu'il y a là trop de brouillamini et de tintamarre, 
ou, comme le coq de la fable, que le moindre grain de 
mil ferait bien mieux son affaire: il ajoutera, d'ailleurs, 
qu'il ne connaît aucun de ces messieurs. Que le plaisir 
de faire pièce à son propriétaire et à son curé l'amuse 
au point de changer son pain de seigle en brioche et sa 
piquette de bière en chanibertm ? C'est bon pour quinze 
jours, pour trois mois peut-être; mais après? Ou bien, 
que les députés, les sénateurs, les ministres, les prési- 
dents, les préfets exercent sur lui de mystérieux talents 
de dompteurs, de charmeurs, de magnétiseurs ? Hélas ! 
nous en avons aperçu quelques-uns, de ces élus, de ces 
enrichis, de ces triomphateurs, de ces souverains par 
délégation populaire: médecins, notaires, avoués, épi- 
ciers, apothicaires, avocats, huissiers, écrivassiers de 
petite ville, agents d'affaires, courtiers ou maîtres d'é- 
cole; partis de si bas qu'on doit leur pardonner le v r- 
tige. Quels dompteurs, grand Dieu ! que glacerait d'ef- 
froi le miaulement du chat de leur gouttière ! Quels 
fascinateurs, quels charmeurs, quels magnétiseur- : Je 
dirais volontiers au pauvre diable, assez sot pour se 
laisser ensorceler: « Comment peux-tu cédera ce magné- 
tisme, animal? » 

Non ! non ! pour que Jacques Bonhomme supporte 
indéfiniment ce contraste de l'insolente fortune d 



346 .NOUVEAUX SAMEDIS 

idoles avec ses propres misères, il faut qu'iL se résigne : 
pour qu'il se résigne, il faut que cette vertu lui soit ré- 
vélée par une puissance supérieure, adoucie par une 
céleste espérance, qu'elle se confonde pour lui avec un 
ensemble de vérités, avec une gerbe de lumière, qui 
s'appelle la Religion chrétienne. Ou chrétien avec le 
prêtre pour confident, le religieux pour instituteur, la 
soeur de charité pour infirmière, l'église pour refuge et 
le ciel pour horizon; ou révolté, furieux, ulcéré, endia- 
blé, implacable, si on lui prouve, d'une part, que tout finit 
ici-bas, de l'autre, qu'en l'appelant Sire et Votre Majesté, 
ses courtisans l'ont exploité et se sont moqués de lui. 
Vous connaissez le mot si souvent répété et peut-être 
mal compris : « Hors de l'Église, point de salut ! » — Oui, 
dirai- je volontiers à MM. Jules Ferry, Floquet, Lockroy 
et consorts; oui, hors de l'Église point de salut... pour 
vous qui persécutez l'Église, qui traquez l'enseignement 
religieux: pour vous qui voudriez, d'un trait de plume, 
proscrire les prêtres, interdire les évoques, supprimer 
les Frères des écoles chrétiennes, séculariser la nais- 
sance, le mariage, la vie et la mort, fermer les asiles de 
la charité et de la prière, anéantir les catholiques, inva- 
lider ou révoquer le bon Dieu: pour vous, qui encoura- 
gez d'infectes caricaturistes à salir de leurs crayons trem- 
pés dans la bave tous les objets de nos respects et de 
notre culte, qui excitez la libre pensée à l'outrage, l'ou- 
trage au blasphème, le blasphème au sacrilège ; qui, 



LÀ SEMAINE SAINTE LITTERAIRE 347 

lorsqu'une bande de mauvais drôles envahit une cathé- 
drale, montre le poing au prédicateur, insulte la chaire 
chrétienne, réplique à la parole divine en hurlant la Mar- 
seillaise, en criant: Vive la Commune! en demandant, 
entre deux bouffées de cigare, des canons et des mitrail- 
leuses pour écraser l'infâme, ne trouvez rien de mieux 
que ^inviter les fidèles à déguerpir et le prédicateur à 
se taire: pour vous qui, gorgés d'argent et d'honneurs 
(au pluriel), ne seriez tout à fait contents que le jour où 
les enfants du peuple, livrés à des instituteurs laïques, 
seraient tous athées comme vous et comme leurs maîtres, 
et qui ne voyez pas, insensés ! que, ce jour-là, le jour 
où ils ne croiront plus à rien, ils croiront à votre argent 
pour vous le prendre, à vos places pour vous remplacer, 
cà vos traitements pour s'en saisir, à vos palais pour les 
piller, au menu de vos festins pour vous forcer de sortir 
de votre assiette ! 

Donc, lorsque nos souverains, armés des projets de 
loi Ferry, s'acharnent à l'extinction du cléricalisme dans 
l'enseignement, c'est bien moins contre nous qu'ils tra- 
vaillent, que contre eux-mêmes, et cela de deux façons; 
d'abord, parce qu'ils achèvent de déshonorer aux yeux 
mêmes des nations protestantes le malheureux pays, qu'ils 
gouvernent: ensuite, parce que, s'ils pouvaient réussir, ils 
condamneraient d'avance leur pouvoiréphémère, leur frêle 
omnipotence, à succomber sous les coups de ceux qui, 
partageant leur» doctrines, voudraient partager le reste. 



348 .NOUVEAUX SAMEDIS 

Mais ils ne réussiront pas. Ils ne tarderont pas à re- 
connaître, que, s'ils ont pu, par lassitude, par ruse ou 
par surprise, confisquer les opinions, ils auront moins 
bon marché des croyances, et qu'on ne joue pas avec les 
vases de l'autel comme avec les bulletins de vote. Partout 
la résistance s'organise; les protestations surabondent; 
canonniers, à vos pièces! Catholiques, à vos pétitions! 
Déjà la religion, la vérité, la liberté, la justice, le bon 
sens, ont trouvé d'éloquents interprètes, d'autant plus 
précieux qu'ils ne sont ni évêques, ni chanoines, ni prê- 
tres, ni sacristains, ni marguilliers, ni rédacteurs des 
journaux signalés comme complices de l'éleignoir contre 
la lumière. Ce n'est plus Basile, c'est Figaro en per- 
sonne, qui s'indigne de ce parti pris d'iniquité brutale, 
d'impiété grossière et de haine. Ce n'est pas la Revue du 
Monde catholique, c'est la Revue des Deux Mondes, qui 
s'élève avec autant de fermeté que de sagesse contre ces 
entrepreneurs de servitude, de monopole et d'arbitraire 
au nom de la liberté pour tous. Vous avez tous lu les 
belles pages de M. Charles de Mazade et les admirables 
articles de Saint-Genest, qui nous ont fait battre le 
cœur, et qui vont être réunis en brochure populaire. 
Pour moi, après avoir signé de mon nom, de mon pré- 
nom et de ma qualité d'homme de lettres l'humble péti- 
tion des catholiques de mon village, je vais céder à mon 
innocente manie en vous contant une petite anecdote. 

L'autre jour, — restons dans le vague, — je passais sur 



LA SEMAINE SAINTE LITTERAIRE J i 9 

la place de la Préfecture, dans le chef-lieu du départe. 
ment de la Haute-Durance. Vous savez à quels excès de 
magnificence on a élevé, depuis un quart de siècle, ces rési- 
dences préfectorales. L'hôtel était splendide. Dans le jar- 
din, que l'on entrevoyait à travers la porte cochère et la 
cour d'honneur, un printemps précoce avait épanoui les 
lilas, les pivoines, les faux ébéniers, les aubépines à Heurs 
roses, les jasmins et les anémones. On attendait un nou- 
veau préfet, mince journaliste, il y a quatre ou cinq ans, 
et probablement logé dans une mansarde. Les domesti- 
ques avaient ouvert toutes les fenêtres. Un gai rayon de 
soleil jouait dans les tentures de soie, de lampas et de 
brocatelle. J'apercevais confusément, dans les trois sa- 
lons dont je connaissais par ouï-dire l'imposante enfilade, 
des bronzes, des tableaux, des lustres, des pendules, des 
vases de Sèvres, des bibelots de toutes sortes. On devi- 
nait que le parfum des (leurs devait monter jusqu'aux 
fenêtres ouvertes et se répandre dans les appartements. 
Dans la cour, piaffait un alezan doré sur toutes les cou- 
tures, attelé à un élégant coupé. Sur la place, a l'angle 
de l'hôtel, un pauvre aveugle, parfaitement authentique, 
avait placé devant lui un chien griffon, fort laid, qui 
tenait entre ses dents une sébile. Quoique ce duo de 
l'aveugle et du chien soit un peu usé, je ne lui ; 
jamais. Je m'approchai; au moment où mon obole tomba 
dans la sébile, le chien me regarda d'un air de recon- 
naissance mélancolique, et l'aveugle, pour me remercier, 



350 NOUVEAUX SAMEDIS 

murmura d'une voix douce la divine prière : « Notre 
Père qui êtes aux deux... D.jnnez-nous aujourd'hui no- 
tre pain quotidien. » — En môme temps, un groupe 
rassemblé de l'autre côté de la place afin de guetter 
l'arrivée du préfet se mit, pour charmer les ennuis de 
l'attente, à fredonner la Marseillaise. Peut-être allez- 
vous me trouver bien allégorique : mais il m'a paru que 
cet hôtel somptueux, ce préfet, ci-devant journaliste de 
cinquième ordre, cet aveugle résigné à son sort, ce 
brave chien crotté jusqu'à l'échiné, emblème de la fidé- 
lité mal payée, cette Marseillaise répondant à notre 
sublime Pater , tout , jusqu'à cette piécette offerte 
par un réactionnaire à un pauvre pour lui faire pren- 
dre patience, résumait assez bien la situation présente, 
et pouvait, sans trop de dissonance, servir d'épilogue à 
notre causerie du samedi saint. 






XVII 



DEUX SŒURS 



20 avril 1879. 

Pour échapper à la double asphyxie du naturalisme 

politique et du radicalisme littéraire, laissez-moi vous 
proposer aujourd'hui une petite débauche d'idéal: le 
mot de débauche est ici d'autant pins juste, qu'il faudra 
nous griser un peu, ne pas y regarder de trop près, 
permettre à l'imagination, à la folle du logis, de se faire 
une large part, d'apaiser les scrupules de la religion et 
delà morale, de nous maintenir dans \ebleu, c'esl-à-dire 
dans ces régions vagues, entremêlées de lumière et de 
brume, où la pensée, si elle n'était pas bien sûre d'elle- 

t. Lucile de Chateaubriand, ses œuvres, sa vie, par M. Ana- 
tole France. 
Henriette Renan, racontée par son frère. 



352 NOUVEAUX SAMEDIS 

même, pourrait se rassurer en s'absorbant dans le rêve. 
Vous m'accuseriez de sublilitéet de paradoxe, si j'es- 
sayais d'établir , entre Chateaubriand et M. Ernest 
Renan, un de ces parallèles, qui sont d'ailleurs démodés. 
Les contrastes seraient plus nombreux que les ressem- 
blances. Le gentilhomme d*antique race, aux origines 
féodales, aux allures chevaleresques, au regard d'aigle 
prêt à fasciner bien des tourterelles, n'a rien de commun 
avec le séminariste d'extraction bourgeoise, de physiono- 
mie cléricale, ayant toujours l'air étonné que son habit 
noir ne soit pas une soutane, et parfaitement désinté- 
ressé dans sa passion pour la Vénus de Milo ou l'Apollon 
du Belvédère. L'auteur de l'Essaimer les révolutions est 
presque fils de Voltaire avant de redevenir fils des croi- 
sés ; il subit du moins l'influence de Jean-Jacques Rous- 
seau, et c'est à la suite de secousses extérieures, de catas- 
trophes foudroyantes, aggravées par un deuil filial, qu'il 
passe brusquement du déisme au christianisme. L'au- 
teur de la Vie de Jésus, pauvre, obscur, studieux, mé- 
ditatif, type du cloarer de Guérande ou de Tréguier, 
abrité sous les tours de Saint-Sulpice, s'ouvrant à la vie 
intellectuelle sous le règne pacifique de Louis-Philippe, 
sent peu à peu la foi s'altérer et se dissoudre dans son 
âme, comme si un insecte invisible s'était lentement glissé 
dans le calice de la fleur mystique. Tout, chez M. de 
Chateaubriand, s'était accompli en dehors, par sentiment 
ou par émotion plutôt que par réflexion. Tout, chez 



DEUX SŒURS 353 

Ernest Renan, s'opère en dedans, à huis-clos, dans le 
secret d'une conscience qui s'abuse à force de s'interroger, 
par gradations insensibles, avec la uni vite taciturne de 
la cellule ou du cloître. Il va doucement du seuil de l'é- 
glise, des marches de l'autel et dos préIndes du sacer- 
doce, au doute d'abord, puis à la critique, puis à une 
religiosité confuse, personnelle, fluide, impalpable, sans 
mystère et sans culte, réfractaire au surnaturel, respec- 
tueuse tout ensemble et dédaigneuse, dont il serait moins 
sûr s'il pouvait la définir, et moins satisfait s'il la par- 
tageait avec quelqu'un. Mais il a été si bien ajusté à ce 
culte qu'il abandonne, si bien façonné au moule sacer- 
dotal, qu'il semble adorer encore quand il ne croit plus, 
et qu'il en gardera toujours l'empreinte. Il me fait l'effet 
d'un déserteur imprudent qui a quitté son régiment sans 
quitter son uniforme: ou, si vous préférez une autre 
comparaison, le catholicisme et ses dogmes ont res- 
semblé pour lui aux lavandières des légendes de son 
pays, qui conservent jusqu'à l'aube leur forme tangible, 
et qui, au lever du soleil, se confondent avec la brume. 
On rencontre des différences analogues dans les habi- 
tudes littéraires. Chateaubriand procède à larges traits, 
par éclats, par éclairs. Tout en relief, tout en saillie, non 
seulement sa phrase exprime toute son idée, mais sou- 
vent elle la dépasse. Son génie craint le renfermé: il vit 
au grand air, fraternisant avec les ■ compro- 

mettant plutôt que de se déguiser, et relevant d'une 

X***"**** 21». 



334 NOUVEAUX SAMEDIS 

sorte d'àpreté celtique ce qu'il y avait d'artificiel, d'em- 
phatique ou de maniéré dans le romantisme de son temps. 
La prose, d'ailleurs très séduisante, de M. Ernest Renan, 
offre ce singulier phénomène, qu'elle est à la fois insi- 
nuante et évasive. Elle s'infiltre dans notre esprit avec 
tant de finesse, elle a des coquetteries féminines si déli- 
cates et si souples, qu'on croirait qu'elle veut nous 
conquérir ou nous surprendre ; mais aussitôt, si nous 
essayons de la retenir pour nous entendre avec elle, bon- 
soir! Elle s'échappe, elle s'esquive, comme si elle crai- 
gnait d'être prise au mot, ou comme si le contact d'une 
autre intelligence lui donnait des frissons de sensitive. 
On a dit de Thalberg qu'il avait trois mains. Je dirais 
volontiers de M. Renan qu'il a deux plumes, dont Tune 
est chargée de raturer ce que l'autre a écrit. C'est le 
démolisseur le plus caressant queje connaisse. Son mar- 
teau a de faux airs de goupillon. Ses négations sont si 
mielleuses et si polies qu'on se demande parfois s'il ne 
va pas affirmer ce qu'il nie, rétracter ce qu'il affirme, 
reconstruire ce qu'il détruit, recomposer ce qu'il pul- 
vérise, s'agenouiller sur les dalles de cette église dont il 
vient de saper les fondements. Il tend la main à ses con- 
tradicteurs, il sourit à ceux qu'il désole, il tranquillise 
d'un geste ceux qu'il effraie d'une parole, il embrasse 
ceux qu'il étouffe ; il prouve qu'un diable peut ne pas se 
trouver trop mal dans un bénitier. Philinte d'une hérésie 
approximative, il serait homme à matérialiser l'idéal, à 



DEUX SŒURS 355 

diviniser l'athéisme, à naturaliser le surnaturel, à 
humaniser le divin, à compliquer le miracle pour 
avoir plus de mérite à l'expliquer. Je me le fi- 
gure traitant tout ensemble par l'homéopathie la foi 
et le doute, et mêlant, à doses infinitésimales, dans 
une coupe d'or artistement ciselée, l'incrédulité, le mysti- 
cisme, l'encens, le poison, l'antidote, le spiritualisme, le 
panthéisme, le paganisme, l'éclectisme ; une bribe de la 
religion de Swedenborg, un atome de celle de Fénelon, 
un lambeau de la philosophie de Platon, un éclat de la 
raillerie de Voltaire, un morceau de la souquenille de 
Tartuffe, un oui de saint Matthieu, un non de David. 
Strauss et un peut-être d'Ramlet: tout cela avec des dou- 
ceurs patelines, des ondulations félines, des càlineries de 
berceuse, des recherches et des récidives d'exquis-, et fina- 
lement un charme que je ne prétends pas contester. Si 
le mot iïendormeur ne prêtait pas à un sens désobli- 
geant, je l'appliquerais à ce style dont l'effet est d'assou- 
pir en nous cette faculté maîtresse que Ton pourrait 
appeler la veilleuse de nuit. Il faut une certaine énor 
pour se réveiller de cette agréable somnolence, et recon- 
naître que ce charmeur nous égare dans le vide. 

— Maintenant, me dira-ton, puisque les deux hommes 
se ressemblent si peu, pourquoi rapprocher les deux 
noms ? Aviez-vous donc à écouler une page sur l'auteur 
des Apôtres? — Pas que je sache. — Est-ce parce que 
Chateaubriand et Ernest Renan sont tous deux enfant> 



356 NOUVEAUX SAMEDIS 

de la Bretagne? — Pas davantage. — Parce que tous 
deux, avant d'écrire ou de publier leurs ouvrages, ont 
fait le voyage en Terre-Sainte, d'où, par parenthèse, ils 
ont rapporté des impressions et même des paysages abso- 
lument contraires? — Encore moins. — Parce que l'on 
peut dire, à la rigueur, que Chateaubriand a écrit le 
poème du Christianisme, et qu'Ernest Renan en a imaginé 
le roman? — Non. — Mais alors ? — Parce que le hasard 
vient de réunir sous nos yeux les souvenirs — je dirais 
presque les reliques de deux sœurs, la sœur de René, 
que nous appellerons indifféremment Amélie ou Lucile 
de Chateaubriand, et cette Henriette, dont la vie et la 
mort ont inspiré à son frère, sous le sceau de l'intimité, 
des pages éloquentes, émouvantes et attristantes. 

On Ta déjà répété, et je ne prétends pas en avoir l'ini- 
tiative. Il existe peu de figures plus touchantes que 
celle de la soeur, — de la sœur aînée surtout, quand ses 
pensées s'accordent exactement avec les nôtres, quand 
sa vie intellectuelle fait partie essentielle de notre esprit, 
de notre cœur et de notre âme, quand elle répond pour 
nous à ces deux sentiments qui semblent s'exclure et 
qui sont également naturels à l'homme; le besoin d'être 
protégé tout en gardant conscience de notre supériorité. 
La sœur occupe une place à part, un peu au-dessous 
de la mère, pas bien loin de la femme, au-dessus de la 
fille, qui nous est généralement enlevée par le mariage 
au moment où elle s*épanouit au souffle de la vingtième 



DEUX SŒURS 357 

année. Si j'osais, si ces nuances n'étaient pas trop subtiles 
et trop délicates pour être impunément effleurées, je 
dirais qu'elle personnifie, avec plus de pureté virginale 
et de douce quiétude, ces amours platoniques que rêvent, 
au premier chapitre de leur roman, les imaginations chi- 
mériques : et la preuve, c'est que les héros de ces dan- 
gereuses aventures se promettent, au début, de s'aimer 
comme frère et sœur, sauf à prerfdre, plus tard, un peu 
trop de liberté pour maintenir la fraternité. Ce qui donne 
à cette affection de sœur un charme infini, c'est qu'elle 
ne se présente pas sous la forme d'un devoir, que ses 
attributions sont indéterminées, et que nous n'avons 
jamais à compter avec elle. Elle n'a pas, à proprement 
parler, de droits ; mot antipathique à notre nature, et qui 
pourrait expliquer bien des révoltes. Dans nos indé- 
cisions, qui nous conseille ? Dans nos chagrins, qui nous 
console? Après nos fautes, qui nous relève? Qui se charge 
d'un aveu pénible ou d'un pieux mensonge? La sœur. 
Confidente discrète, parfois innocente complice, mar- 
chant à petits pas et sans bruit dans notre existence, don- 
nant beaucoup, se contentant de peu, ne demandant 
rien. La femme peut avoir plus de passion, la sœur a 
plus de tendresse. Le profane et le sacré nous prêtent ici 
la note juste. La comédie, le vaudeville et la chanson, 
qui ont sisouvent taquiné, molesté, raillé, berné, persiflé, 
égaré, compromis, déshonore l'épouse et le mariage, ont 
toujours respecté la soeur. La charité chivtienne et la 



358 NOUVEAUX SAMEDIS 

langue évangélique, qui s'y connaissent, peuvent bien 
décerner le titre de mère à la supérieure d'un couvent; 
elles peuvent bien qualifier d'épouse de Jésus-Christ la 
jeune fille qui prend le voile; mais, quand elles ont dit : 
la sœur de charité, la petite sœur des pauvres, la sœur 
hospitalière, etc., pas n'est besoin d'en entendre davan- 
tage. C'est la sœur adoptive, le sourire de nos douleurs, 
le baume de nos plaies, l'allégement de nos misères, le 
recours de notre ignorance, la messagère de pardon, 
d'espérance et de paix. Elle a voulu ne plus avoir de 
famille pour être la sœur des humbles, des faibles, des 
malades, des simples, des indigents et des petits: il n'y 
a que nos radicaux, ces amis passionnés du peuple, qui 
refusent de la comprendre. 

Un poète charmant, étoile de cette nouvelle pléiade 
dont François Coppée est le Victor Hugo, Sully-Prud- 
homme l'Alfred de Vigny et Alphonse Lemerre le Renduel, 
vient de nous raconter Lucile de Chateaubriand dans 
une notice très intéressante, très pathétique, qu'il a heu- 
reusement complétée en publiant à la suite de son récit 
quelques opuscules de Lucile, ses lettres à son frère, à 
madame de Beaumont, à Chênedollé, deux ou trois pas- 
sages des Mémoires d" outre-tombe et une page de René. 
Ce n'est pas, je L'avoue, sans une certaine appréhension 
que j'ai ouvert le volume de M. Anatole France, dont la 
perfection et l'élégance typographiques font le plus grand 
honneur à son éditeur, M. Charavay, et à son impri- 



DEUX SŒURS 359 

meur, M. Motteroz. Je craignais devoir une indiscrétion 
et comme un jet de lumière trop vivi t à travers 

les fentes du monument funèbre, dans l'étroit espace qui 
sépare des souvenirs du frère les songes du poète. Le 
trait caractéristique de cet épisode, c'est qu'on risque de 
le gâter en le précisant: — et peu s'en est fallu que Cha- 
teaubriand lui-même, dans ses Mémoires, ne commît 
cette profanation déplorable: — c'est que Lucile ou 
Amélie, de quelque nom qu'on rappelle, doit rester un 
être à part, une ombre plutôt qu'une femme, un rêve 
plutôt qu'une sœur, une vision plutôt qu'une ligure. 
Elle a passé dans la vie et dans la mort sans laisser de 
trace. Il serait aussi difficile de retrouver sur les routes 
battues l'empreinte de ses pas que de découvrir sur la 
terre fraîchement remuée la place de son tombeau. C'est 
l'Ophélie de l'amour fraternel. Elle est morte en effeuil- 
lant sur son chemin la couronne poétique de René. Elle 
s'est dit à elle-même ce qu'Hamlet dit à sa fiancée : « En- 
trez dans un cloître, Ophélie ! » — Incapable de goûter 
le bonheur et de le donner, demeurée à l'état de fantôme, 
côtoyant ces régions crépusculaires où l'on peut perdre 
la raison sans cesser d'avoir du génie, souffrant d'un 
défaut absolu d'équilibre entre ses facultés érninentes 
et le sentiment de la réalité, elle échappe aux lois ordi- 
naires de la conscience. Faute de lest, elle s'élève et plane 
si haut, qu'elle perd de vue la moralité des actions hu- 
maines. Je la compare à ces blanches hirondelles de mer, 



360 NOUVEAUX SAMEDIS 

qui n'ont que des ailes et pas de corps. Dès lors, elle a des 
licences que n'ont pas les créatures vulgaires. Dès lors, 
elle a pu servir de texte ou de thème, non pas, grand 
Dieu! à une confidence ou à un récit, mais à une imagi- 
nation, à une fiction conjecturale où cette àme, toute 
d'exception, inspire et partage une passion exception- 
nelle. Elle est le dernier terme de ce vague des passions 
que Chateaubriand avait donné pour titre à ce célèbre 
chapitre de son grand ouvrage. Elle révèle à demi le 
mot de l'énigme qui le tourmente, le dégoûte de tout et 
de lui-môme et le précipite incessamment à la poursuite 
de l'impossible. Le jour où cet impossible s'offre à lui 
sous la forme d'un crime, tout est dit. Son rôle est fini 
en ce monde; celle dont il a surpris le fatal secret n'a 
plus qu'à préluder à une sainte mort par le suicide chré- 
tien et à faire de sa cellule son premier cercueil. 

C'est ainsi que Chateaubriand et René, Lucile et 
Amélie, l'histoire réelle et l'invention ou l'induction hy- 
pothétique, se fondent dans une harmonie si exquise, que 
le lecteur s'émeut sans se révolter, que Ton ne sait pas 
et qu'on ne se soucie pas de savoir ce que l'imagination a 
fourni ou emprunté à la mémoire, où s'arrête le batte- 
ment de cœur pour laisser travailler le cerveau. Ce que 
l'on sait, ce que l'on devine, c'est que cette idéale, poéti- 
que et impalpable Lucile, si on la regarde de trop près 
ou si on essaie de toucher à son linceul, s'évanouit, s'éva- 
pore et disparaît. 



DEUX SŒURS 361 

Eh, bien, ce qui me charme dans la notice de M. Ana- 
tole France, ce qui dénonce le vrai poète, c'est qu'il a 
trouvé moyen de nous renseigner sur Lucile de Chateau- 
briand, d'invoquer les témoignages, de rassembler les 
frôles vestiges de son passage en ce monde, sans lui rien 
enlever de sa physionomie particulière, de ce caractère 
d'apparition et de Génie funéraire, — comme on disait 
dans le style du temps, — de ces alternatives de décou- 
ragements, d'efforts pour se reprendre à la vie, d'aspira- 
tions, de lassitudes, d'amours à peine ébauchées, de résis- 
tance au bonheur, d'élans vers l'inaccessible, de ten- 
dresses voilées, d'admirations pour le grand frère et peut- 
être de comparaisons désespérantes et désespérées, qui 
la rendent si intéressante et l'unissent si étroitement à 
la littérature fraternelle. C'est bien celle de qui Chateau- 
briand dira: « ... Son visage pâle était accompagné de 
longs cheveux noirs : elle attachait souvent au ciel ou 
promenait autour d'elle des regards pleins de tristesse 
et de feu. Sa démarche, sa voix, son sourire, sa phy- 
sionomie avaient quelque chose de rêveur et de souf- 
frant... Il lui prenait des accès de pensées noires que 
j'avais peine à dissiper. A dix-sept ans, elle déplorait 
la perte de ses jeunes années: elle se voulait ensevelir 
dans un cloître. Tout lui était souci, chagrin, bles- 
sure ; une expression qu'elle cherchait, une chimère 
qu'elle s'était faite, la tourmentaient des mois entiers... 

De la concentration de l'âme naissaient chez :n, 

x* ' 21 



362 NOUVEAUX SAMEDIS 

des effets d'esprit extraordinaires. Endormie, elle avait 
des songes prophétiques: éveillée, elle semblait lire dans 
l'avenir... » 

C'est bien celle dont René dira: « Amélie avait reçu de 
la nature quelque chose de divin; son âme avait les 
mêmes grâces innocentes que son corps: la douceur de 
ses sentiments était infinie; il n'y avait rien que de suave 
et d'un peu rêveur dans son esprit; on eût dit que son 
cœur, sa pensée et sa voix soupiraient comme de con- 
cert; elle avait de la femme la timidité et l'amour, et de 
l'ange la pureté et la mélodie. » 

Nous sommes bien loin aujourd'hui de ce style qui lit 
les délices de notre jeunesse. Pour en retrouver le par- 
fum et le charme, pour apprécier les rares écrits de 
Lucile, il faut se reporter un moment aux idées, aux sen- 
timents, au goût d'une époque où rien ne se disait sim- 
plement, où les grandes secousses de la Révolution, les 
spectacles héroïques du Consulat, les réminiscences de 
la Grèce et de Rome, créaient aux imaginations une 
atmosphère tragique et les montait a un diapason tel que 
la prose ressemblait à delà poésie et que l'emphase même 
paraissait naturelle. Ce fut, on le sait, un temps de tran- 
sition entre la littérature païenne de la fin du siècle 
et des premiers tâtonnements d'un romantisme qui, avant 
de se frayer sa voie, s'égarait dans les buissons et les 
fleurs d'une rhétorique bizarre et préludait à son rôle de 
novateur en évitant de parler comme tout le monde. 



DEUX SŒURS 363 

Voici un de ces petits poèmes en prose de Lucile de Cha- 
teaubriand : 

L'AURORE 

• Quelle douce clarté vient éclairer l'Orient? Est-ce la 
jeune Aurore qui entr'ouvre au monde ses beaux yeux 
chargés des langueurs du sommeil ? Déesse charmante, 
hàte-toi ! Quitte la couche nuptiale, prends la robe de 
pourpre: qu'une ceinture moelleuse la retienne dans 
nœuds: que nulle chaussure ne presse tes pieds délicats. 
Qu'aucun ornement ne profane tes belles mains faites 
pour entr'ouvrir les portes du Jour. Mais tu te lèves déjà 
sur la colline ombreuse. Tes cheveux d'or tombent en 
boucles humides sur ton col de rose. De ta bouche s'ex- 
hale un souffle pur et parfumé. Tendre déité, toute la 
nature sourit à ta présence ; toi seule verses des larmes, 
et les fleurs naissent. » 

Ce n'est rien, et c'est charmant. Il nous suffit de ces 
douze lignes pour comprendre les affinités qui unirent, 
pendant les années d'adolescence, le génie du frère à l'in- 
quiète imagination de la sœur, et pour justifier ce pas- 
sage des Mémoires : « Ce fut dans une de ces prome- 
nades que Lucile, m'entendant parler avec ravissement 
de la solitude, me dit : « Tu devrais peindre tout cela ! » 
— Ce mot me révéla la muse: un souffle divin passa sur 
moi. » — Arrêtons- nous la ; car Chateaubriand profite 



364 NOUVEAUX SAMEDIS 

de l'occasion pour nous parler de ses vers, qui ont tou- 
jours été d'une médiocrité désastreuse. Il n'en est pas 
moins vrai que, à cette heure de vocation décisive, 
Lucile, de deux ou trois ans pins âgée que son frère, 
exerça sur lui une mystérieuse influence, qu'elle le révéla 
peut-être à lui-même, qu'elle fit de leurs causeries, de 
leur intimité d'impressions en face de la nature, de leurs 
vers bégayés en commun, le noviciat de son génie. Fut- 
elle véritablement son égale, et eut-il raison de dire : 
« L'élégance, la suavité, la rêverie, la sensibilité pas- 
sionnée de ces pages offrent un mélange du génie grec 
et du génie germanique?» — Doit-on lui attribuer une 
initiative, ou ne voir en elle qu'un reflet? Peu importe ! 
C'est assez qu'elle ait été un moment de moitié dans ces 
inspirations préventives qui devaient s'appeler plus tard 
René, le Génie du Christianisme, les Martyrs, l'Itiné- 
raire. Par là, mieux encore que par son étroite et visi- 
ble parenté avec l'Amélie, du roman, du poème ou de la 
légende, elle a mérité que son vrai nom fut associé à 
celui de l'illustre écrivain; par là aussi elle nous pré- 
sente, dans son lointain estompé de brume, quelques 
traits de ressemblance avec cette Henriette Renan, à la- 
quelle son frère a consacré une si touchante notice, chef- 
d'œuvre d'exquise tendresse, modèle de ce style délicat, 
soyeux, d'une finesse et d'une douceur vraiment irrésis- 
tibles quand il veut bien ne pas l'appliquer à saint 
Pierre ou à saint Paul. Ici, rien de romanesque : rien qui 



DEUX SŒURS 
prête à ces commentaires où se complaisaient beaucoup 
trop les imaginations, même les plus honnêtes, enfiévrées 
par la longue attente des Mémoires d'outre-tombe. Hen- 
riette Renan est le type de la sœur aînée, dans d'aus- 
tères conditions de pauvreté et de travail, renonçant aux 
plaisirs du monde et aux agréments de son sexe pour 
collaborer avec son frère, lui préparer et lui faciliter 
sa besogne et lui rendre moins dures les saisons d'é- 
preuve, d'apprentissage et de début. Elle n'a pas eu 
de jeunesse. Un de mes compatriotes, qui la vit à son 
passage dans le Midi, lors de son départ pour l'Orient, 
médit que, constamment vêtue de noir, elle lui parut 
n'avoir pas d'âge et tenir le milieu entre l'institutrice, la 
diaconesse et la servante volontaire. En effet, elle avait 
été institutrice en Allemagne et en Pologne. Pourtant, 
si peu féminine qu'ait été cette mélancolique figure, il 
est difficile de ne pas se souvenir de René et des Mé- 
moires, d3 Lucile et d'Amélie, en lisant les lignes sui- 
vantes : 

« Alors commencèrent pour nous ces douces années 
dont le souvenir m'arrache des larmes. Nous prîmes un 
petit appartement au fond d'un jardin, près du Val-de- 
Gràce. Notre solitude y fut absolue. Henriette n'avait pas 
de relations et ne cherchait guère à en former. Nos fenê- 
tres donnaient sur le jardin des Carmélites, de la rue 
d'Enfer. La vie de ces recluses, pendant les longues 
heures que je passais à la Bibliothèque, réglail en quel- 



366 NOUVEAUX SAMEDIS 

que sorte la sienne et faisait son unique distraction. Son 
respect pour mon travail était extrême. Je l'ai vue, le 
soir, à côté de moi durant des heures, respirant à peine 
pour ne pas m'interrompre. Elle voulait cependant me 
voir, et toujours la porte qui sépare nos deux chambres 
restait ouverte. Son amour était arrivé à quelque chose 
de si discret et de si mûr, que la communion secrète de 
nos pensées lui suffisait. Elle, si exigeante de cœur, si 
jalouse, se contentait de quelques minutes par jour, 
pourvu qu'elle fût sûre d'être seule aimée... Nos pensées 
étaient si parfaitement à l'unisson, que nous avions à 
peine besoin de nous les communiquer... » 

On le voit, l'union idéale est ici, dans un cadre bien 
différent, aussi intime que celle de Chateaubriand et 
de Lucile, et plus réfléchie, plus active, plus raisonnée, 
plus pratique, plus profonde peut-être et plus vraie. S'il 
nous fallait décider lequel des deux frères a le plus aimé 
sa sœur, nous pencherions, à notre grand regret, pour 
Ernest Renan. Rien de plus pathétique, de plus poignant, 
de plus senti que le récit de la mort d'Henriette à 
Amschidt, près de Beyrouth, pendant que son frère, ter- 
rassé par le même mal, ne peut pas même lui fermer 
les yeux et lui dire un adieu suprême. C'est à peine si le 
lecteur ému est tenté de céder à un autre courant d'idées 
en rencontrant cette phrase : • La perte de mes papiers, 
et en particulier de ma Vie de Jésus, me parut certaine. » 
— Hélas ! pourquoi Ernest Renan nous a-t-il gâté ce petit 



DEUX SŒURS 367 

chef-d'œuvre en commençant par nous dire : ■ Henriette 
m'avait devancé dans la vie; ses croyances catholiques 
avaient complètement disparu. » — C'en est fait, le charme 
est rompu, et il ne m'en faut pas davantage pour me 
donner le droit d'ajouter: « Je vais bien vous étonner et 
vous paraître bien vulgaire : mais si le bon Dieu m'avait 
accordé une srpur, j'aimerais autant qu'elle ne res- 
semblât ni à la poétique Lucile, ni à l'austère Hen- 
riette... » 



F I N 



TABLE DES MATIERES 



I. — Le Duc Albert de Broglie i 

II. — Le Cardiual de Bernis 17 

III. — Louis de Loménie 34 

IV. — La Littérature du jour de Tan *i0 

V. — Joseph Autran 86 

VI. — Hector Berlioz 100 

VII. - Cuvillier-Fleury 118 

VIII. — E. Caro 136 

IX. — Le Roman contemporain Vo't 

X. — Saint- René Taillandier 20 i 

XI. — Silvestre de Sacy 

XII. — Henry iluus=aye. 252 



370 TABLE DES MATIÈRES 

XIII. — Jules Rolland 269 

XIV. — Charles de Mazade 28b 

XV. — Le Maréchal Davout, prince d'Eckmuhl 319 

XVI. — La Semaine sainte littéraire 334 

XVII. — Deux Sœurs 351 



FIN DE LA TABLE DES MATIERES 



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V 






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